Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/10/2010

Gouverner par l'harmonie : créalisme et essentialisme

un article de Lucas D., auteur de Gouverner par le Chaos (éditions Max Milo)

Image 1.png

 

 

 

 

 

 

Une révolution anthropologique profonde est peut-être sur le point d’advenir. Elle porte le nom de « créalisme ». Cette révolution concerne l’identité même de l’espèce vivante à laquelle nous appartenons. Il s’agit de faire advenir le Surhumain créaliste. En quoi consiste-t-elle et comment nous l’accomplirons, tel est l’objet de la réflexion qui suit.

 

Essentialisme ou créalisme : deux conceptions de l’identité

 

Dans ce texte d’introduction à la révolution créaliste, nous serons amenés à présenter trois thèses sur l’identité. Trois thèses, mais qui peuvent se ramener à deux conceptions, les deux premières thèses ne se définissant que l’une par l’autre. Ces trois thèses sont les suivantes :   

- l’essentialisme, qui dit que l’identité possède un fondement transcendant, donc une base fixe, un ordre absolu à respecter et conçu à partir d’un individu originel ;

- l’anti-essentialisme, qui dit qu’il n’y a aucun fondement transcendant à l’identité, que tout est immanent, relatif, chaotique et transformable, et que chaque individu est donc libre de faire ce qui lui plaît ;

- le créalisme, qui dit qu’il y a un bien un fondement structurel à l’identité, donc que chacun n’est pas libre de faire ce qui lui plaît, mais que ce fondement est transcendantal et dialectique, donc objet possible de créativité.

Dans l’Histoire des idées, l’essentialisme a été représenté par l’alliance de l’ontologie grecque et du monothéisme ; l’anti-essentialisme par les mouvements de Contre-culture issus du 19ème siècle ; quant au créalisme, il aura pour tâche de faire advenir ce que Friedrich Nietzsche a désigné par le terme de Surhumain.

Entrons maintenant dans l’explication détaillée de chacune de ces thèses.

 

L’essentialisme ou la Culture de l’ordre

 

L’essentialisme est une théorie appartenant à la famille des ontologies, c’est-à-dire les théories sur l’Être ou la nature des choses, autrement dit, les théories sur l’identité, ou « ipséité » dans le jargon philosophique. Plus précisément, l’essentialisme est la thèse ontologique selon laquelle l’identité est, dans son principe, auto-fondée, c’est-à-dire que les choses ne doivent ce qu’elles sont qu’à elles-mêmes. Les choses et les êtres, sujets ou objets, ne doivent ce qu’ils sont qu’à leur propre nature, vertu, principe, substance ou essence, et ne doivent rien à une quelconque forme d’altérité, sauf par accident. Quand ils doivent quelque chose à une altérité, c’est toujours secondaire ou accidentel en regard de leur être propre et originel. Dans les catégories de la pensée médiévale, prolongement de l’aristotélisme, qui distingue « attribut » et « être », ce qui est dû à l’altérité est un « attribut » de la chose, mais cela ne touche pas son « être » ou sa substance intime, son ipséité. Cela ne touche pas son principe identitaire fondateur, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est.  

L’essentialisme, comme fonds culturel de pensée et comme vision du monde, Weltanschauung, ou paradigme civilisationnel global, est issu de la fusion des idées du monothéisme (juif, chrétien et musulman) avec les deux piliers de l’ontologie grecque que sont Platon et Aristote. Cette fusion a donné ce que l’on appelle la « métaphysique occidentale », dont l’extension culturelle intègre également l’Islam, qui en constitue un des bourgeonnements. Au fil des siècles et de la migration des idées, cette ontologie métaphysique occidentale a exprimé une conception spécifique de l’identité : hétérophobe et homophile, prototypique du libéralisme individualiste moderne car reposant sur le mythe de l’auto-fondation. En effet, dans le monothéisme classique, le premier être, qui définira le modèle matriciel et génétique de tous les autres êtres, est Dieu. Or, selon la formule latine médiévale, le Dieu monothéiste est « Causa sui generis, ex nihilo » : Dieu est « cause de lui-même à partir de rien ». Dieu n’est pas fondé par autre chose que lui-même, il est incréé, si ce n’est de lui-même. Dieu est donc auto-fondé, auto-engendré, il ne doit sa nature, son essence, son être qu’à lui-même, ce que traduisent les formulations « Je suis ce que je suis » dans la Bible ou « Il n’est de dieu que Dieu » dans le Coran. Et il en va de même dans l’ontologie grecque. Pour Platon, le Souverain Bien est le sommet de la pyramide des essences et des êtres et ne doit rien à autre chose qu’à lui-même. Chez Aristote, le Moteur immobile du Cosmos est indépendant de ce qu’il fait bouger sans bouger lui-même. Dans sa logique, Aristote formalisera cette autonomie fondamentale dans les principes d’identité, de non-contradiction et du tiers-exclu, auxquels tout être est censé obéir et qui se résument dans la formule : A=A. Autrement dit, toute chose ne doit son principe identitaire fondateur qu’à elle-même. Dans son extrême simplicité tautologique, ce principe d’identité aristotélicien sera le cadre de tout le formalisme logique et mathématique occidental jusqu’au 19ème siècle. Il faudra attendre le 20ème pour qu’apparaissent des logiques non booléennes, dites encore floues, multimodales ou du tiers-inclus, fondées sur un principe dialectique de type A=B.           

L’auto-fondation des êtres est ainsi le fil conducteur de toute la métaphysique essentialiste. L’auto-fondation est aussi le mythe fondateur du libéralisme et de l’Individualisme méthodologique, la théorie sociologique qui essaie de fonder en raison le libéralisme. L’individu modèle dans le libéralisme est le self-made man : littéralement, l’homme qui s’est fait lui-même. Croire qu’un quelconque être peut se faire lui-même n’est possible que dans un cadre culturel où le premier être lui-même s’est fait lui-même. Le Dieu monothéiste est un tel être auto-engendré, qui s’est fait lui-même. Le Dieu monothéiste est self-made, en tant qu’il est auto-fondé, ou incréé par autre chose. C’est l’individu par excellence. Découle naturellement de cette croyance toute l’idéologie du libre-arbitre et de la responsabilité individuelle depuis plus de deux mille ans. En tant qu’il est bouclé sur lui-même, l’individu essentialiste propose donc un modèle puriste et absolutiste de l’identité. L’ego cogito cartésien, unifié, clair et transparent à lui-même, sans inconscient ni zones d’ombres, qui se connaît et se maîtrise totalement, en est l’expression fantasmatique la plus achevée. Cette perception de l’identité, fondée sur une image unifiée et homogène de soi-même, réaction du Stade du miroir face aux angoisses de morcellement identitaire qui s’enracinent dans la petite enfance, engendre souvent rigidité et volontarisme. Un ego auto-suffisant à la rigidité toute phallique, cherchant à imposer son ordre dans l’existence comme un absolu dogmatique, dominateur et incontournable, tel est le produit psychosociologique de cette conception métaphysique de l’identité.

Pour être complet, nous notons malgré tout au cœur de l’essentialisme une hésitation réflexive perpétuelle entre l’auto-fondation des êtres à l’image de l’individu originel et une procession hétéro-fondatrice depuis l’individu originel. Cette contradiction logique interne n’a jamais été totalement levée, mais n’a jamais empêché non plus cette ontologie d’écraser littéralement toute concurrence intellectuelle, épistémique ou culturelle. Comme alternative consistante à l’essentialisme, l’Alchimie et les tendances dites ésotériques des monothéismes, notamment la kabbale juive, la gnose chrétienne, le soufisme musulman, qui sont « dialectiques » et non essentialistes, ont malgré tout réussi à survivre au fil des siècles, mais à l’état de courants minoritaires, souvent qualifiés d’hérétiques et persécutés par leurs propres coreligionnaires. Il en va de même pour l’héritage des penseurs présocratiques, qui, depuis Héraclite, a infusé ponctuellement la culture occidentale jusque Nietzsche et Bergson, en passant par Spinoza et Hegel. Le criticisme kantien a lui aussi marqué une rupture avec l’essentialisme, mais sur un plan méthodologique et non ontologique, en faisant passer les questions méthodologiques au premier plan justement, puisque chez Kant, par principe on ne peut pas se prononcer sur l’Être en soi des choses, qu’il soit essentialiste, dialectique ou n’importe quoi d’autre (la fameuse Révolution copernicienne). Mais en dépit de ces quelques réactions critiques, la construction mentale essentialiste est devenue malgré tout la doxa de base la plus largement répandue sous nos latitudes, la grille de lecture définissant la norme universelle, conduisant à l’oubli de son propre caractère culturel, conventionnel, relatif, et conduisant aussi à ce qu’elle soit prise pour une vérité absolue, le Réel lui-même.

En effet, dans un cadre essentialiste, la réflexion peut et doit s’arrêter dès lors qu’on est remonté suffisamment loin en amont dans la hiérarchie causale, jusqu’au principe premier et fondateur, qui, lui, ne doit rien à autre chose, qu’on l’appelle Dieu, l’Être, l’Origine, l’Esprit, le Fondement, etc. Dans ce cadre, l’activité épistémique de recherche et de connaissance possède une fin, posée comme un tabou que la curiosité ne doit chercher ni à analyser, ni surtout à dépasser. À l’opposé, dans un cadre dialectique, la réflexion ne peut jamais s’arrêter car il n’y a pas de principe causal fondateur ultime, chaque principe isolé comme fondateur renvoyant à un autre principe situé encore en amont. L’essentialisme peut donc être décrit comme un monadisme et un individualisme de principe, car les choses tiennent debout toutes seules, là où la dialectique est une systémique et un contextualisme, car les choses sont le produit des interactions avec leur environnement. Mais surtout, l’essentialisme est une « pensée magique » faible, qui croit à la génération spontanée, certaines choses pouvant apparaître toutes seules, en vertu d’elles-mêmes et détachées de toute relation causale, c’est-à-dire de toute altérité antécédente qui les fonde ou les pousse à être. Or, le fondement de la pensée analytique rationnelle étant justement la relation de causalité, selon laquelle une chose est l’effet d’autre chose qui est sa cause, on peut dire que l’essentialisme est une pensée préscientifique et pré-rationnelle.   

