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02/12/2009

L'archipel du Créel

 

 

« Je ne suis Je que dans la mesure où j’appartiens à un Nous.  Un je et un nous sont des processus d’individuation.

Cela étant, le je et le nous,  en tant que processus d’individuation, ont une histoire.

Il ne s’agit pas seulement d’une histoire au sens où chaque nous est une histoire différente,

mais au sens où les conditions de l’individuation du nous  au fil de l’histoire de l’humanité se transforment »

B. Stiegler

Aimer, s’aimer, nous aimer, p.16


« Plusieurs bandes de musiciens ou de chœurs jouant séparément leur partie et placés en sorte qu’ils ne s’entendent point,

qui peuvent néanmoins s’accorder parfaitement en suivant leurs notes, chacun les siennes,

de sorte que celui qui les écoute tous y trouve une harmonie merveilleuse

et bien plus surprenante que s’il y avait de la connexion entre eux. »

Leibniz

Lettre à Arnaud, 30 avril 1687


« L’univers est comme une pièce de musique »

Ravaisson

Testament philosophique et fragments, p. 80


« C’est seulement lorsque  l’extrême émancipation individuelle y communique

avec le sens du commun  que le monde commun est véritable et consistant. »

J.Rancière

Au bord du politique, p.94

 

 

NOUS ne sommes pas une simple addition d’atomes.


NOUS est un « nous» problématique, toujours en train de se faire, entre singularités vivantes.


NOUS est un FAItiche, une prothèse, un « en deçà du vrai et du faux » qui permet d’alimenter cette croyance en l’émergence de singularités vives, con-viviales.


Nous voyageons, co-errant, vers l’archipel des singuliers…


 

 

La perspective créaliste consiste en la cons-struction et la pro-duction d’un horizon pluriel, un voir d’une certaine manière (perspicere : pénétrer ou percer du regard) et non d’une manière certaine, c’est-à-dire positiviste.

Le créalisme lutte ainsi contre une certaine tentation positiviste faisant écran au créel.

Conception triste selon laquelle le monde serait déjà donné, socle plat et terne sur lequel se grefferait le sens : d’un côté ce qui serait « réel » et de l’autre ce qui s’ajouterait sur ce dernier, une créativité sémiotique comme simple supplément.

 

 

Entre le plan physique, au sens trivial (appelé Innerweltlich par le philosophe Merleau-Ponty), et le plan du sens (Welt), le lien n’est pas de continuité ou d’opposition entre de l’inférieur et du supérieur, mais bien de compénétration incessante, à un point tel qu’il serait spécieux de prétendre les séparer.

Tout comme il apparaît arbitraire, corrélativement, de trancher entre le moi (monde des significations individuelles, sensitives, fluantes, magiques) et le monde (« réel », plan immuable, froid, objectif et stable)

Les « entités » créalistes s’expriment de manière singulière en exprimant le monde entier, par l’expression de ce monde entier, indissociablement : l’une se nourrissant de l’autre, et inversement.

 

Mon(a)des créalistes, tourbillons de tourbillons


Leibniz créa un beau mot pour caractériser cette compénétration, cette com-préhension perpétuelle : il nomme les entités singulières exprimant le monde, ces univers en miniatures: « monades ».


Loin d’être distinguée du monde et des autres, chaque monade ne cesse de conspirer avec l’Autre (sans terme premier), de respirer, hantée et habitée qu’elle est d’emblée par les autres et par le monde, ouverte à l’altérité infiniment démultipliée des autres monades, du monde.

Et par là même, ouverte à son propre devenir infini, en tant qu’ouverture à soi et à l’altérité des autres monades, à l’altérité du monde comme monde commun; ce monde en devenir perpétuel qui lui donne l’impulsion  pour se développer toujours en deçà d’une identité acquise une fois pour toute.

Le monde pulse la monade, la monade pulse le monde, sans premier ni dernier terme.

La trame s’enroule et se déroule dans le milieu (qui n’est jamais une moyenne mais un « entre »).  Un « entre » fluant, ondulant, en mouvement intense.


