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25/10/2010

Éloge de la récalcitrance

 

Contre la digitalisation de la vie-même : éloge de la récalcitrance

par 

 

Antoinette Rouvroy

 

 

 

 

Caméras de vidéosurveillance « intelligentes », tags RFIDs, systèmes d’identification biométrique, de géolocalisation, surveillance satellitaire[1], systèmes d’observation multimodale[2]…, le déploiement massif (actuel ou programmé) des capteurs permettant la traduction du monde physique et de ses habitants sous forme de données digitalisées, incarnent aujourd’hui à la fois la banalité sécuritaire et l’obsession de l’efficacité, qui, toutes deux, exigent de nouvelles stratégies de gestion de l’incertitude.

 

La gestion de l'incertitude

 

Dans un monde caractérisé notamment par la massification et la globalisation des flux de personnes, d’objets et de données, par la phobie de la menace terroriste, par la peur de l’étranger, gérer l’incertitude semble excéder les capacités de l’esprit humain. La récolte massive de données sur les comportements, attitudes, préférences et trajectoires des personnes, et le traitement de sces données à des fins de profilage, c’est-à-dire de classification des personnes en fonction des risques dont elles sont porteuses, ou encore de leurs propensions d’achats, par exemple, est sont aujourd’hui présentées comme nécessaires pour faire face aux impératifs de détection et d’anticipation des comportements “anormaux” et pour mieux anticiper, et donc de répondre plus “efficacement”, aux “besoins” des consommateurs.

C’est en tant que support à une nouvelle manière de « gouverner » consistant à structurer a priori le champ d’action possible des individus, que le déploiement massif des technologies numériques dans les espaces publics doivent être envisagés. Face au déploiement de cette nouvelle manière de gouverner par le profilage, par l’anticipation de ce que peuvent les corps et les esprits, et par l’adaptation a priori de l’environnement physique et informationnel des personnes… face à cette sorte de téléguidage en douceur, agissant sur l’individu à un stade souvent préconscient, les stratégies et tactiques de résistance traditionnelles deviennent relativement inopérantes. S’attaquer aux dispositifs techniques visibles ne suffira pas à affaiblir la logique sous-jacente,et le présupposé sur lesquels ce rapport très particulier au réel et au gouvernement du réel s’est construit. Ce présupposé consiste dans la croyance, de plus en plus répandue au sein des bureaucraties tant publiques que privées, qu’à condition de disposer de quantités massives de données (à caractère personnel ou non) relatives aux individus et de pouvoir appliquer sur ces quantités massives de données des algorithmes de calcul statistique qui permettent d’établir « automatiquement », des corrélations significatives entre ces données recueillies dans des contextes hétérogènes les uns aux autres, il devient possible de TOUT prédire.[3]

 

La puissance de récalcitrance

 

Au-delà de la critique dénonciatrice de l’impact contre-productif de ces dispositifs sur les sentiments de confiance et de sécurité, de leur contribution au renforcement du conformisme et au déclin de la vitalité politique, nous voudrions axer ce numéro sur ce qu’il nous est possible de faire dès lors que nous mobilisons non plus seulement les forces de résistance et de critique, mais la puissance de récalcitrance, qui est immanente à la vie elle-même, face aux tentatives d’organisation excessive qui peuvent lui être opposées.

En appeler à la récalcitrance, c’est, ici, rappeler l’irréductibilité des personnes aux réseaux de données digitalisées à travers lesquels le pouvoir (quel qu’il soit, public, ou privé) s’adresse à elles et tente de les rendre prévisibles. Il s’agit ici de mettre en évidence, et surtout de pratiquer “le mouvement, la puissance immanente à la vie même”, qui échappera toujours aux formes et normes que l’on tenterait de lui imposer, fût-ce au moyen de dispositifs technologiques perfectionnés. “Ce caractère excessif, intempestif, spontané, irréductiblement multiple, est la seule “essence” de la vie”.[4]

 

Il s’agit donc de comprendre que le propre de la vie est d’être récalcitrante à toute forme d’organisation qui prétendrait en prédire et en contenir les développements. Nous ne sommes pas des réseaux de données, et il nous faut récupérer l’autorité, cette manière particulière que nous avons d’être, dans nos vies, auteurs si non des intentions qui nous font agir, au moins du sens, des motifs que nous donnons à nos actions. Nous n’avons jamais eu la maîtrise des circonstances qui font de nous ce que nous sommes, mais ce que la nouvelle « gouvernementalité algorithmique » risque de nous retirer, si nous n’y prenons garde, c’est la faculté, typiquement humaine, de donner du sens à nos actions, un motif qui encre nos trajectoires et attitudes dans les biographies qui nous sont propres, individuellement et collectivement.