En dépit de ce handicap, reconnaissons à cette tournure de pensée au moins une valeur, celle de chercher à organiser nos vies avec un souci authentiquement démocratique du bien commun. En effet, on distingue à l’œuvre dans l’essentialisme une stratégie semi-consciente qui consiste à tenter de fonder un ordre social et politique valable pour tout le monde. Ou presque ! Comme Lacan l’a montré, la question sociopolitique est articulée par deux notions : la règle et l’exception, l’ordre normatif et l’individu. Vivre en société consiste à imposer une règle moyenne s’appliquant à tout le monde sans exception, ou du moins un ordre régulé où l’exception, car il y en a toujours, ne devienne pas la règle. En termes lacaniens, un Discours du Maître. La place de l’exception à la règle, la place de l’individualisme, est alors rejetée à l’extérieur du système, dans une transcendance dont il ne faut pas trop s’approcher, au risque de déstabiliser l’ensemble du système social, et qui pour cette raison est sacralisée et taboue. En effet, quand l’exception devient la règle, on se trouve face au chaos, car finalement aucune règle ne s’applique plus. Quand l’exception devient la norme, il n’y a plus qu’une poussière d’individus atomisés, sans point commun, sans règle générale d’organisation pour faire le lien entre eux. L’essentialisme est donc un système d’ordre, ou système d’ordination, fondé sur un individualisme qui doit rester exceptionnel. Cette exception à la règle induit une hiérarchie et une transcendance, celle de la place réservée à la seule personne qui a le droit d’être un individu et d’échapper à la règle, c’est-à-dire le Maître, qu’on le désigne par Dieu ou autrement. Cette extériorité, ou transcendance, de l’exception vis-à-vis de la norme vise à refouler un système chaotique, où l’individualisme serait la règle, où chacun serait en position d’exception au système, la place du Maître étant devenue immanente et accessible à chacun. En clair, on institue un système patriarcal traditionnel pour juguler tout ce qui ressemblerait à une contre-culture libertaire et anarchiste.

Pour défendre l’intérêt public, donc la vraie démocratie, l’essentialisme est amené paradoxalement à lutter contre la démocratisation de la place du Maître. Pourquoi ? Parce que les conséquences de cette démocratisation de la place d’exception seraient la fin de la cohésion de tout groupe social, donc la mort. L’essentialisme gréco-monothéiste est un mode d’ordination, un mode de contrôle et de construction identitaire cherchant à refouler dans la mesure du possible les effets de dissolution sociale que portent nécessairement les revendications de liberté individuelle, c’est-à-dire l’exception à la règle instituée comme règle. Il s’agit d’une conception unitaire de l’identité où l’exception doit rester exceptionnelle, et pour cette raison réservée à une extériorité sacralisée. L’exception banalisée induit toujours le chaos social, dont le risque est perçu comme l’avènement d’un « topos dialectique » généralisé, où règneraient le paradoxe logique, la contradiction, l’altérité, le mélange, le multiple, l’exception donc l’absence de règles, l’incertitude, l’immaîtrisable et l’incontrôlable. Or, aucune vie n’est possible dans un tel monde chaotique, où règnent l’instabilité et l’imprévisibilité, donc la précarité. Il faut donc reconnaître une légitimité à l’essentialisme, comme à tout principe d’ordination : celui de stabiliser nos vies dans une théorie de l’identité fixiste et non évolutionniste, fausse d’un point de vue factuel, car le Réel brut est chaos, comme le savent les autistes, mais nécessaire du point de vue de la survie psychophysiologique. Il s’agit d’un authentique « pragmatisme vital de l’erreur utile », ainsi que Nietzche le décrivait dans ses pages les plus scientifiques. L’être vivant a absolument besoin d’arracher au chaos du monde une parcelle stabilisée et régulée de territoire, tant mental qu’émotionnel et matériel, s’il veut projeter son existence sur le long terme. Le chaos peut ainsi être rangé du côté de la mort s’il n’est pas contrebalancé par une ordination stabilisante, constituée de repères, de jalons et de balises. Tous illusoires, mais leur rôle n’est pas de dire la vérité ultime. Cette ordination visera juste à brider les effets morbides de dissolution identitaire du chaos par l’imposition d’un principe de ritualisation, de répétition et d’enracinement identitaire, au sens de Simone Weil. Ordination conservatrice et sécurisante, unificatrice, absolument nécessaire pour la vie, mais qui peut malheureusement se révéler aussi stérilisante et étouffante par certains aspects. Cette tension perpétuelle entre ordre et chaos se traduit dans la culture et la politique par la sempiternelle querelle des Anciens et des Modernes, des vieux et des jeunes, de la droite conservatrice et de la gauche révolutionnaire, ou encore Discours du Maître versus Discours de l’Hystérique, sans qu’aucun des deux partis en présence ne dispose de plus de légitimité que l’autre compte tenu des conditions à réunir pour que notre espèce survive.    

 Lucas D.


 

L’anti-essentialisme ou la Contre-culture du chaos

 

Pendant des siècles, l’essentialisme était synonyme de système patriarcal et phallocentrique. L’attachement naturel des enfants pour leurs parents et la confiance qui en découle facilitait la tâche du père de famille, qui était chargé de transmettre et d’inculquer les valeurs du groupe social de naissance. Le Nom-du-Père introduisait les nouvelles générations au système de valeurs normatif en vigueur dans le groupe social donné. Ces valeurs étaient celles de la majorité et définissaient une moyenne consensuelle de l’ordre sociopolitique auquel le groupe aspirait, assurant une démocratie au sens strict, c’est-à-dire un conformisme accepté pour le bien commun et où l’exception n’était pas la règle. Pendant tout ce temps, un anti-essentialisme croissait dans l’ombre en réaction purement négative à l’essentialisme. En Occident, cet anti-essentialisme de ressentiment a dû attendre le 19ème siècle et le Romantisme pour commencer à se constituer comme force intellectuelle et comme lame de fond culturelle. En réaction au Discours du Maître, dogmatique et réprimant les petits individus au bénéfice d’un grand individu exceptionnel dont le rejet en transcendance assure la stabilité du groupe, un Discours de l’Hystérique s’est alors constitué comme décapitation du grand individu transcendant, désacralisation de la place d’exception, récupération et immanentisation du droit à l’occuper pour tout le monde. Ceci s’est traduit par un processus d’émancipation vis-à-vis des normes sociales en vigueur, afin de libérer les petits individus de ce qui était décrit comme le joug d’une hiérarchie anti-démocratique. En réalité, on a remplacé une démocratie fondée sur une seule exception à la démocratie, par une démocratie fondée sur la démocratisation du droit à l’exception à la démocratie.

Jadis, il n’y avait qu’un seul Maître et qu’un seul ordre social. Aujourd’hui, nous avons tous le droit d’être le Maître, d’où cette conséquence logique qu’il y a autant d’ordres sociaux possibles que d’individus. À la faveur de cette confrontation, essentialisme du Maître et anti-essentialisme hystérique sont alors entrés dans un processus de rivalité mimétique, rapport de force du type de ceux décrits par René Girard, mais à l’échelle civilisationnelle. Or, comme dans tous les systèmes fondés sur une rivalité mimétique, les rivaux passent leur temps à s’opposer en miroir inversé, donc à se comparer, à se définir mutuellement et à se ressembler sur la base d’une image commune, aboutissant à ce que chacun soit une caricature symétriquement renversée de l’autre. L’anti-essentialisme est ainsi devenu la caricature inversée de l’essentialisme : autrement dit, un autre individualisme mais faisant la promotion du chaos et non plus de l’ordre, du relativisme et non plus de l’absolutisme.

Dès ses débuts à la fin du 18ème siècle, le Romantisme a commencé de valoriser socialement une esthétique des marges et de l’inadaptation à l’ordre social, une esthétique de l’exception et de l’individu exceptionnel. Esthétique élitiste, anticonformiste et donc antidémocratique, désocialisante et profondément morbide, où des individus et des minorités en rupture avec le mode de vie majoritaire devenaient malgré tout les modèles à suivre. Le Romantisme s’est constitué comme promotion d’un idéal de vie « décalé » pour tous, inconcevable dans tout système traditionnel et démocratique, où les marginaux ont souvent une place réservée et protégée, mais toujours relativement à une norme majoritaire et naturellement prioritaire. Quand l’essentialisme traditionnel valorisait une conception unifiée de l’identité, fondée sur l’assimilation démocratique à la majorité, où le nombre fait loi, à l’exception d’Un seul, on a vu à partir du Romantisme un anti-essentialisme valoriser une conception de l’identité multiple fondée sur la schize, la division, le schisme, la fitna en arabe, ainsi que le déracinement et la rupture individualiste et rebelle aux normes et aux moyennes, où les minorités essayent de prendre le pouvoir sur la majorité, où l’exception tente de s’imposer comme règle.   