Dans les « Nouveaux essais pour l’entendement humain », Leibniz décrit puissamment ces modifications perpétuelles, ces voltes qui affectent chaque monade en même temps qu’elles affectent l’univers : « tourbillons de tourbillons ».

Le créaliste est/devient un tourbillon de tourbillon.

L’identité tourbillonnaire n’est jamais identité de fait, mais identité toujours différée, infinie différenciation au monde,  mais aussi infinie différentiation (la différence se différanciant-cfr.G.Deleuze)  à soi de chaque monade.



Par ailleurs, les monades sont tout sauf des entités bien arrondies (cfr Sloterdijk après et par Tarde) adhérant à elles-mêmes une fois pour toutes.

Les monades leibniziennes sont des « individualités qui enveloppent l’infini » et cela « vient de l’influence de toutes les choses de l’univers les unes sur les autre » (« Nouveaux essais sur l’entendement humain », p.225), toujours déjà hors d’elles-mêmes dans un rapport entre-tenu avec l’Autre.


Leibniz parlait, afin de nommer ce rapport co-volutif, d’« harmonie préétablie » pour répondre à cette énigme d’une identité qui serait à la fois même et autre qu’elle-même, indissociablement son altérité propre et l’altérité de son dehors. Dehors n’étant que le dehors de son dedans.

 

Laquelle harmonie, contrairement à ce qu’ont avancé de nombreux commentateurs, ne renvoie pas un déterminisme originaire, « théologiciel », totalité organisée qui fermerait les possibles… bien au contraire.

Elle est bien plutôt ouverture d’un futur toujours à-venir, dans la ré-institution permanente, à l’infini, de manière créative.


Une harmonie préétablie entre créalistes ? Hypothèse dangereuse mais nécessaire. Dangereuse en ce qu’elle peut toujours être caricaturée, prise comme une thèse bloquant la fluance du Créel.


 

Comment penser alors ce paradoxe d’une « solitude » qui soit d’emblée « communication », une communication qui ne ferait pas bloc ou, autre face de la même pièce, consensus mou ? De quel ordre doit être appréhendée cette communication ?

Réponse leibnizienne, contre l’écueil positiviste : ce rapport n’est en tout cas pas du tout de l’ordre de ce qui peut entrer par des portes et des fenêtres comme une matière rigide, une chaîne palpable qui lierait les monades entre elles par une sorte de cordon inter-ombilical dans un liquide amniotique éthéré.


A ce sujet, Deleuze, avec leibniz dans « Le Pli », écrit ceci : « Résonance, comme un salon musical, qui traduirait en sons invisibles les mouvement visibles d’en bas: tendance de la matière à déborder l’espace, à se concilier avec le fluide. »


Les monades ne peuvent pas « pénétrer » les unes dans les autres, mais… ont pourtant une sorte d’ « accès indirect », que le philosophe Edmund Husserl appelait « apprésentation » : un accès rendu possible par la dimension originairement intentionnelle de la monade, une intentionnalité qui peut être plus ou moins explicite, plus ou moins réfléchie consciemment (mais souvent de l’ordre de l’inconscient). Les créalistes ne Savent pas qu’ils sont créalistes… (il faudra, sur ce point, revenir sur le mouvement être/devenir créaliste, mouvement qui annule le rapport - séparé - au créel, en se co-créant par et avec celui-ci. Autrement dit, le fait que ce mouvement émerge à la conscience conjure ce rapport comme conscience de)


Toute forme de connexion est ambivalente en effet. Une relation peut empêcher l’expression des singularités, mais aussi favoriser ces dernières. Nous demandons, cela dit, si  cette opposition est bien pertinente…


N’est-ce pas en nous « empêchant », en étant « tenu » dans une certaine mesure, que nous produisons quelque chose de nouveau ? Combien de fois dans l’existence ne nous rendons-nous pas compte en effet, rétrospectivement, que ce qui paraissait une entrave à notre « liberté » hypostasiée sur le moment s’est en fait révélé après-coup un facteur d’accroissement de puissance ? Comme si nous étions figés, fixés dans un Moi prétendument « libre », état mis en risque en filant avec les autres, contact tissé qui nous a permis de Devenir.

