Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23/02/2010

PIB: Pauvreté Intérieure Bourgeoise, par Gilles Vervisch

la_foule_1998.jpgNouvelle du jour : la consommation a baissé en janvier par rapport au mois de décembre : -27%. C'est très inquiétant, il paraît. Mais certains se rassurent en précisant que cette baisse générale est surtout due à la chute des ventes automobiles (-16,7%), liée à la réduction du montant de la prime à la casse. Ouf !

C'est inquiétant pour tous ceux qui ont pris comme principe filtrant du créel la croissance économique, et croient devoir faire de cette seule partie de la vie sociale le critère absolu du bonheur individuel et collectif. Ainsi, l'INSEE mesure régulièrement la "confiance ou le moral des ménages". Sont-ils heureux ? Déjà, la notion de "ménage" définit le cadre de la famille nucléaire comme la forme évidente et obligée de la vie sociale : les parents, les enfants, le chien, la maison et le crédit qui va avec. Ensuite, il faut savoir de quoi on parle. Confiance en quoi ? Dans la capacité à satisfaire ses désirs ? À les créaliser pour transformer le monde ? Non. Il s'agit en fait de l'opinion plus ou moins positive ou négative que l'on peut avoir sur sa situation financière. La confiance des ménages est mesurée par le niveau de vie que l'on pense avoir, l'opportunité d'acheter (Achetez ce que vous voulez, mais achetez !); il s'agit aussi de la capacité qu'on pense avoir à épargner ou des perspectives de chômage.

Or, il y a plusieurs mondes : ce qui veut dire que le bonheur de chacun n'a pas nécessairement à se mesurer ou à s'évaluer à travers le prisme de l'unité de mesure qui intéresse ceux qui veulent simplement accumuler de l'argent. Il serait bon de se demander : qu'est-ce que je ferais si j'étais vraiment libre ? C'est-à-dire si j'avais le choix de ne pas régler la valeur et le bonheur de ma vie sur les valeurs du prisme réaliste bourgeois qui voudrait lui donner une forme essentiellement économique et financière.

Pour le monde capitaliste,

- la confiance ou le moral des ménages se mesure exclusivement au rapport que chacun pense entretenir avec l'argent. Ne peut-on pas avoir confiance en d'autres choses ? La capacité de création de nouvelles formes d'organisation ? La confiance dans ses propres facultés de produire une oeuvre, dans la parole de l'autre, etc.

- le niveau de vie est synonyme du nombre de marchandises qu'on a pu ou que l'on pourrait acheter ; la mesure dans laquelle on a pu s'entourer de tous les biens de consommation fabriqués et vendus par la société de consommation : la maison, le 4x4, les voyages, les spectacles, bref, le niveau de vie n'est rien d'autre que l'argent dont on dispose. Est-ce bien ça, un "niveau de vie" ? N'est-ce pas autre chose, si l'on accepte la définition créaliste de la vie comme capacité à créer des formes ? Il n'y a aucun niveau de vie, ou il est plutôt réduit à zéro pour tout le monde, lorsqu'il consiste simplement à accumuler toujours les mêmes objets, sans jamais redéfinir ce qu'on peut espérer. Niveau de vie = niveau économique. Et le niveau culturel ? Avoir ou pas de l'imagination, de la volonté ? N'est-ce pas ma capacité à résister qui peut plus justement me permettre d'évaluer mon niveau de vie ? Dans quel mesure suis-je en vie ? Est-ce que je bouge encore ?

- le seul pouvoir dont dispose l'individu est le pouvoir d'achat. S'agit-il d'un pouvoir ? Ce serait plutôt la capacité à se soumettre à ce modèle du monde capitaliste. Dans ce monde particulier qui voudrait se donner l'image du seul monde possible (ce qu'on appelle alors le réel), l'individu ne peut exister que comme consommateur, et c'est sans doute la raison pour laquelle on ne mesure son bonheur qu'à son rapport à l'argent et son pouvoir à sa capacité d'acheter (des produits manufacturés). Pour moi, je ne vois pas en quoi l'achat est un pouvoir...

- la richesse n'est rien que le nombre d'objets manufacturés et des services qu'on a produits. On parle alors de produire des richesses, de redistribuer les richesses. Mais là-encore, c'est une vision et une définition du terme réduite à son sens économique. Tout le monde aura compris que la richesse peut se définir de biens d'autres manières. En quoi fabriquer plus de marchandises est-il une richesse ?

Finissons en disant ce qu'on avait à dire : on mesure le bonheur, la richesse et le pouvoir des individus du monde capitaliste (qui se donne le nom de réel) au seul domaine de la production/consommation. Or on peut très bien consommer parce qu'on n'a pas le choix : celui qui achète une voiture n'a pas de pouvoir, il se soumet à la société de l'âge automobile qui a éloigné les cités dortoirs des lieux de travail. Et puis, c'est bien souvent parce qu'on est déprimé, désespéré et vide que l'on consomme. Celui ou celle qui est malheureux, appauvri, asséché de l'intérieur, cherchera sans doute à s'oublier dans un bain de foule du samedi après-midi, une séance d'achats compulsifs, qui doit compenser un manque de tout. Je ne sais pas quoi faire de moi, alors, j'achète, avant de découvrir que je ne saurais pas même quoi faire de tous ces objets que j'ai achetés.