Les avant-gardes artistiques des 19ème et 20ème siècles ont pratiquement toutes prolongé l’inspiration romantique, c’est-à-dire la déconstruction systématique des unités classiques de la représentation et du sens, déconstruction du modèle d’ordination essentialiste et fixiste. Cette insurrection élitiste de la créativité chaotique contre un ordre ancien conçu pour la majorité populaire mais jugé réactionnaire et moutonnier, fut un prélude à la déconstruction intégrale du psychisme prônée par la Contre-culture anglo-saxonne à partir des années 1950. Dès la fin de la Deuxième guerre mondiale, les services secrets anglo-saxons se mettent à réfléchir aux moyens de contenir les progrès de la gauche marxiste dans le monde occidental. Une guerre culturelle est lancée, élément central de la guerre froide, utilisant les mots et les images comme des armes cognitives, et se déployant dans le psychisme comme théâtre des opérations. Au-delà du maccarthysme et de la « chasse aux sorcières », qui furent des mesures d’affichage médiatique encore superficielles, la vraie réponse à la menace communiste sera le programme COINTELPRO (Counter-Intelligence Program), consistant notamment en la construction d’une « deuxième gauche », plus connue sous le terme de Contre-culture. Une deuxième gauche attractive pour la jeunesse car hédoniste, portée sur l’expérimentation de sensations fortes plus que sur l’élaboration d’un Sens fort. Une deuxième gauche plus anarchiste et libertaire que marxiste ou communiste, plus transgressive que revendicative, rétive par principe à tout ordre, c’est-à-dire vouant un véritable culte à tout ce qui relève de la transgression, donc de l’exception à la règle. Une deuxième gauche totalement inoffensive, donc, car incapable de s’organiser de façon structurée, c’est-à-dire en respectant une règle, une loi, une ordination, une autorité, une discipline.

La mise sur pieds par la CIA du think-tank Congress for Cultural Freedom (CCF) en 1950, participa de cet effort pour créer de toute pièce une nouvelle culture de la contestation inoffensive. Inoffensive car désordonnée, autodestructrice et s’insurgeant contre toute forme d’ordre, y compris le sien, donc passant son temps à scier la branche sur laquelle elle est assise. Le but de la fabrication de la Contre-culture en tant qu’opération psychologique était de parvenir à connoter négativement le concept même d’ordre et ainsi de réduire à néant toute capacité organisationnelle sérieuse dans les milieux visés. Des artistes et écrivains tels que Jackson Pollock, Jack Kerouac, Thimoty Leary (pour les plus connus) qui faisaient l’apologie dans leurs œuvres de l’expression immédiate et du trip dans tous les sens du terme, du voyage, du déracinement, du hors-sol, de l’imprévu, du « bougisme », furent discrètement soutenus et financés par les Renseignements américains et par quelques fondations de milliardaires préoccupées de contrôle social, tels que les empires financiers Rockefeller et Rothschild ou l’Institut Tavistock. À travers son œuvre et son réseau de relations, un intellectuel comme Aldous Huxley incarne à lui tout seul ces clubs élitistes de gentlemen occupés d’ingénierie sociale et de manipulation des masses, et conceptualisant à cette fin l’émergence d’une Contre-culture fondée sur l’usage de psychotropes. La musique Rock et Pop, dans sa fonction de transe dionysiaque et hypnotique, donc de perte de lucidité, fut également favorisée, ainsi que les nouvelles drogues de synthèse comme le LSD, qui furent diffusées dans la jeunesse après avoir été élaborées dans les laboratoires militaires de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) ou du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Même Ronald Reagan, alors gouverneur républicain de Californie, fut mis à contribution afin de faire passer à la fin des années 60 des lois favorables à l’antipsychiatrie. La maladie mentale, ses handicaps et ses souffrances, devenaient soudain à la mode, « tendances », comme un modèle de vie possible et banalisé, mis sur le même pied d’égalité que la lucidité et la socialisation normale. Un mode de socialisation alternatif était prôné, notamment dans des ouvrages phares de l’époque inspirés par l’antipsychiatrie, tels que L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, ou Surveiller et punir de Michel Foucault, mais aussi dans les critiques de la pédagogie traditionnelle du type de celles de Pierre Bourdieu. Reconnaissons malgré tout à ces recherches de très nombreuses qualités théoriques et spéculatives. Mais force est de constater que le rêve et l’utopie qu’elles portaient d’un monde sans loi et sans autorité symbolique a tourné au cauchemar.

Avant d’essaimer dans le monde entier, la Contre-culture beatnick, puis pop-rock, psychédélique et hippie, globalement une culture de la perte de conscience et de lucidité, donc de l’impuissance à agir de manière offensive dans le monde, fut ainsi élaborée dans les laboratoires de guerre psychologique anglo-saxons comme une arme cognitive incapacitante, une sorte de virus mental devant être inoculé à l’ennemi, en l’occurrence les populations civiles à la recherche sincère d’une alternative au modèle de société consumériste occidental. Cette pseudo alternative libertaire, préemptée par le pouvoir pour y détourner la jeunesse d’un marxisme orthodoxe infiniment plus dangereux car plus austère et donc plus structuré, plus « apollinien » dans les termes de Nietzsche ou de Ruth Benedict, fut évidemment présentée comme une naissance spontanée, lointaine descendante du Romantisme et s’appuyant sur la caution historique de mouvements artistiques sympathiques (Symbolisme, Dadaïsme, Surréalisme, Lettrisme). En France, les événements de Mai 68 furent l’apothéose de cette contestation politique sous contrôle de l’empire anglo-saxon. 

La Contre-culture, en tant que virus mental incapacitant, faisait ainsi la promotion d’un anti-essentialisme radical, donc caricatural, qui nous mène d’abord vers un transformisme identitaire, en termes cliniques la perversion, puis vers un néant identitaire tout court, c’est-à-dire la psychose généralisée, le déracinement final. En effet, si les choses n’ont pas d’essence, c’est qu’elles n’ont pas d’identité fixe. Le chaos, l’exception banalisée, l’absence d’ordre, de contraintes régulatrices et de lois sont valorisés, de même que le rejet de la société dite patriarcale et phallocrate. Rejet parfois légitime, certes, en raison de certaines pesanteurs sociales, mais qui sous l’influence occulte citée plus haut s’est transmuée en un déchaînement libidinal totalement immature et stérile sur le plan politique à long terme et en une érotisation obsessionnelle de la société qui s’est ensuite perfectionnée en un vaste marché de la pornographie particulièrement juteux : libertarisme régressif parfaitement compatible avec le libéralisme sauvage, donc, dans l’anomie et la revendication commune d’une existence « libérée » de toute contrainte régulatrice, ainsi que le démontre le sociologue Michel Clouscard. Ou encore, dans les termes de la psychanalyse : régression pré-Œdipienne au stade anal, dont Deleuze et Guattari se sont rendus coupables dans l’ouvrage déjà cité en faisant l’apologie de la liberté schizophrénique aux identités multiples et mouvantes, contre la fixité paranoïaque et sa loi unique.

Derrière les revendications d’émancipation de toutes sortes, s’élaborait en silence la définition d’une nouvelle forme d’existence fondée sur cette alliance du libéralisme et du libertarisme. Une nouvelle forme de vie à peine humaine, sans qu’il s’agisse d’un jugement de valeur, car exclusivement nourrie d’audio-visuel, alors même que le fondement de l’humain réside dans le concept. En résumé, on assistait à la naissance du Nouvel Homme libéral-libertaire, dans ses deux formes typiques selon sa position dans la hiérarchie sociale. Tout en haut de la pyramide, les très riches au plan économique, issus des milieux des banques, de la politique, des médias et du Spectacle. Classe transnationale de privilégiés, selon la formule de Jacques Attali, mais aussi de toxicomanes dégénérés, animés d’un fantasme de toute-puissance que leur pouvoir d’achat semble permettre de réaliser. Tout en bas de la pyramide, les très pauvres, surtout mentalement, dont les bandes agressives des « quartiers chauds » sont la version la plus achevée, nouveau Lumpenprolétariat constitué de masses d’esclaves psychiques analphabètes, grappes de zombies décérébrés au service des très riches et que ces derniers lancent sur leurs ennemis, services publics, manifestants et braves gens, pour réprimer et maintenir ces derniers dans la terreur. Michel Houellebecq écrivait dans Les Particules élémentaires que les serial-killers étaient les enfants des hippies. D’un point de vue clinique, c’est incontestable. « Jouir sans entraves » est bien le maître mot des psychopathes tueurs et des sociopathes pervers que l’on retrouve en surreprésentation statistique dans les sphères du pouvoir comme dans les quartiers difficiles. « Ni dieu, ni maître » est un autre slogan de l’époque, soutenant ce fantasme d’un individu intégralement démocratique, émancipé de toute autorité, donc de toute altérité car l’une ne va pas sans l’autre : un individu auto-fondé se libérant progressivement de toute contrainte et de tout lien entravant son désir, jusques et y compris du lien social, puisque ce dernier n’existe pas sans cette répression civilisatrice du désir que la psychanalyse appelle le Surmoi. Pour approfondir ces questions, nous ne saurions que conseiller les publications de Charles Melman, Jean-Pierre Lebrun et Dany-Robert Dufour.

L’anti-essentialisme s’est ainsi défini intégralement en réaction à l’essentialisme, dont il a prolongé la problématique mais en l’inversant en miroir. On ne sort donc jamais d’une conception individualiste de l’identité. On se contente d’inverser les qualités de l’identité individuelle : de rigide, dure et phallique, à tendance paranoïaque, l’identité devient molle, flexible et hystérique, à tendance schizophrénique. De l’affirmation d’un absolu identitaire simple, on passe à l’affirmation absolutisée du relativisme identitaire, puis à l’absence d’affirmation tout court pour tomber dans un simple chaos cognitif et comportemental.

 

Le créalisme ou la Culture du chaos ordonné  

 

Que peut apporter le créalisme aujourd’hui ? Un dépassement de la querelle essentialisme/anti-essentialisme. En effet, nous ne reviendrons pas en arrière, à une conception essentialiste de l’identité, c’est-à-dire unifiée et homogène. Son caractère illusoire, voire mensonger, est devenu bien trop évident pour trop de monde, en dépit de ses effets de stabilisation psychique. Il faut donc assumer le multiple identitaire, le fond hétéro-gène de nos identités, donc une certaine part de chaos dans nos vies. Mais l’anti-essentialisme libéral-libertaire s’est révélé également une impasse, tant civilisationnelle que personnelle, ayant provoqué des montagnes de souffrance notamment dans le couple et la famille, deux entités qu’il a largement contribué à détruire, avec le cortège de pathologies sociales qui en découle : enfants hyperactifs, adolescents toxicomanes, parents dépressifs, épidémies de violences conjugales, de divorces, de suicides et de naissances abrégées in utero. En nous efforçant de ne pas répéter les erreurs du passé, ce qu’il nous appartient de faire advenir aujourd’hui, c’est un modèle de socialité simultanément traditionnel et moderne. Un enracinement identitaire, certes, mais qui ne refoule pas une part de déracinement et assume aussi la richesse que cela apporte. Une déterritorialisation territorialisée, un chaos assumé et non pas censuré comme dans l’essentialisme, mais sous contrôle, ordonné, ou ordiné, contrairement à l’anti-essentialisme. Un multiple identitaire maîtrisé. Et nous ne soulignerons jamais assez les termes de « maîtrisé », « sous contrôle » et « ordonné ». Autrement dit, il faut faire advenir le Surhomme, ou le Surpoète, selon le mot de Luis de Miranda.