On ne devient pas seul, on devient-avec…( il faudra revenir sur cet « avec » et, notamment, urgemment, l’étendre aux non-humains, selon l’expression de B. Latour. Extension qui, de fait, a toujours agi. Le fait de penser cette co-volution permettra de nouer de nouvelles relations bien moins délétères avec ce que l’Humanisme a rejeté hors de sa Sphère autistique: créer des mouvements néganthropiques)


Problème abyssal, mais qui peut être contourné avec l’aide de Leibniz.

Cette aporie apparente repose sur l’opposition arbitraire entre solitude et être-ensemble. Or,  comme l’énonce Merleau-Ponty, comme un cri : « la solitude et la communication ne doivent pas être les deux termes d’une alternative, mais deux moments d’un seul phénomène ». (« Phénoménologie de la perception », p. 412). Un seul phénomène… deux moments. Si l’être-seul et l’être-avec doivent être distingués, sous peine de se voir fondus dans un moule unidimensionnel, ils ne peuvent plus s’opposer. Ils com-posent sans cesse…

Le Créel est cette forme d’accès indirect, qui connecte les énergies dans leur différence, mais qui ne sur-intégre  jamais les Matières dans une Forme (schéma hylémorphique à critiquer. Voir Georges Simondon).


 

Nous pouvons alors comprendre  la dite « Harmonie préétablie » de manière non-répressive. Cette expression peut alors vouloir dire que, du Cosmos, nous sommes indissociable, étant entendu que ce dernier n’est pas totalité mais infini (un être/devenir comme tunique, comme plis et déplis incessants), infinie ouverture des nouvelles réexpressions de soi comme nouvelles monades.

Cette ouverture à l’infini qui interdit ainsi de voir dans une monade le simple cas particulier d’un universel préexistant à son devenir mondain, monadique, toujours différant.

Nous nous devons d’inter-dire à la fois, pour le dire de manière trop sociologique, le holisme (un Tout contenant les parties) et l’individualisme (des Parties juxtaposées), abstractions qui s’alimentent l’un l’autre, d’ailleurs.

 

Une an-archie monadologique : architexture


Le Créel, à la fois partout et nulle part, nulle part saisissable comme tel, nulle part distinct, séparable de son expression singularisante à travers les monades… Encore moins réductible à une « qualité », cernable dans cette expression. « Il » est pourtant partout présent, présent comme une absence, comme est présent dans mon corps ce  plus fonctionnel qui fait que ma pensée est chacune de mes cellules, dans se laisser saisir comme composant, comme une partie, fût-elle directrice, de cette cellule.

Cela nous permettrait de sortir de la pseudopposition entre universalisme/individualisme et communautarisme.

La question devient : comment faire advenir du tout différent à partir d’un « tous différents », et comment faire en sorte que ceux-ci ne se contentent pas de coexister dans l’indifférence mais qu’entre ces « tous différents », continue d’exister un « vinculum substantiae » comme dit Leibniz, un lien qui ne soit pas une chaîne : libre cohésion…

Une an-archie bien réglée, en d’autres termes… ou "tenségrité".

Une quête du sens de soi qui serait simultanément une quête de sens commun qui nous sortirait de l’asphyxie qui distingue de manière dogmatique l’égalité (le commun, assimilé à la « gauche ») de la liberté (dite « individuelle », assimilée à la « droite ») : égaliberté. Comme le préconisait Hannah Arendt, il s’agit de se distinguer parmi les égaux. Une distinction qui ne soit pas la fragmentation des Egos.


Pratiquement, il nous faut résolument « briser le réel », cette chaîne morbide qui fait que les monades s’entre-empêchent, pour retrouver en lui et en-decà de lui le Visible, ce visible créaliste qui ouvre à l’invisible cohésion des différents, à leur entre-aide, à leur invisible « sympathie », à leur respiration, leur invisible conspiration.

Echo à distance entre ce qui n’est soi-« même » que « tourbillons de tourbillons », communication au sens fort entre volutes dans un même rubicon, et non rapports bien réglés dans une géométrie euclidienne.