Pouvoir, croissance, richesse, confiance, moral. Toutes ces catégories que l'on pourrait effectivement considérer comme constitutives du bonheur de l'individu et de la société sont entièrement vampirisées, dans leur sens et leur but, par le discours capitaliste, qui donne à chacun la certitude qu'il ne peut pas lui-même les définir autrement. Ici comme ailleurs, il serait donc bon de se demander : que ferais-je si j'étais vraiment libre ? C'est-à-dire, comment devrais-je penser, avec justesse, ma richesse, mon pouvoir, ma confiance et mon bonheur ?

La richesse économique, le pouvoir d'achat, le PIB par habitant... autant d'unités de mesure données au regard de chacun pour l'empêcher de voir la vérité.

- Mais quelle vérité ?

- Que tu es un esclave !


Gilles Vervisch

22:50 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Bon, évidemment, tout cela est plus simple à soutenir lorsque l'on a suffisamment d'argent pour subvenir à ses besoins humains fondamentaux : manger, dormir... (il y plusieurs mondes, d'accord, mais y a-t-il plusieurs natures humaines ?).
M'enfin, oui, pour le reste !
J'aime beaucoup le titre de cet article, pourquoi en avoir choisi un autre sur votre blog ?

Écrit par : xtelle | 26/02/2010

Merci pour ce commentaire et votre fidélité,

D'abord, les titres sont différents, parce que sur mon blog, qui à cette occasion, sert de relais à la diffusion de la pensée créaliste, l'article s'insère dans une logique d'ensemble qui est de "philosopher au quotidien", c'est-à-dire à l'occasion de faits d'actualité.

Ensuite, et surtout, on pourrait certes considérer qu'il n'y a qu'une nature humaine. Ce qui est discutable: d'abord, parce que la "nature humaine" n'existe pas vraiment, ensuite, parce que le propre de la vie est d'être en constante évolution et changement. Admettons que nous avons, pour l'instant, des besoins organiques nécessaires. Vous dites: "tout cela est plus simple à soutenir lorsque l'on a suffisamment d'argent pour subvenir à ses besoins". Mais si l'on peut admettre que l'homme a des besoins organiques à satisfaire, il n'est en rien nécessaire que cette satisfaction elle-même soit médiatisée par l'argent. Ce n'est le cas qu'à l'intérieur du monde capitaliste. Une autre forme d'organisation du créel ou, si vous voulez, une autre forme d'organisation économique et sociale pourrait nous en dispenser. Mais le propre du monde capitaliste, comme je l'ai écrit, est justement de nous faire CROIRE que l'argent est aussi naturel que la faim ou la soif. Bref, faire passer une certaine interprétation du monde parmi d'autres, comme la seule réalité possible.

Merci encore

Écrit par : Gilles Vervisch | 26/02/2010

Bonjour,
Juste un petit mot pour préciser une chose qui me semble importante et dont quelqu'un pourrait s'emparer pour faire œuvre de créa(lisme)tion..!
Vous employez à plusieurs reprises le mot "Réel", mais seulement dans son acception "Discours de la Science", or il y en a une autre bien plus forte aujourd'hui, je veux parler du Réel de la Psychanalyse (et de la Philosophie). Réel qui est alors cet endroit où un humain n'aborde jamais (en tous cas pas de son vivant..), endroit qui semble plus un envers qu'un lieu de villégiature, endroit qui est le lieu de la Parole (au sens du Verbe).
Or, il me semble que le problème de la PIB (Pauvreté Intérieure Bourgeoise) vient justement de l'impossibilité à émerger du côté de ce Réel là, soit, le réel de Lacan.
Réel de Lacan qui vient de l'inversion du mot allemand "leer" (vide) que Lacan a rencontré chez Kant à l'époque où il travaille justement sur le retournement.
Or la différence fondamentale entre le discours de la science et le discours de la psychanalyse se TROUve là :
- Le discours de la science : s'obstine à vouloir obstruer le TROU dans le savoir par n'importe quoi (si possible très cher et ne servant à rien).
- Le discours de la Psychanalyse s'efforce de laisser ouverte de façon permanente la place de ce TROU du savoir (lieu de la Parole) afin de pouvoir accéder à la dite Parole, celle qui fait acte, d'être prononcée.
Dieu dit : "Que la lumière soit !", et la lumière fut..!
Dieu n'est donc pas du côté de la PIB..! ;)

Écrit par : Gouzgou | 02/04/2010

Les commentaires sont fermés.