Tentons tout de suite une courte définition de la notion du « surhumanité ». Le surhumain, c’est la Culture incarnée : la culture intellectuelle la plus vaste possible, et la curiosité qui l’accompagne, donc le multiculturalisme ; la culture du corps la plus vaste possible également, ce qui suppose de multiplier les expériences en situation, car on pense avec son corps. Notre travail de fondateurs d’une civilisation créaliste se résume alors comme suit : définir scientifiquement puis propager une conception dialectique de l’identité, fondée sur le Concept (le signifiant) et son aspect ordinateur et structurant, mais articulant les contradictions, donc reconnaissant l’hétérogénéité identitaire. Le créalisme n’est pas le premier à s’attaquer à cette tâche. Mais sans être le premier à travailler cette question, il peut en revanche être le premier à la travailler en pleine conscience, en pleine lumière. 

D’un point de vue méthodologique, il nous paraît fructueux de diviser le travail de fondation du créalisme en deux axes majeurs de recherche, « fondamentale » et « appliquée ».

1)    Recherche d’une définition scientifique du créalisme : c’est la dimension spéculative du créalisme, donc la recherche fondamentale.

2)    Recherche d’une propagation scientifique du créalisme : c’est la dimension stratégique du créalisme, donc la recherche appliquée.

Nous tenons là les deux départements, ou laboratoires, que devrait comporter tout Institut de recherche créaliste, tout think-tank créaliste. Ils travailleront évidemment main dans la main et en interaction constante, mais l’expérience méthodologique prouve qu’il faut malgré tout distinguer les deux orientations, théorique et pratique, ne serait-ce que pour s’orienter dans la pensée, comme disait un philosophe. En outre, il existe des différences réelles en fonction des sensibilités et des aptitudes des personnes. Le laboratoire de recherche scientifique fondamentale sera forcément plus impliqué dans la recherche historique et pourra ressembler à un département d’université. Le laboratoire de recherche scientifique appliquée s’approchera davantage d’un cabinet de consulting. Historiens et consultants ont besoin les uns des autres, car on ne planifie bien l’avenir qu’à la lumière de la connaissance du passé.

Proposons maintenant quelques pistes sur ce que la recherche en créalisme pourrait produire, selon les deux axes définis.

 

Aperçu historique des origines du créalisme

 

Notre hypothèse est que le créalisme est un structuralisme. Hypothèse à démontrer en reconstituant la filiation théorique du créalisme. Inscrire le créalisme dans sa dette symbolique, sa généalogie, son histoire, consciente ou inconsciente. Un petit détour comparatif par l’Orient peut s’avérer utile. Se développant dans l’indifférence aux problématiques occidentales essentialisme/anti-essentialisme, d’autres ensembles culturels ont proposé des modèles ontologiques fort différents, dont le plus connu reste le modèle dialectique du taoïsme, définissant l’héritage culturel de la Chine depuis plus de 3000 ans. Il aura fallu attendre le 20ème siècle pour que ce mode de pensée se fasse bien connaître chez nous, même si nous n’oublions pas Leibniz, qui fut le véritable introducteur du taoïsme en Europe, mais dont les travaux étaient réservés aux mathématiciens. Plus récemment, les recherches du sinologue François Jullien ont montré les isomorphismes entre la tradition chinoise et les courants occidentaux minoritaires que nous avons déjà mentionnés comme contrepoints de l’essentialisme dominant.

Mais ce sont surtout les Sciences humaines et sociales, et en particulier le modèle linguistique et sémiotique, ou Linguistic turn, qui vont au 20ème siècle féconder cette pensée dialectique. Que nous apprennent linguistique, sémiotique et philosophie analytique du langage ? Deux choses : la première concernant l’identité, la deuxième concernant le sens.

En suivant le modèle linguistique, il est possible de fonder l’identité (la culture) sur un fondement transcendantal, donc en se détachant d’une transcendance trompeuse, elle-même effet de langage, et tout en échappant à l’ornière d’une immanence morcelée garante d’un échec. Un fondement transcendantal est un fondement transcendant aux individus mais immanent au groupe. Une structure linguistique (une langue naturelle, un langage quelconque, un code commun, une culture commune) sera toujours transcendante aux individus puisque ces derniers doivent s’y soumettre sans conditions, au risque de ne pas se faire comprendre. Pour que du sens émerge, pas d’autre choix pour les individus que de respecter une syntaxe commune, une grammaire, un algorithme, une règle, une structure, un ordre, une loi. Mais simultanément et paradoxalement, cette structure linguistique, ou code culturel commun, n’est jamais transcendante au groupe, elle lui est immanente puisqu’elle varie au fil des variations historiques et géographiques du groupe. Cette nature double du fondement transcendantal du langage, de la culture et de l’identité, immanente au groupe mais transcendante aux individus qui le composent, doit nous servir de fil conducteur pour échapper aux faux problèmes issus des querelles essentialisme/anti-essentialisme, transcendance/immanence. Un fondement transcendantal, c’est un « jeu de langage », au sens précis que Wittgenstein a donné à ce concept : un ordre de sens émergeant d’interactions sociales. Donc un ordre identitaire émergeant d’une créativité collective.

Maintenant, que nous apprend la sémiotique sur la question du sens, et en particulier du Sens de la vie ? Elle nous apprend que le Sens de la vie repose sur une structure sémantique transcendantale, qu’on l’appelle « Dieu » ou d’un autre nom, c’est-à-dire sur des enchaînements ordonnés de signes qui se déploient dans des discours partagés. Or, aucun signe particulier n’est en mesure de clore définitivement les chaînes de signes qui forment nos discours donateurs de Sens. C’est ce que Lacan a désigné d’objet petit : l’effet d’attente et de suspense produit à chaque fois que l’on prononce un mot, dès qu’un signe apparaît, effet de désir qui ne s’arrête jamais et qui nous pousse à parler toujours plus pour essayer malgré tout d’arriver à une complétude finale. Car à chaque fois qu’un mot apparaît, il crée simultanément un plein et un vide sémantiques, une satisfaction et un manque. Cette chaîne infinie du Sens est proprement dialectique, chaque signe, chaque mot ne prenant sens que par rapport à d’autres mots qui le définissent, sans qu’il soit jamais possible de s’arrêter sur un mot ultime et définitif, qui donnerait pleine satisfaction sémantique, qui nous remplirait définitivement de Sens. Il subsiste toujours une insatisfaction résiduelle qui m’oblige à me tourner vers autrui, en quête d’une complétude symbolique inaccessible, le symbole étant par définition incomplet. Même le signifiant flottant par excellence, le joker sémantique qu’est le mot « Dieu », est incapable d’accomplir tout seul une telle saturation sémantique pleinement satisfaisante. Il lui faut toujours d’autres signes adjoints, qui eux-mêmes renvoient à d’autres signes, lesquels sont détenus par d’autres personnes que moi. Il n’y a de Sens de la vie que collectif. Il n’y a donc pas d’individus auto-fondés ou auto-suffisants dans l’univers des signes qui est le nôtre. Les unités discrètes qui le composent sont toutes interdépendantes, chacune prise séparément étant grevée d’une insubstantialité individuelle qui me renvoie toujours à ce qui n’est pas Moi. Et surtout qui rend leur solidarité systémique obligatoire. Et nous venons ce faisant de décrire le « sujet parlant », le sujet humain en ce qu’il est formé à l’image du langage, et le langage en tant que structure donatrice de sens intrinsèquement collective et incomplète. Le Sens que nous trouvons à la vie est ainsi toujours tributaire de la qualité du partage avec autrui de la grille de lecture donatrice de sens, qui sera notre langage commun, notre culture commune.   

Ce qui s’oppose à l’essentialisme autant qu’à l’anti-essentialisme doit donc être cherché dans une ontologie de type transcendentaliste et dialectique, qui dit qu’une chose n’est ce qu’elle est que par rapport à autre chose, en vertu d’autre chose, et cette autre chose elle-même en vertu d’autre chose, et ainsi de suite à l’infini. Ici, c’est la substance même des choses qui est toujours affectée par l’altérité. Et c’est l’isolement, la rupture dans la relation à l’altérité, qui devient accidentelle. La figure de l’Autre est ainsi au cœur de l’identité, et les rapports entre les termes « être » et « attribut » de l’essentialisme sont symétriquement inversés. Mon identité est toujours fondée par une altérité. La question identitaire, lorsqu’elle est bien menée, aboutit alors à la découverte d’une origine étrangère à ce que je croyais être. Mon principe génétique, le processus historique de « genèse » par lequel j’en arrive à être ce que je suis, possède une origine étrangère, une origine autre que ce que je suis ici et maintenant. Je suis donc hétéro-gène avant d’être homo-gène. Je viens de l’Autre, avant de venir de moi-même. Notamment, je viens de mes parents, qui ne sont pas moi et qui sont deux individus forcément hétéro-sexuels, du moins aussi longtemps que le clonage n’aura pas supplanté la reproduction sexuée. Mais je suis aussi relativement homogène, stabilisé, unifié, fixé, « ordiné » ou enraciné dans un code culturel partagé, car sinon je ne serais même pas en mesure de me projeter dans une quelconque continuité et de penser quoi que ce soit, ni même de vivre.       