Résonance qui nous incline, et en même temps nous oblige, à créaliser sinon le meilleur des mondes possibles un monde suffisamment créel pour interdire qu’y pénètre une barbarie nivelante de notre Commun.


Nous communiquons par cette « zone sauvage » (Merleau-Ponty) qui précèdes l’articulations en principes, valeurs, pratiques déterminées/déterminantes : de manière indirecte, latérale, transversale, analogique et non identitaire. Nous nous lions, nous sommes liés, par ces tumultes et autres cheminements labyrinthiques, Commun complexe qui refuse d’aligner toutes ces « parties » en ligne droite, comme une autoroute désincarnée. Echappant par là à notre pulsion de maîtrise, mais n’abandonnant pas l’agir-sur et -avec.


Ce « principe de continuité » (ou vinculum substantiae) énoncé par Leibniz s’exprime par toutes ces volutes et circonvolutions, et non comme une ennuyeuse succession de points alignés en droite ligne (segment cartésien comme addition de points).

La continuité ne prend forme que pour laisser cette forme ouverte, entr’ouverte sur de futurs développements, sur de nouvelles et libres reprises de son auto-mouvement.

Deleuze : « le labyrinthe du continu n’est pas une ligne (…) mais une étoffe ou une feuille de papier qui se divise en plis à l’infini »

Leibniz : « un étang de matière dans lequel il y a différents flots et ondes »


Infinie productivité, infinie inventivité, mais aussi cohésion énigmatique des inventions « sauvages », telles des fulgurations se poursuivant dans le tumulte co-errant des multiples quêtes en chantier.

De ces éclairs de clarté se nourrissant de rétentions et d’anticipations (pro-tensions) confuses, de contaminations et de résonances… recherches à l’infini : architexture an-archique, sans archè (= « fondement » en grec)


Munis de tels outils, nous pouvons essayer de penser et de créaliser une communauté des esprits/corps qui non seulement ne nie, ni même ne freine la « spontanéité » singulière de chacun mais qui, bien plus,  ne peut advenir que dans et par cette libre reprise auto-instituante, en même temps qu’elle ré-institue le commun comme multiplicité infinie des singuliers irréductibles.


Ni Grand-Tout, ni Super-Sujet, le Dieu leibnizien (ici mis en parallèle avec le Créel) n’est rien d’autre que cette excédance sur soi de chaque monade qui l’ouvre à chaque autre et au Chaosmos. Considérer que Dieu est mort ou pas ne change pas grand-chose à l’affaire. Le problème que nous pose notre aujourd’hui ne se formule plus en terme de religiosité ou non, mais bien en terme de Croyance en ce monde, en ce plurivers musical avec lequel nous devons composer, à l’infini.


La monade est différance. Ecart à soi l’ouvrant à l’altérité des autres, à l’altérité radicale du « divin » qui est aussi sa propre dimension comme monade : des individualités collectives, communautés singulières vivant et créant leur propre musique de manière autonome, car connectées : merveilleuse harmonie.

Comme chacune des pierres jetées dans une eau dormant fait à la surface de l’eau des cercles qui se coupent et ne se confondent point, ou encore comme les rayons de lumière se pénètrent sans se mêler.

 

L’autonomie singularisante ne constitue pas un obstacle au Commun créaliste mais deviendrait au contraire la condition même de l’ouverture énigmatique d’une monade aux autres et au monde, au chaosmos.


Consensuel ou con-sensuel ?


Il nous faut interroger les manières Inactuelles de poser ce problème, en prise avec notre actualité, pensées qui ne cèdent pas aux sirènes du consensus dont les appels demeurent aveugles et vains parce qu’elles visent encore à obtenir l’ « éducation » (ex-ducere= conduire hors de) de chacun à la hauteur des « exigences » de la « communauté » (au Droit, à la Moralité, voire au PIB etc.), à l’aune d’un « bien commun » toujours contestable. Et ce, sans poser à nouveaux frais- procès absolument dramatique- la question du désir, la philia, l’amour d’être-parmi.


La conséquence en est que la politique (la Polis) se réduit à édifier des points désincarnés et des passerelles extérieures entre les êtres  déjà identifiés avant tout rapport.