 

Elargir les marges de liberté

Face à la puissance d’algorithmes sourds-muets qui prétendent, par leur objectivité, par leur aveuglement à tout ce qui n’est pas traduisible sous forme chiffrée, substituer le probable au possible ; face au constat suivant lequel, alors que nous n’avons jamais été plus libres qu’aujourd’hui, les marges dans lesquelles cette liberté peut s’exercer ne cessent de rétrécir, il s’agit à présent de pratiquer, dans ces marges et afin de les élargir, des mouvements plus larges, et plus collectifs. La liberté n’est pas tant un état qu’une pratique, elle n’est pas réactive, elle est active, elle fait autre chose, radicalement et essentiellement, que seulement répondre et résister. S’en souvenir et trouver la puissance qui permet de s’arracher au fonctionnement dans la norme, aux frustrations et au confort propres aux vies qui ne s’inventent pas mais se poursuivent en fonction des normes, requiert de nous penser non pas comme des êtres entièrement et totalement contenus dans l’actuel, dans le moment présent, mais comme des êtres autobiographiques ayant en eux la dimension du souvenir et celle du projet, du rêve, de l’avenir.

Face à un pouvoir qui s’exerce par l’anticipation et la structuration a priori de l’avenir, pratiquons nos utopies, qui sont des retards à rebours, des manières joyeuses d’interrompre toute programmation, de relancer les dés. C’est alors que nous pourrons opposer, aux machineries de prédiction sans projet, hostiles à la spontanéité et à l’intempestivité qui fait battre le pouls de la vie, la puissance joyeuse de nos projets sans prédiction, essentielle à la vitalité démocratique.

 

 

 

 

 

Antoinette Rouvroy,


chercheur qualifié du FNRS au Centre de Recherche informatique et Droit de l’Université de Namur

 

 

 

 



[1]Voir, sur le projet de “webcam mondiale”, Antoinette Rouvroy, «Plus on est habitué à être observé, moins on est sensible aux atteintes à la vie privée», entretien realize pour le journal Libération par Sylvestre Huet: http://www.ecrans.fr/Plus-on-est-habitue-a-etre-observe,5... 

[2]Ces sytèmes d’observation multimodale (capables d’enregistrer et de croiser divers paramètres comportementaux, physionomiques, physiologiques,…) sont actuellement développés dans le cadre d’importants projets de recherché et développement financés par l’Union européenne, dans une perspective d’assitance ou de suppléance à la surveillance humaine, notamment dans les aéroports, mais aussi dans la perspective plus large de développement de systèmes d’intelligence ambiante, consistant dans l’anticipation des “besoins” des utilisateurs, et dans l’adaptation automatique et en temps reel de l’environnement. Pour des analyses plus détaillées et des evaluations plus poussées des enjeux de ces nouveaux dispositifs, voir les articles disponibles sur le site http://works.bepress.com/antoinette_rouvroy/ 

 

[3] L’expression la plus claire de la thèse est sans doute celle de Ian Ayres, dans son best-seller Super Crunchers: why thinking by numbers is the new way to be smart, Bantam, 2008.

 

[4] Lire Boyan Manchev, La metamorphose et l’instant. Désorganisation de la vie, La Phocide, Strasbourg, 2009.

 

 

 

14:55 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : rouvroy, gouvernementalité, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

j'ai l'impression d'avoir déjà lu à ce sujet dans l'art d'être libre au temps des automates.

je pense que ces technologies peuvent être une bonne chose, si elles ne sont pas utilisées pour controler et diviser les gens. le genre de bonne application qui me vient à l'esprit, c'est genre page blanche, quelque chose qui servirait à rapprocher les gens, ou bien pour la recherche de personnes disparues.

Écrit par : Sébastien | 22/11/2010

Les commentaires sont fermés.