Ici, la relation est donc véritablement première. Qui dit relation, dit articulation et structure, c’est-à-dire mise en rapport et solidarité d’éléments hétérogènes dans une unité plus vaste. Donc continuité dans le discontinu, homogénéisation relative d’éléments hétérogènes, standardisation et normalisation relatives de leur fonctionnement commun en dépit de leurs différences. Au-delà de la forme historique reconnue sous le terme de Structuralisme et que l’on doit principalement à Lévi-Strauss et Lacan, on voit maintenant comment l’inspiration structuraliste, la vision structuraliste, la tournure de pensée structuraliste pourrait aboutir à une éthique et à une politique. Systémique, approche holistique et contextuelle peuvent fusionner dans le structuralisme. Dès lors que l’on s’extraie d’un paradigme individualiste, essentialiste ou anti-essentialiste, on met en évidence les structures fondatrices de liens entre les individus. Une révolution du regard se produit alors : on ne voit plus les acteurs individuels détachés du système. On se met alors à tout percevoir en termes de structures, de relations et d’interactions entre les acteurs et le système. Révolution épistémique et paradigmatique, aussi importante que la mécanique quantique.

Le créalisme peut devenir une des appellations de cette vision du monde, ancrée non seulement dans le Structuralisme mais aussi dans la théorie des systèmes, la cybernétique, la mémétique, et dans une pensée du contexte, notamment une écologie des idées ainsi que de l’environnement matériel car le monde n’est pas jetable. Le créalisme est un structuralisme. Il en partage l’éthique profonde, celle d’une pensée systémique de la conjonction des opposés, où les individus savent qu’ils n’existent pas en dehors d’un groupe et d’une solidarité transcendantale, mais pouvant se passer de transcendance métaphysique. Il s’agit là de la communauté des Surpoètes, capables de la Grande Politique surhumaine que Nietzsche appelait de ses vœux.

 

Une pensée stratégique critique

 

Cette Grande Politique de Vie n’aura pas que des amis. Dire le grand « Oui » à la vie suppose d’opposer un « Non » ferme à ceux qui veulent la mort. En raison de sa puissance critique de négation des forces de mort, le créalisme a déjà de nombreux ennemis, déclarés ou non. Il est donc d’emblée engagé dans un rapport de forces. La seule minorité vraiment persécutée depuis toujours et par tout le monde, c’est bien la nôtre. La preuve en est qu’en dépit de ses prophètes et annonces historiques, la minorité créaliste n’a pas encore réussi à se révéler à elle-même en tant que communauté consciente de ce qu’elle est et de sa valeur. En tant que créalistes, nous sommes des survivants. Si nous voulons mieux que survivre, nous ne pourrons pas faire l’économie d’une réflexion stratégique.

Le créalisme stratégique pourrait être conçu comme une magie blanche engagée dans une lutte à mort contre la magie noire. Les mêmes ingrédients sont utilisés de part et d’autre, mais pour produire des effets diamétralement opposés. Qu’est-ce que la magie ? C’est l’ancien nom de ce que l’on appelle aujourd’hui l’ingénierie sociale : c’est l’art de programmer les comportements. Tout comportement obéit à une structure sémantique, un programme, un algorithme, une routine, une formule, qu’il est possible de modéliser, puis de modifier. Ensuite, il y a la subdivision entre la magie noire, qui est l’art de programmer les comportements tout en rendant leur intelligence impossible, et la magie blanche, qui est l’art de programmer les comportements tout en rendant leur intelligence possible. L’art de dominer contre l’art d’éduquer. L’art d’aliéner contre l’art d’émanciper.

Maintenant, qu’est-ce qu’une pensée stratégique ? Il s’agit d’une pensée du « rapport de forces » en tant que tel. Autrement dit, une polémologie, une théorie du conflit et de… comment le gagner. Plusieurs modèles sont apparus dans l’Histoire, mais on peut dire que c’est celui de l’action indirecte, fondé sur le contournement et la manipulation, qui reste aujourd’hui le plus pertinent. À l’exception du cas Machiavel, il aura fallu attendre le 20ème siècle pour que l’action indirecte soit sérieusement étudiée dans le monde occidental, notamment par Basil Henry Liddell Hart (1895-1970). Le modèle cartésiano-newtonien et quantitativiste de Clausewitz, tout en géométrie rigide et frontale, fondé sur une conception essentialiste de l’espace (homogène à lui-même en tout point), est d’une grande pauvreté et aujourd’hui obsolète en comparaison de L’art de la guerre de Sun-Tzu et des autres manuels de stratèges chinois moins connus mais que l’on continue d’appliquer. La pensée stratégique serait donc plutôt asiatique. Pourquoi ? Parce qu’elle s’appuie sur une conception fluide, dialectique, hétérogène et multiple de l’identité : tout ce que l’essentialisme gréco-monothéiste refoule et considère comme mal et impur. Pendant des siècles, la ruse et les méthodes indirectes furent « officiellement » péjorées, au même titre que la démultiplication identitaire que cela suppose. « Je suis Légions », répond le possédé à Jésus. Le multiple identitaire, c’était le diable, le mal, la ruse, la séduction, l’impureté, le masque, le voile, l’ombre, la sorcière, l’hystérie, en un mot, la féminité et son caractère anxiogène. Pour se rassurer, on a pu se dire comme Saint-Augustin que ce n’était qu’un manque à être, donc qu’en fait ce n’est rien, juste une privatio boni. Mais ce petit stratagème ne marche pas vraiment et les hommes continuent à s’angoisser de sentir ça bouger en eux aussi. Angoisse dont il faut se déprendre car ce que l’essentialisme a isolé comme un principe malin et négatif de corruption et de destruction n’a en fait aucune valeur intrinsèque de corruption et n’est pas négatif en soi. Tout dépend du contexte culturel : en Asie on parle de principe Yin ou femelle, et c’est la moitié de la réalité. En outre, des gens plus intelligents que nous peuvent parfaitement utiliser cette « part maudite » présente en nous, mais contre nous. De fait, le blâme sur ces valeurs de ruse dites féminines n’a toujours été qu’officiel, y compris dans la sphère gréco-monothéiste. Concrètement, le Pouvoir quelle que fut son origine culturelle et quelle que soit l’époque, a toujours fait usage de stratégies indirectes. « Par la ruse, tu vaincras », telle est la maxime du Mossad, les services secrets israëliens, qui, par-delà les siècles et les cultures, se placent ainsi sous l’égide de Sun-Tzu et de sa fameuse sentence : « Tout l’art de la guerre est basé sur la duperie. »

 

Reality-building : le créalisme ou l’art de construire la réalité

 

La réalité n’est pas donnée, elle est construite. Ainsi que l’enseigne l’École de Guerre Économique de Paris (EGE), la réalité est construite aujourd’hui par le soft power, le storytelling, l’influence, le management des perceptions, les opérations psychologiques, ou psyops, et les actions indirectes. En un mot, le reality-building, qui n’est qu’un autre nom pour la magie créaliste. De la même manière que l’on distingue propagande noire, grise et blanche, le créalisme se subdivise en noir, gris et blanc. La magie créaliste noire, qui construit une réalité aliénante, est courante dans le milieu du consulting, dans le management et le marketing, en entreprise, en politique, en géopolitique, dans les médias ou dans le Renseignement, économique, policier et militaire. Le but de cette magie noire est de programmer le comportement d’autrui à son insu et de construire sa réalité à sa place sans lui donner les clefs pour la modifier mais en lui laissant croire qu’il les possède, ceci afin de verrouiller le système définitivement. La magie noire se laisse résumer en deux mots : désinformation et manipulation. À l’opposé, le vrai créalisme est une magie blanche qui se donnera pour but de mettre en échec cette magie noire en cherchant à rendre possible l’intelligence des comportements programmés, puis à déprogrammer ces comportements implantés s’ils sont nuisibles, et enfin à expliquer comment en reprogrammer d’autres plus constructifs. Le créalisme est donc une variété d’ingénierie sociale, mais donnant les moyens d’agir sur soi, de récupérer son autonomie critique et de se créer une réalité souveraine, en accord avec ce que nous sommes et voulons.

Depuis longtemps, l’ingénierie sociale travaille sur l’anticipation pré-cognitive, c’est-à-dire la détection des signaux faibles et le décèlement précoce des tendances comportementales, notamment en criminologie ou en marketing (cahiers de tendances, etc.). La question en deux temps qui se pose à cette recherche est la suivante : tout d’abord, comment déceler et récupérer le plus tôt possible les tendances comportementales émergentes pour les façonner à notre guise avant qu’elles ne soient trop rigidifiées ou récupérées par d’autres ; puis, comment créer complètement ces nouvelles tendances ? Dans ces méthodologies de pointe, qui passent leur temps à scruter l’inconscient collectif, le fait social est examiné au microscope, à un niveau « quantique » et potentiel, avant même qu’il ne devienne un fait concret. C’est une sorte de sociologie quantique qui permet de créer en amont la réalité dans laquelle on va faire vivre les populations sous influence. De nos jours, la plupart des événements et des faits sociaux sont fabriqués de toute pièce dans des agences de marketing, des think-tanks politiques ou des laboratoires du Renseignement policier ou militaire. Cet artifice permanent rend l’époque irrespirable. Face à ce reality-building endémique du Pouvoir, le créalisme doit devenir également une sociologie du potentiel et de comment le créer, comment le faire passer dans le réel, mais sans chercher à aliéner autrui. Bien au contraire !