C’est bien ce qu’indique, de nos jours, le recours à la notion inepte d’ « intersubjectivité » (ou l’appel à l’unification des Je en un Nous consensuel) : la fin  est toujours celle que fait d’abord sienne chaque volonté individuelle, selon son intérêt (sic), qui ne relève souvent pas de l’inter-est.


Ici, la notion d’ « archipel » de E. Glissant peut être convoquée.  L’archipel servirait précisément à décrire une relation non extérieure aux termes qu’elle relie con-sensuellement.

Tout est rapport et séparation. Au lieu de masquer cela, il nous faut le rendre productif.

Si l’enjeu créaliste ne coïncide pas avec un « parti », celui-ci apprend à chacun à se produire, malgré son moi, comme collectif.

Cette idée d’archipel dénonce l’idée qu’on se fait de la culture et du commun comme consensus ou juxtaposition, et replace le jugement et l’exercice au centre d’une culture de l’enthousiasme et de la construction. Le Commun à construire sera bien plus puissant si nous ne l’appréhendons pas pauvrement comme « consensus » entre atomes séparés.


« Archipel » est un concept polémique (appuyé sur l’idée praxique de retisser du débat et du conflit à l’encontre de la réserve aristocratique et de la neutralisation des différences démocratistes : ces deux écueils qui nous empoissonnent) mouvementé et rythmique, organisateur d’un travail de jugement irréductible à la communication : il nous faut toujours palabrer, nous rencontrer, nous servir des capacités hétérogènes de chacun, des capabilités de chaque singularité en devenir, réorganiser des légitimations, etc.

Le monde est inter-relié, en archipel. Mais le fait même d’être relié au monde ne comporte en soi rien de singularisant : c’est la Façon dont le monde survient en un point de vue qui est singulière.

Le créalisme est mouvement et rythme parce qu’il est relation au sein de la contrariété (Ravaisson), relation de désir entre monades (Tarde), contradiction plus ou moins intense de l’hétérogène (Bergson), relation de puissance entre forces (Nietzsche).


Tenir le pari de l’égaliberté, fabriquer des grands écarts qui rapprochent les existants séparées, appelle la création d’une philosophie enthousiaste des archipels qui réponde à l’obligation de repenser la solidarité et les processus de responsabilisation au cœur du contemporain.

Un contemporain actif, au sens où il y va d’un exercice. Parce qu’on est jamais de soi contemporain (de). Il faut le devenir. Et en le devenant, on apprend à renoncer à l’être seulement.


Le Créel est un être-collectif comme multiplicité de devenirs et de préhensions qui sont, d’une certaine manière, tenues ensemble.

Ainsi, nous ratifierions la possibilité d’un héritage commun et ce, par des décisions permanentes. Chaqu’un (é)mus par ce corps collectif est dès lors animé de vies entières qui tissent des liens infinis avec des existences passées et présentes, tendus vers l’à-venir.


La question n’est dès lors plus de savoir qu’est-ce qui rend un point de vue plus « pertinent » qu’un autre, plus adéquat à la « totalité » qu’un autre, mais comment voyager dans cette totalité, comment passer d’un point de vue à un autre, comment déplacer les frontières et les limitations. Et comment relier les points de vue en archipel, afin de les inscrire dans une dynamique créaliste amplifiante,  mais non totalisante ?


Perspectivisme créaliste


Habiter cette problématique nous éloigne de la litanie, paradoxalement homogénéisante, du  « Cela dépend des points de vue »… Incantation sans cesse ressassée  comme un appel à la différence, mais se révélant de fait mécanisme d’indifférenciation : un tapis uniforme déroulant sa platitude par-dessus les divergences et dissensions.

C’est au contraire, pour reprendre les termes de Whitehead, « en l’absence de perspective, qu’on chute dans la banalité ».

Il nous faut interroger ce qui fait basculer ainsi le point de vue de la triste banalité vers le théâtre même de la variation et de la création.

Le créalisme sera la construction patiente de ce basculement.

