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10/06/2010

L'abandon de la pensée politique est une catastrophe

 

« Il faut participer pour sentir »

 

André Leroi-Gourhan

 

 

 

Demain, demain, demain! Nous sommes sans cesse intoxiqués par la logique promotionnelle nous sommant de croire en des lendemains (publicitaires) qui chantent. Injonctions agressives- derrière des oripeaux scintillants- nous désengageant du créel , de l'ici et du maintenant à fabriquer.

Le passé présenté comme dépassé, nous stagnons dans un maintenant perpétuel, fasciné par une représentation illusoire d'un avenir radieux.

Or, comme le disait déjà Felix Guattari au début des années 90:« tout devrait concourir à mobiliser les esprits, les sensibilités et les volontés. Au lieu de cela, l’accélération d’une histoire qui nous entraîne peut-être vers des abîmes, est masquée par l’imagerie sensationnaliste, et en réalité banalisante et infantilisante, que les médias nous confectionnent à partir de l’actualité.» (1)

 

« Nous », collectivité dans un monde commun à construite, devons absolument nous éveiller au présent. Ce « nous », éminemment problématique, doit être constitué dans cette problématicité même.

Nous éveiller au présent, cela n'équivaut pas à s'avachir dans un carpe diem , bien au contraire. Cela signifie critiquer virulemment le présentéisme béat, fasciné par un futur en kit, afin de construire un  à-venir décent et ce, dès aujourd'hui.

 

Critiquer, mais non pas Juger... Nous avons malheureusement abandonné ce premier mouvement, au nom de la nécessaire mise en question du second.  Critiquer veut pourtant dire analyser, décrire, distinguer, chercher, ausculter... pour sculpter les possibles à venir.

"Nous" avons renoncé à la critique, nous complaisant dans un "chacun son point de vue", un relativisme lénifiant, aboutissant in fine au conditionnement esthétique que l'on connaît, à une misère symbolique absolument cata-strophique. Ce dernier mot devant être compris en deux parties, renouant avec le sens grec de la cata-strophè, c'est-à-dire la transition vers quelque chose de radicalement Autre, une nouvelle époque du partage du sensible (2).

Un travail conséquent se révèle impérieux à cet égard, pour échapper au contrôle actuel du sensible - l’an-esthésie conduisant à une misère symbolique -,  pour redonner sa place à l’expérience esthétique, à l’émergence de singularités chez les individus, indispensables à la constitution d'êtres sociaux.

 

Une révolution est impérative, au sens où est révolue l’époque fondée sur le consumérisme et dans laquelle l’évolution du marketing et des médias a inéluctablement conduit à l’exploitation des pulsions des individus et des groupes. Il ne s’agit pas de se complaire dans le fatalisme ambiant, mais de se battre et de trouver de nouvelles armes dans la considération de  cette situation. Tout cela ne constitue pas une fatalité, et il est devenu évident aux yeux de tous qu’un sursaut, qui est la responsabilité de chacun, nécessite une réactivation du débat public et de l’initiative collective.(3)

Les artistes ont une responsabilité spécifique, dans ce contexte. Contexte marqué par un hiatus grandissant entre une hyper-diachronisation des figures de l’art dit contemporain, et une hyper-synchronisation des consommateurs.

 

 

La question esthétique est indissociable de la question politique, et inversement. Autant cette nouvelle donne à venir,  fournit un horizon appréciable, autant nous ne pouvons nous laisser subjuguer par elle, dans une entropie délétère. Il s'agit de lutter, en inventant résolument, et non pas simplement de « résister » (contre la « marchandisation de la culture par exemple), en ces temps de guerre esthétique pour le contrôle comportemental via le marketing pulsionnel, bras armé de la société de contrôle (4).

Les cris contre la marchandisation de la culture sont condamnés à se figer en slogans, lorsque le problème se révèle bien plus conséquent et complexe, c'est-à-dire auquel ne peut répondre aucun "si on faisait cela, alors...".

 

Cette question esthétique, nous avons en tout cas la responsabilité de la poser dans la situation tout à fait singulière qui est la nôtre « pour inviter le monde artistique à reprendre une compréhension politique de son rôle. L'abandon de la pensée politique par le monde de l'art est une catastrophe. Je ne veux évidemment pas dire que les artistes doivent "s'engager". Je veux dire que leur travail est originairement engagé dans la question de la sensibilité de l'autre. Or la question politique est essentiellement la question de la relation à l'autre dans un sentir ensemble, une sympathie en ce sens ».(5)

 

 

 

Nicolas Zurstrassen

 

 

 

(1) Editorial  « La question des questions » de F. Guattari, revue Chimères n°57. Ce texte a été bâti à partir de fragments issus du livre de Guattari Chaosmose, paru aux éditions Galilée.

(2) Expression issue de « Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000 ». Plus généralement, le travail de Rancière se révèle passionnant quant à ces problèmes d'intrications essentielles entre Esthétique et Politique, entre sensibilité et être-en-commun (...dans le dissensus!). Malheureusement, celui-ci ne prend pas assez en compte, à mon sens, les problématiques liées à la technicité.

(3) Extraits de l' «  Appel pour la création d'une branche d'Ars Industrialis à Bruxelles », que vous pourrez, sous peu, consulter sur le site de l'association: www.arsindustrialis.org et sur divers portails.

(4) Selon l 'expression se W. Burroughs, reprise par G. Deleuze dans le magnifique mais trop bref texte: Deleuze, "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle", in L 'autre journal, n°1, mai 1990. Celui-ci fut réédité dans « Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Minuit, 1990 »

(5) « De la misère symbolique » in Le Monde du 10.10.03. Pour d'extraordinaires déploiements de ces problématiques, lire « B. Stiegler, De la misère symbolique I et II, 2004-2005, Ed. Galilée »

07:11 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : stiegler, zurstrassen, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

J'ajouterai que si les artistes doivent s'engager, c'est-à-dire penser et problématiser la portée sociale de leur agir, les "engagés" doivent s'esthétiser à nouveau, c'est-à-dire qu'il faut organiser et manifester une action politique qui soit elle-même créative (ce qui est en cours)...
Équilibre dialectique des deux forces difficile à maintenir, mais cette tension créera un monde créaliste. Alors on pourra parler d'artistocratie-pour-tous sans que cela soit ironique (cf. Ego trip, le livre).

Écrit par : Luis le Créaliste | 10/06/2010

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