Comment fonctionne cette magie stratégique, noire ou blanche ? Comment construit-on une réalité ? Tout d’abord, par la modélisation des pensées et des comportements. Pour prendre le contrôle de l’esprit d’un sujet humain (individu ou groupe), il faut déjà modéliser son esprit, c’est-à-dire sa culture. La culture d’un sujet, c’est sa grille de lecture et de perception du monde. C’est aussi sa réalité et son esprit. Prendre le contrôle de la culture d’autrui, c’est prendre le contrôle de la manière dont il perçoit le monde, donc de sa réalité et de son esprit. L’esprit est modélisable. Pourquoi ? Parce que l’esprit n’est rien d’autre que de la culture. Il n’y a pas d’esprit en dehors de la culture. Il y a de la vie en dehors de la culture, il y a du vécu antéprédicatif, pré-linguistique (voir la phénoménologie), mais pas d’esprit. Autrement dit : « Au début était le Verbe ». Précisons : « Au début, non pas de la vie, mais de l’esprit était le Verbe ». Verbe et culture sont donc synonymes. Or, une culture est un système de signes, donc une modélisation en elle-même. L’esprit étant un système de signes culturels intériorisés, un Verbe intériorisé, il est donc une modélisation intériorisée en lui-même. Ceci pour la consubstantialité de l’esprit et de la modélisation. Plus la culture d’un groupe est unique, dans le sens d’exclusive, simple et homogène, plus ce groupe est limité culturellement (limité intellectuellement), et plus il est facile de modéliser son esprit, sa réalité, de prévoir ses réactions, de les calculer et d’en prendre le contrôle. Sur un plan stratégique, l’enracinement identitaire dans une culture unique est donc une position de faiblesse.

La filiation culturelle et identitaire est vitale. En son absence, c’est tout simplement la schizophrénie profonde, comme l’anti-essentialisme en a fait l’apologie. En revanche, quand la filiation identitaire se veut unique et homogène, quand elle donne l’impression de savoir qui on est sans zones d’ombres, alors on se trouve dans une construction paranoïde essentialiste. Quand l’étranger en soi est refoulé, et avec lui la multitude interne à notre identité, c’est-à-dire nos contradictions, nos incohérences, nos failles, notre complexité et nos nuances, cela confère un sentiment de plénitude et de puissance. On présente à autrui un Moi fort, phallique, unifié, sans aspérité, à la surface homogène, et on croit qu’on l’est effectivement. En réalité, on est en plein dans une capture imaginaire (Lacan) et on devient très facilement manipulable. Et c’est là le plus grave. On a l’impression de s’enraciner dans le respect de nos origines, mais surtout on s’enferme dans une construction narcissique stéréotypée, très simple à comprendre et à contrôler de l’extérieur. La monoculture produit toujours une identité très apparente, très lisible, facilement modélisable et calculable. Un consultant spécialisé en conduite du changement et adepte de créalisme noir peut donc s’en saisir et travailler dessus pour faire agir les « capturés » dans le sens qui l’intéresse, sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Ce créalisme noir est appliqué chaque jour par des gens formés au management, quelle que soit la taille du groupe social considéré, de l’entreprise à la nation et jusqu’au monde entier. Face à cela, il ne faut surtout pas prôner le déracinement, car c’est une autre position de faiblesse, mais l’enracinement multiple, autrement dit le « multiple identitaire maîtrisé ».

Le multiculturalisme est une force. Le créalisme consiste à se créer des filiations, des identités et des réalités multiples, en étudiant les filiations, les identités et les réalités des autres et en les reproduisant en soi. Travail d’observation participante, mais aussi travail d’artiste ou d’acteur, qui suppose une curiosité dévorante et respectueuse pour tout ce qui n’est pas soi, ainsi qu’une méthode rationnelle unificatrice, que l’on peut tirer des méthodologies scientifiques ou artistiques, afin de ne pas se perdre dans ce dédale identitaire et de rester le maître de cette multitude.

 

Signification politique du créalisme

 

Un exemple moderne de magie créaliste noire est la diffusion de la grille de lecture dite « identitaire », ou communautaire, pour interpréter politiquement le monde. En système capitaliste, les tendances lourdes des comportements sont déterminées par les conditions socioéconomiques. Les autres déterminismes passent au second plan. Une grille de lecture d’inspiration marxiste est donc la plus adaptée. C’est un vrai problème pour le Pouvoir, car cette grille de lecture le révèle comme responsable de ce qui se passe et donc coupable de ce qui se passe mal pour les couches populaires. Le Pouvoir a donc tout intérêt à faire diversion sur d’autres choses, à communiquer sur des leurres pour se cacher derrière et imposer une autre grille de lecture qui permettra de déplacer le problème en focalisant l’attention ailleurs que sur lui. Il faut réussir à détourner le regard du Capital et de ses détenteurs pour accuser d’autres causalités. Comment ? En inculquant aux masses une autre perception du fait politique, qui ne serait donc plus socioéconomique mais tributaire d’identités, sexuelles ou ethnico-culturelles. Pour détourner de la lutte des classes, le Pouvoir a donc lancé la guerre des sexes et la guerre ethnique.

Au cours des années 70 et 80, en s’appuyant sur la caution intellectuelle de courants universitaires comme les Cultural studies ou les Gender studies, le Pouvoir et son armée de consultants ont donc élaboré la grille de lecture identitaire, avec sa variante de droite, focalisée sur l’origine ethnique ou religieuse, et sa variante de gauche, focalisée sur le genre et l’orientation sexuelle. Au-delà de l’intérêt théorique réel soulevé par ces questions, leur colonisation du discours politique depuis quarante ans obéit à une stratégie de brouillage informationnel, visant à noyer le poisson dans des faux problèmes et des captures imaginaires narcissiques. À force d’en parler, que ce soit pour la soutenir ou pour la réfuter, la sauce prend malgré tout et une réalité se construit. Il n’est pas nécessaire d’en démontrer la vérité, la nomination suffit pour la faire exister. Un principe de magie créaliste bien connu du marketing, déjà repéré par Freud dans la formule « L’inconscient ne connaît pas la négation », est qu’il n’y a pas de mauvaise publicité : parler de quelque chose pour le dénigrer le fait exister avec la même intensité que d’en parler en bien. Progressivement, on se met donc à y croire, à percevoir sincèrement une réalité dans laquelle le responsable de nos problèmes de société est, au choix, selon la sensibilité de gauche ou de droite : le mâle hétérosexuel ou le voisin d’origine immigrée. Comme il était prévu, la conscience de classe socio-économique en Occident a ainsi presque intégralement disparu des générations nées depuis les années 80, remplacée par des revendications identitaires éclatées, sous contrôle du Pouvoir. Modèle de société communautariste, très « années Reagan-Thatcher », qui cherche à s’implanter en France avec la célébration des minorités, alors qu’en démocratie c’est la majorité qui doit faire loi, mais aussi depuis l’émergence de thématiques d’extrême-droite dans les années 80, en passant par l’interprétation des attentats du onze septembre 2001 en termes de « retour du religieux » et de « choc des cultures ». Ne nous y trompons pas : l’ennemi du créalisme « blanc » est là, dans cette grille de lecture identitaire falsificatrice du fait social et politique, qui cherche à diviser pour régner et à gouverner par le chaos en montant les narcissismes les uns contre les autres.

Pour ne pas tomber dans un marxisme obtus, précisons que les origines ethnique, culturelle et religieuse jouent évidemment des rôles fondateurs dans les sociétés humaines, de même que le genre et l’orientation sexuelle, mais dans les sociétés précapitalistes. Le capital a cette vertu de recomposer les clivages ancestraux sur des bases purement socioéconomiques. Dans la sphère capitaliste n’existe aucune solidarité ethnique ou confessionnelle au niveau infrastructurel, pas plus qu’entre les femmes ou les homosexuels. Ces solidarités ne subsistent qu’à un niveau super-structurel, donc toujours précaire et subordonné aux aléas du capital. En revanche, comme le savent très bien les riches, et comme le supportent les pauvres, mais sans plus le savoir aujourd’hui, il existe de fait une solidarité et une homogénéité de classe socioéconomique, dont le critère réside dans la qualité des conditions de vie matérielles, bonnes ou mauvaises selon la position haute ou basse dans la pyramide des revenus. Ainsi, le comportement aberrant des bandes de délinquants juvéniles de nos cités HLM, périurbaines ou non, est un effet de la paupérisation globale, économique et mentale, pilotée intentionnellement par le Pouvoir et secondée par la déstructuration psychosociale libérale-libertaire du marketing et du Spectacle. Avant d’être de telle ou telle origine culturelle, ces jeunes sont donc surtout acculturés, comme tous les enfants hyperactifs du monde occidental qui ont grandi devant des écrans et dont le flux cognitif a été formé à leurs flux d’images chaotiques, impulsifs et déréalisés.

La magie noire du Pouvoir consiste ainsi essentiellement à dépolitiser les masses en leur faisant perdre toute conscience de classe et en désignant à leur vindicte des boucs émissaires en leur sein pour les obliger à se frapper elles-mêmes. Manipuler des pantins qui, au nom d’antagonismes identitaires, se giflent tout seul devant un miroir en croyant y voir un ennemi amuse beaucoup le Pouvoir. C’est l’invention de l’ennemi intérieur. Aussi, pour que les pauvres continuent à se battre entre eux et fichent la paix aux dominants du système, ces derniers ajoutent à la grille de lecture identitaire le discours culpabilisateur de « l’éthique de la responsabilité individuelle », discours libéral-libertaire qui s’appuie sur la croyance culturelle essentialiste encore largement répandue en une âme séparée du corps et disposant de son libre arbitre. Cette technique de management est appliquée couramment dans le monde du travail, où elle permet de brouiller une perception systémique des causalités et de réorienter sur l’employé lui-même ou sur ses collègues de même niveau ou de niveau inférieur l’agressivité et le ressentiment produits par un sous-effectif et des mauvaises conditions de travail décidées en réalité par la Direction. L’épidémie de suicides à France Télécom n’a été que la partie visible de cet iceberg diagnostiqué par les psychologues sous le terme de « souffrance au travail » et qui n’est rien d’autre qu’une méthode réfléchie de management négatif visant à briser toute forme d’esprit collectif et de solidarité syndicale face aux Directions, et procédant pour ce faire par individualisation et atomisation de la représentation du tissu professionnel (lire à ce sujet Christophe Dejours). Bref, le Taylorisme sévit encore, renforcé par une application néfaste de la cybernétique et des sciences de la gestion. Observons ironiquement que cette éthique de la responsabilité individuelle obéit à la règle du deux poids et deux mesures puisqu’elle s’arrête à la porte des Directions, patronales ou ministérielles, lesquelles, pour justifier les délocalisations et les dégraissages soi-disant nécessaires, passent leur temps à rétablir une causalité systémique et à se décharger de leur responsabilité et de leur libre arbitre sur le Marché et les actionnaires dans le privé, ou sur le Ministère et le prétendu déficit de l’État dans le public.