La patience ne signifie pas seulement ici la disposition de celui qui sait attendre. Elle implique aussi une Attention, une application singulière qui, elle, ne peut jamais que choisir, discriminer certains aspects des choses au détriment d’autres

Leibniz insistait sur la dimension toujours déterminée, engagée de la patience.

Le changement de point de vue nous apprend cette patience, nous apprend que le monde des perspectives possibles a beau ne pas être « vrai » ou « réel », il n’en est pas moins contraignant. Mais peut-on déterminer plus précisément en quoi consistent ces contraintes qui sous-tendent la formation d’un point de vue et qui détachent, pour ainsi dire, le perspectivisme créaliste du relativisme ?


La perspective fonctionne selon le même régime que la décision : elle nous confronte à un monde en devenir créaliste, sans prétende pour autant qu’il soit « vrai» ou « exact ».

Toutefois la décision n’est pas volontariste, au sens où l’ordre dans lequel la perspective s’inscrit serait entièrement dominé, produit par un Sujet, centre absolu de convergence.

Elle est une création, mais à la recherche de ce qui la détermine, en attente et en patience de ce qui se développe à travers elle. Toute une pratique à inventer.


Au sens aussi où la place du sujet n’est pas ce point extérieur au tableau qu’assignent les lois de l’optique, mais  est toujours engagée dans le tableau.

Les monades créalistes sont plongées dans le monde, affectées par lui, et non placées dans une position de domination extérieure.

La multiplicité des points de vue est toujours ordonnée, ordinée : les différentes séries s’entre-répondent : « Le perspectivisme, comme vérité de la relativité (et non relativité du vrai) » (Deleuze, le pli, p. 30).


Gageons que ce perspectivisme joyeux peut être créalisé collectivement, de manière solidaire…

Et la "solidarité" des monades signifie tout autre chose que le concept contemporain, galvaudé, de "solidarité", lié à l'imaginaire organisé des groupes d'intérêts dans les sociétés modernes, où les caisses de sécurité sociale sont censées lier les citoyens par des pactes, apparemment peu solides, entre générations et entre situations économiques différentes.


Lenthousiasme de travailler en commun à un projet « imaginaire créateur de réel » est la force réellement créatrice de « solidarité » entre les monades.

 

Nicolas Zurstrassen


 

 

 

 

 

 

 

16:42 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : zurstrassen, créalisme, créel | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Commentaire du premier tiers
(direct, non relu)
1

Une condition nécessaire et non suffisante pour que mon JeRationnel devienne un "Je fondé" ?
qu'il ne commence pas par appartenir à un Nous,
c'est-à-dire qu'il ne soit pas en allégeance réflexe, d'automate
par convenance,
par besoin de protéger ou d'être protéger,
par mimétisme, par habitude de flatter l'ego de l'autre,
par fainéantisme, par habitude à faire l'autruche,
par manque de goût à la santé et à l'énergie pour penser pour de vrai, etc. etc.

Une condition nécessaire et non suffisante pour que mon JeEthicoAffectif ne soit pas qu'un Je_Animal :
. . . celui du Père ou de la Mère à l'Enfant, celui des rejetons de la même portée ...
. . . anticiper les effets des gestes réservés, tant ceux omis que ceux exécutés ou sabotés.


2

L'histoire
-- longue||brève, sur-des-rails||a-dynams-transformées,calme||agitée, stable||instable, sansDanger||périlleuse ... --
de chaque Je-et-Il ou Je-et-Elle intervient dans le processus d’individuation.

Q: Peut-on croire B. Stiegler Aimer, s’aimer, nous aimer, p.16 ?
Q: Au fil des siècles, les conditions de l’individuation par "Faisceaux de Récits Je-et-Il + Je-et-Elle" se transforment-elles ?
Q: Dans l'affirmative pourquoi du fait des orgas ? Pourquoi du fait des capacités cognitivo-comportementales ?
Pourquoi du fait des infrastructures et des réseaux ?
Q: En quoi ces conditions, au contraire, sont-elles largement invariantes, pratiquement inchangées depuis la Renaissance par exemple ?


3

Q: Peut-on croire Leibniz écrivant à Arnaud, 30 avril 1687 ?