Une stratégie de contrôle social similaire est appliquée dans les « quartiers difficiles », qui sont avant tout des quartiers insalubres et anxiogènes. Les prolétaires qui y subsistent sous pression, physique et mentale, vont être amenés à s’accuser mutuellement sur critères ethnico-culturels pour leurs conditions de vie harassantes, de sorte à s’agresser et à se nuire les uns les autres plutôt que de s’unir en collectifs et de s’en prendre aux vrais responsables des politiques urbaines. Ces derniers vivent quant à eux dans de grands appartements parfaitement insonorisés situés dans les quartiers chics et tranquilles où ils disposent de toutes les facilités du centre-ville grâce à leur capital socioéconomique. C’est un mode d’existence proche de ces dealers et autres producteurs industriels de poisons, OGM, pesticides, programmes audio-visuels abrutissants et stupéfiants divers, qui vivent très bien de leur commerce mortifère mais évitent soigneusement de le consommer eux-mêmes, en parfaite connaissance de cause. Le deux poids et deux mesures est ici organisé de manière tout à fait intentionnelle jusque dans le corps des citoyens, obéissant à ce principe de distinction oligarchique relevé par Bourdieu ou le couple Pinçon-Charlot, et qui n’ira qu’en s’accentuant. Fleurissent en Amérique du Nord et du Sud, et partout ailleurs, les quartiers de types gated-communities, ghettos de riches entourés de murs, de barbelés et surveillés par des milices privées pour se protéger des pauvres relégués dans d’autres ghettos, devenues zones de non-droit après qu’une Police proche des habitants ait été démantelée à dessein par les mafias qui infiltrent les États. La séparation entre les classes sociales devient ainsi physique et plus seulement symbolique, matérialisant cette guerre des classes qui n’a jamais cessé et que les riches sont sur le point de gagner, comme l’avouait le milliardaire Warren Buffet dans une interview au New York Times en 2006.   

Il y a une Histoire du contrôle social à écrire, ce que Michel Foucault avait commencé de faire mais en insistant sur le contrôle par l’ordre. Il faudrait aujourd’hui étudier également les méthodes de contrôle par le chaos. Ne pas les décrypter signifie rester sous leur influence idéologique. Premier principe du créalisme : apprendre à penser contre soi-même pour se déprogrammer des idées idéologiques, celles qui ne sont pas indexées sur le réel empirique. Deuxième principe : en restant en contact étroit avec les faits réels pour éviter les récupérations idéologiques, créer une réalité vivable. Cette tâche de renversement critique des méthodes modernes de guerre psychologique et de contrôle social doit devenir l’un des objets politiques du créalisme, constitué en tant que think-tank. Le créaliste est lui aussi un consultant, un spin-doctor, un storyteller, un manager de perceptions et un ingénieur social, en un mot, un créateur de réalité, mais au service du bien et du réel.

 

Conclusion

 

Une révolution anthropologique profonde est peut-être sur le point d’advenir. Elle porte le nom de « créalisme ». En quoi consiste-t-elle et comment nous l’accomplirons, tel est l’objet de la réflexion, ou plutôt de la proposition que vous venez de lire. Cette révolution concerne l’identité même de l’espèce vivante à laquelle nous appartenons. Il s’agit de faire advenir le Surhumain créaliste. Notre hypothèse de travail est qu’au-delà des divers supports identitaires que l’Histoire de l’humanité a fait émerger, c’est le sujet structural, le « sujet parlant », au sens donné par Jacques Lacan à ce concept, qui décrit le plus précisément ce que pourrait devenir cette future humanité, à savoir un chaos dompté par une volonté de Sens commun plus forte que toutes les divisions. Une identité dialectique, donc, qui articule les contradictions sans chercher à les refouler mais qui les subordonne néanmoins dans une structure de puissance supérieure. Une identité protéiforme, caméléon, tout-terrain, adaptative, multiculturelle, située au-delà des apories de l’essentialisme et de son contraire, synthétisant l’ordre et le chaos, la transcendance et l’immanence, se déployant dans une problématique civilisationnelle renouvelée, celle d’un fondement transcendantal hautement créatif, et d’autant plus forte et signifiante qu’elle ne renoncera jamais à la première des qualités créalistes, à savoir une curiosité insatiable et un désir infini d’apprendre d’autrui tout ce qu’il peut nous enseigner.

 

Lucas D.

14:17 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Article vivifiant et nécessaire, malgré ses amusantes dérives du côté des "théories" du complot - je ne crois pas trop aux laboratoires anglo-saxons distillant des virus de contre-culture, car si nos maîtres étaient si intelligents ne mériteraient-ils pas (dans l'esprit de beaucoup) d'être nos maîtres ?... Non, il n'y a pas de laboratoires occultes de la manipulation, avec des consultants en ingénierie sociale qui prépareraient à plein temps le prochain opium du peuple... C'est simplement une dialectique humaine qui se joue sans cesse, et sous des formes diverses - tantôt basculement vers la rupture, tantôt rigidification dans la cassure, comme je l'analyse dans mon livre sur Deleuze, Une vie nouvelle est-elle possible ?

Écrit par : Luis de Miranda | 19/10/2010

Il y a trois types de virus : biologiques, informatiques, sémiotiques. Les trois peuvent être utilisés comme des armes. La cybernétique, le marketing et les théoriciens de la propagande se sont beaucoup intéressés aux virus sémiotiques. C'est aussi l'objet d'étude explicite de la mémétique ou d'un livre comme "La contagion des idées", de Dan Sperber.

Je ne sais pas si nos maîtres méritent de l'être, mais le fait est qu'ils le sont. Vu l'énormité de ce qui se passe depuis le début de la crise en 2008, les populations auraient déjà dû renverser tous leurs gouvernements et saccager toutes les banques. A part la Grèce, qui s'est vite découragée, il n'y a qu'en France où ça commence à bouger sérieusement. Partout ailleurs dans les pays occidentaux, c'est sous contrôle.

Écrit par : LD | 20/10/2010

La magie du créalisme, blanc ou noir, repose sur le pouvoir des axiomatiques, des signifiants-maîtres qui, par métonymie, aimantent l'absolu autour de protocoles répétitifs : cela se joue à un niveau infrationnel, et surtout infra-individuel. Si la seule volonté suffisait, la révolution aurait lieu tous les ans. Les maîtres sont les serviteurs du discours dominant, aujourd'hui capitalistique.

Écrit par : Luis de Miranda | 21/10/2010

Cet article est un écho exotérique satisfaisant du chapitre 3 du Liber Crealis.

Écrit par : Créros | 24/10/2010

Le texte « Essentialisme et Créalisme » pourra certainement devenir la source de multiples discussions autour du Créalisme et de la question fondamentale de ses frontières théoriques et pratiques.
En ce sens, ma contribution est nécessairement non exhaustive et n’a pas pour prétention de donner le change mais plutôt de proposer un éclairage personnel.

Pour commencer, ayant une confiance raisonnable dans le degré de mon QI ( ☺), je constate à la lecture du texte de Lucas Degryse qu’il n’est pas toujours aisément accessible ni simple d’accès. Cependant, aucune forfaiture ni imposture, derrière les mots se déploie une intelligence indéniable, et surtout de la rigueur et de la cohérence. En revanche, on n’en fera jamais un texte de vulgarisation ou de sensibilisation. Ce serait davantage un « incontournable» pour ceux qui voudraient rejoindre la cellule recherche fondamentale du Créalisme (proposé par Lucas).

Venons en au contenu.

- En premier lieu, sur l’ensemble, il faut évacuer d’excessives et souvent contestables digressions autour des thèmes toujours très en vogue du « grand complot » (CIA à l’origine du mouvement hippie, contrôle de la réalité, manipulation « concertée » des masses, délinquants créés intentionnellement par un état), non que les symptômes décrits soient faux, c’est la recherche d’une cause unique (« Eux » qui manipulent par le marketing, la CIA ou la télévision…) qui sort du cadre de cette analyse selon moi.

- Par contre, dans la première partie, le panoramique sur l’évolution sociétale à travers la thèse essentialiste (en résumé, culture de l’ordre) puis anti-essentialiste (culture du chaos) nous offre une synthèse lumineuse de l’évolution des rapports aux autres et à la morale. Il y a là une vision lucide notamment sur l’analyse des mouvements de destruction des valeurs morales des mouvements anti-essentialistes. Il y a surtout une puissante mise en perspective du Créalisme comme troisième voie qui le place dans un mouvement historique dans une dynamique positive et constructive. On ne se définit pas « contre », mais « après ».
Le Créalisme permet de dépasser le débat en assimilant la nécessité d’un ordre pour qu’émerge la création. Réconciliant stabilité des fondements et vitalité du chaos, le Créalisme ouvre bien une nouvelle perspective, une forme de synthèse en mouvement. Voilà un ancrage à conserver.
En cela, le document de Lucas Degryse donne une vision particulièrement intéressante et ….encourageante.