« Plusieurs bandes de musiciens ou de chœurs jouant séparément leur partie et placés en sorte qu’ils ne s’entendent point »
Presqu'à coup sûr ce sera insupportable ou désagréable, comme à une table ou tout le monde parle en même temps sans écouter ni a fortiori vraiment décrypter ce que la personne qui lui répond peut vouloir vraiment dire.
Souvent le compositeur qui tient absolument à faire parler tous les pupitres en même temps trop longtemps n'aboutit qu'à une surabondance de notes.
L'absence de pause, silence tue la musique, comme parfois l'absence de variations voix_forte puis douce
Apparemment Leibniz apprécie la surprise et le bruit.



4
Q: Serait-il sensé de répéter Ravaisson quant à la phrase supra de son Testament philosophique et fragments ?
Pour moi, c'est non
« L’univers n'est pas comme une pièce de musique.
« Seule une pièce de musique est comme une pièce de musique »


5
Q: La phrase supra de J. Rancière en page 94 de son Au bord du politique apparait-elle stupide ?


« C’est seulement lorsque l’extrême émancipation individuelle y communique
avec le sens du commun que le monde commun est véritable et consistant. »
Pour moi, c'est oui.
Le monde commun -- disons 99.99% -- est passif, est bloqué par toutes ses têtes plantées dans le sable,
est consistant notamment par son inertie, par ses peurs irraisonnées, par son mimétisme perpétuel, etc.
Où et quand voit-on 0,0001% d'extrême émancipation individuelle communiquer avec le sens commun ?




6
Chacun de nous n'est guère plus qu'une simple addition d’atomes.
Les packs de connexions neuronales présentent certaines similitudes en chacun des groupes du Centre d'Incubation et de Conditionnement de Londres-Central
Chez les Bokanovsky_Alphas les connexions neuronales sont aisément bouche-trou pour les projets requerrant les talents des Bokanovsky_Alphas.
Zurst' dit
Entre le plan physique au sens trivial (appelé Innerweltlich par le philosophe Merleau-Ponty), et le plan du sens (Welt),
le lien n’est pas de continuité ou d’opposition entre de l’inférieur et du supérieur, mais bien de compénétration incessante, à un point tel qu’il serait spécieux de prétendre les séparer.



7
Voire émerger des singularités vives, con-viviales, à partir de Faisceaux de Je+Il et Je+Elle est une certitude;
autant de nouvelles prothèses et de trucs « en deçà du vrai et du faux »; nulle croyance en cela.
le monde n'est évidemment pas déjà donné; chercher à greffer du sens sur l'existant, à corréler une représentation partielle de dynams à l'existant, n'est pas inutile; cet acte est vital et sain à condition d'être prêt à le remodeler et compléter à tout instant : ce jour, demain, dans un an, dix, etc. peut-être pas jusqu'au dernier souffle, les descendants feront de même.



8
Q: Y aurait-il autant d'archipels de singuliers avec leurs pontons hétérogènes que de personnes vivantes ?
Réponse: Oui, sans doute; et alors ?


9
Q: A quelles conditions le projet visant à co-construire et co-produire un horizon pluriel pourrait-il être une finalité ?
Avec qui ? Avec quelles hypothèses de confiance partagée ? Dans quel but ? De quelle manière ? A quelle vitesse ? Où ? Comment ?


10
Condition 1 : sans dogmatisme aucun ... d'une "certaine mamière" et non d’une manière certaine, c’est-à-dire positiviste.
OK, impératif

11
Condition 2 : Ne pas faire écran au créel, sous réserve de s'accorder sur la définition du substantif créer
Q: Où est la définition ?

12
Pour Tartempion_X, il n'est pas du tout arbitraire, fantaisiste, de chercher à trancher entre 1°/ son moi ( son monde perso de significations individuelles, sensitives, fluantes, magiques ) et
2°/ le monde des Non_X , mais aussi 3°/ le monde « réel » des organisations toutes décidées à se pérenniser dans le "statu quo", celui qui permet la conquête de plus de poids sur le voisin ou bien d'un budget plus important par rapport à l'année précédente : plan immuable, froid, objectif et stable.