Par la suite du document, on est plus sceptique. L’auteur aimerait construire à partir du Créalisme une alternative à ce qu’il appelle la magie noire, un outil de combat, une magie blanche, laquelle pourrait toutefois utiliser les outils subversifs pour atteindre ses fins. Un Créalisme, étendard des luttes anti pouvoir, au service « du bien ».
Que l’auteur veuille que le Créalisme devienne un mouvement « moral » n’est pas choquant. Cependant, tel n’est probablement pas sa vocation première.
La Créalisme, me semble-t-il, ne se pose pas en préalable la question de la moralité et donc de « l’intention » du bien.
Sa préoccupation est autre et d’abord dans l’émancipation, la délivrance du moi, grâce à la création.
Comme l’écrit l’auteur, Le Créaliste donne les moyens de « récupérer son autonomie critique et de se créer une réalité souveraine «
En somme la question de la liberté et de la création comme outil d’éveil dépasse largement la lutte contre les « forces de la magie noire » qui tenterait le contrôle de la société (même s’il est probable qu’il faille lutter contre les outils d’intoxication d’une société en l’état de ce qu’elle est à un instant T. Par exemple le Créalisme en Europre de l’est il y a 40 ans aurait du lutter contre les pensées collectivismes quand aujourd’hui il doit faire sa place dans une société centrée sur la création de désirs inassouvis chez l’individu)

La magie du Créalisme est là. Plutôt que d’être un mouvement structuré, organisé de manière pyramidale avec une volonté politique, le Créalisme pourrait être semblable au futur traitement génétique d’un corps ; en modifiant l’ADN de cellules, celles ci vont diffuser ce changement aux autres, puis le corps en sera totalement modifié.
Voilà pourquoi le Créalisme ne doit pas se soucier de politique au sens « temporaire » mais bien de l’individu (de manière massive sans doute) et de son émancipation par la création.

On peut d’amuser à faire un parallèle avec la lecture du passage du grand inquisiteur des frères Karamazov. Cet inquisiteur considère devant Jésus, que l’homme est incapable de liberté. Il reproche même à dieu d'avoir lâché les humains sur terre sans boussole, contraint par cette liberté à assumer leurs choix, notamment moraux, ce qu’ils sont incapables.

Et bien, il me paraît que le Créalisme offre sans doute une nouvelle manière de libérer l’homme à notre époque tandis que Dieu est mort (en Europe en tout cas). Il peut rendre à chacun sa conscience d’être au monde, grâce à l’acte de création qui le désenclave des process répétitifs – et c’est là le génie de la méthode choisie). Le choix moral de l’usage qui sera fait de cette liberté dépasse probablement les « frontières » d’intervention du Créalisme.
Pour autant je n’évacue pas la question morale mais j’ai tendance à la considérer comme un effet collatéral positif du Créalisme.

En effet celui qui créé peut trouver par là une magnifique réponse aux frustrations qui infectaient son être, il peut même s’accomplir, se réconcilier avec les hommes, et il pourrait bien s’avérer que tout cela le rende plus attentif aux autres. Et dès lors que l’intention se bonifie…

Écrit par : Jean-sébastien | 02/11/2010

Merci pour votre lecture et vos remarques.
J’ai livré dans les limites de ce texte un schéma, qui pèche peut-être par excès de vitesse dans l’exposé de certains faits. Il est toujours possible d’approfondir et de nuancer. Dans les articles en liens ci-dessous, quelques éléments de réponses à certaines de vos interrogations. Je me tiens à votre disposition pour vous en apporter d’autres si vous le souhaitez.

http://www.rue89.com/2010/03/08/en-1951-un-village-francais-a-t-il-ete-arrose-de-lsd-par-la-cia-141947
http://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_MK-Ultra
http://fr.wikipedia.org/wiki/Gouverner_par_le_chaos

Écrit par : LD | 07/11/2010

Bon article et cependant :
- d'accord avec Luis "Non, il n'y a pas de laboratoires occultes de la manipulation, avec des consultants en ingénierie sociale qui prépareraient à plein temps le prochain opium du peuple..." en commentaire (vision en contradiction avec une systémique voyant des "synchronicités" là où il était question de "causalité" (ceux à qui profitent ce qui arrive n'en sont pas nécessairement cause.. qui plus est a posteriori, sauf si l'on veut se dégager de toute responsabilité partagée pour un coupable exclusif en maintenant le jeu des oppresseurs/opprimés et boucs émissaires..)
- j'émets aussi une sérieuse réserve sur cette scabreuse opposition "magie noire/magie blanche" quand il est question de parler de "prolétarisation de l'esprit/déprolétaristion de l'esprit" dans un contexte "pharmakologique" selon les termes de Stiegler (pharmaka parce que contexte socio-technique auquel il convient aussi d'adjoindre les "technologies de l'esprit" et/ou "techniques de soi" (Foucault - histoire de la sexualité, le souci de soi)
- je préfère encore "indéfinir" le créalisme plutôt que de le classer en un structuralisme rabattu sur le seul plan d'un "humanisme";) (je suis plutôt anti-métaphysique occidentale, pourtant pour un retour du "méta" dans son sens grec : ce qui dépasse ET englobe)

Écrit par : Gaëtan Dhayer | 04/05/2012

Bravo pour cette proposition en forme de sommets immaculés à partir desquels on aimerait descendre jusque dans les sombres vallées pour faire passer, par les sentiers qu’elle ouvre, la lumière de nouvelles et efficaces praxis.

Une réserve toutefois : ce texte est un beau tour de force – c’est son point faible. Il sent la culture, l’effort, la sueur… personnels. Il sent l’embellissement individuel, et donc la parole du maître.

C’est un paradoxe pour moi bien connu de la part de ceux qui disent : « nous ne sommes rien sans les autres », « le libre arbitre n’existe pas », « l’individu n’est pas auto-fondé », etc.

Ils parlent généralement très fort d’eux-mêmes. On ne sent pas suffisamment le « faire ensemble » - les failles qui pourraient permettre à l’ « indigent » de la pensée de poser sa propre pierre.

Méfions-nous des dominations intellectuelles du Verbe et de la Culture, surtout quand on prône une communauté d’esprits ouverte aux plus humbles.

Je souscris à ce qu’a écrit Jean-Sébastien : « Voilà pourquoi le Créalisme ne doit pas se soucier de politique au sens « temporaire » mais bien de l’individu (de manière massive sans doute) et de son émancipation par la création. »

L’émancipation commence surtout dans l’enfance. Il y a de nombreuses « attitudes » à favoriser qui permettent de concevoir un être proprement autonome – au sens de celui qui sait que son intérêt passe par celui des autres sans être celui des autres.
Pour devenir autonome, il est conseillé de se développer de façon complète (même légèrement déséquilibré), c'est-à-dire en tant que scientifique, que technicien, qu’artiste et que maître spirituel de soi. De nombreuses approches systémiques permettent d’imaginer se construire de cette manière. Ces approches peuvent être transmises aux enfants et en faire des citoyens au sens propre d’acteurs sociaux étoffés (qui n’ont pas besoin de se battre contre eux-mêmes et qui sont quasi-inaliénables).
L’individu doit profiter de son adolescence pour faire (temporairement) table rase de sa protohistoire et construire ensuite son être à partir de son centre propre, cette fois socialisé.
Enfin, il y a tout un champ ici déjà rempli par les recherches concernant l’ « autoprogrammation » (qui se réfère à un potentiel bien humain, même au sens spirituel, et non pas machine) et à élargir, tant les la perspective est prometteuse, très largement.
La construction de l’individu est extrêmement importante, même si elle est complémentaire à celle de la communauté ouverte à toute l’humanité.

Pour ce qui est de la question des complots, je me méfie moins actuellement de celui qui en a une idée excessive que de celui qui les nie. Certes, il n’y a pas de table ronde unique des complots. Mais j’aimerais signaler deux choses : 1- la lutte des classes impliquent nécessairement le complot, car elle signifie que les classes dominantes travaillent prioritairement et continûment à leur intérêt antagoniste dont ils ont un sens aigu (même si on pourrait dire que cet intérêt n’est pas le leur « véritablement », dans la mesure où leur victoire totale contre les classes des dominées signerait leur propre perdition). 2- Les classes bourgeoises d’aujourd’hui disposent de moyens d’ingénierie sociale, de corruption et de coercition de dimensions inconnues dans l’histoire du passé ; et ça ne va pas s’arranger comme ça.
Tout ne s’explique pas par le complot, c’est certain. Mais, d’une part, un capitaine ne dirige pas son navire à la force des bras : ce qui veut dire qu’il faut peu de manœuvres (manipulatoires en l’occurrence) pour diriger une société bien organisée. D’autre part, sans avoir aussi ces cibles en ligne de mire plutôt qu’en franc-tireur embusquées, toute action d’émancipation est vouée à l’échec.
Il n’y a pas de doute : l’analyse profonde des manigances plus ou moins secrètes de certains groupes synarchiques (Lacroix-Ritz) et, même, leur évaluation au-delà du visible, est nécessaire.
Ceci, en oubliant pas d’inclure au bout du compte l’intérêt de tout le monde, c'est-à-dire celui des privilégiés aussi – mais pas en tant que tels : en tant qu’ils sont humains.

Solidairement.

Écrit par : alcis | 22/01/2013

"On ne sent pas suffisamment le « faire ensemble » - les failles qui pourraient permettre à l’ « indigent » de la pensée de poser sa propre pierre."

- Je suis le premier à le regretter, mais je ne m'y résouds pas et je fais mon possible pour diffuser certaines idées afin d'y former un maximum de monde et d'être moins seul à les soutenir.

"Pour ce qui est de la question des complots, je me méfie moins actuellement de celui qui en a une idée excessive que de celui qui les nie."

- Vous avez bien raison. A l'époque d'Internet, toutes les preuves que l'Histoire est émaillée de complots sont accessibles et il suffit d'appliquer une bonne méthodologie de la recherche pour les trouver. On peut aussi découvrir, si l'on cherche bien, un complot des complots, combinaison de dictature des banques et de transhumanisme eugéniste, dont la méthode générale est une ingénierie sociale négative qui repose essentiellement sur le fait de provoquer intentionnellement des crises et de gouverner par un chaos provoqué.

Bien à vous.

Écrit par : LD | 24/01/2013

Les commentaires sont fermés.