13
Les « entités » créalistes demeureront perpétuellement incapables d'exprimer le monde entier.
Q: Est-ce intéressant de chercher à "exprimer le monde entier" ? Que signifie l'expression ?
Q: Que faudrait-il arriver à mieux représenter en lieu et place du "monde entier" ?


14

Leibniz aurait créé un beau mot pour caractériser un concept copuçi-couça de compénétration et de com-préhension perpétuelle,
un mot si flou et fumeux que son exploitation éventuelle est plus que confuse; les "entités singulières exprimant le monde", bouts d'univers en miniatures seraient des « monades ».
La plupart sont des mensonges, hypocrisies, erreurs, croyances absolues, supercheries, mascarades, farces, débilités, dogmes infondés, constructions abstraites sans lien avec les dynams qu'elles sont réputées représenter.
Le sigma des monades est un merdier innommable.
Du coup on comprend beaucoup mieux les 99.99% de personnes qui préfèrent se fourer la tête dans le sable qu'il s'agisse de bulle financière, d'inflation, causes réelles des pertes de pouvoir d'achat, causes réelles des millions d'emplois mlanquants, etc.

On peut toujours rêver que les monades créalistes ne portent que sur moins de 0.001% des monades en suspension dans la blogosphère.
On peut toujours rêver que les créalistes soient capables de trier les perles entre les propos pourris -- moitié vrai et moitié faux -- des milliers de manipulateurs, certains patentés (Réseau Echelon, NSA, KGB, DCRI, journalistes pro des mass media, etc.), d'autres inconscients venant de personnes croyant penser avec moins d'hypocrisie ou penser tout court.


Les Monades créalistes ont des places à trouver au milieu des "tourbillons de tourbillons de saloperies".


15
Zurst' dit
Loin d’être distinguée du monde et des autres, chaque monade ne cesse de conspirer avec l’Autre (sans terme premier),
de respirer, hantée et habitée qu’elle est d’emblée par les autres et par le monde, ouverte à l’altérité infiniment démultipliée des autres monades, du monde.
Et par là même, ouverte à son propre devenir infini, en tant qu’ouverture à soi et à l’altérité des autres monades,
à l’altérité du monde comme monde commun; ce monde en devenir perpétuel qui lui donne l’impulsion pour se développer toujours en deçà d’une identité acquise une fois pour toute.
Méfions nous autant des "monades parasites, enfumeuses ou pourries" que des "monades acquises une fois pour toutes"



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A ce stade, ce jour, mes diverses formes de Je corrélés rejettent l'image du tourbillon de tourbillon pour m'aider en quoi que ce soit,
même pas pour représenter les trous noirs où sont allés se loger les 2000 milliards de $ dont Jamie Dimon cache la destination avec l'accord du Congrès américain, presque complètement totalement corrompu.

L’identité tourbillonnaire est largement "identité de fait", nullement différée ... au contraire, renforcée par des décennies de vilénies par moins de 0,001%


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Contrairement à l'idée du philosophe universitaire, les monades qui font le monde des organisations sont des entités bien arrondies adhérant à elles-mêmes une fois pour toutes.



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Pour ce qui peut nous intéresser d'ici notre dernier souffle il y a lieu d'ignorer les monades leibniziennes dont les « individualités enveloppent l’infini ».
Grotesque. Que je sache, les monades humaines restent dans l'enveloppe de l'atmosphère et les échanges d'aliments liophylisés entre astronautes dans le vide stellaire ont peu d'influence sur l'application de l'article ?? des droits de l'homme de 1948 "Chacun a droit à un travail".
Q: Faut-il ou non espérer que l'influence de l'espèce humaine déborde du système solaire ?
Q: Quelle pourrait être l’influence de toutes les choses de l’univers les unes sur les autres »


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L'abstraction du philosophe faisant peu d'allers-et-retours avec le concret est une nuisance.
La ré-institution permanente, à l’infini, de manière créative sans marques-repères valablement exploitables, expérimentées, est une nuisance.


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Arrêt de la lecture commentée

Écrit par : NuageBlanc | 15/01/2010

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