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07/11/2010

La grande invention de notre temps


Un texte de Marie-Céline Courilleault


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Gottfried Helnwein, Untitled (After Caspar David Friedrich), 1998

 

 


 

Cent ans de solitude. En espagnol Cien años de soledad. Il est amusant de constater que « soledad », qui signifie bien solitude, peut se décomposer en deux mots : « sol » et « edad », « soleil » et « âge ». Solitude qui s’inscrit au soleil et dans le temps. A la fin du premier chapitre, on peut lire ces lignes : « –C’est le diamant le plus grand du monde.

 

–Non­­­­–corrigea le gitan–c’est de la glace. (…)

 

–C’est cela, la grande invention de notre temps. »

 

J’ai chaud. De plus en plus chaud. Ce processus n’est pas nouveau. Imperceptible au début, sa continuité l’a cependant rendu notable. Curieuse fièvre que la mienne. Si l’on avait fait des analyses, on aurait constaté la présence de bactéries. Elles n’étaient pourtant pas nocives. Leur multiplication exponentielle et leur frénésie de développement les ont malgré tout fait devenir pathogènes. La cohabitation devient difficile. Elles ne se rendent pas compte que je suis leur hôte et que notre sort est commun. Interdépendance. Faire baisser la fièvre. Il le faut. Mon système immunitaire saura-t-il me sauver ?

 

Gaïa a chaud elle aussi. C’est une ours polaire. Sa brasse quotidienne en quête de nourriture ne lui procure pas l’exquis frisson glacé qui parcourait son échine lorsqu’elle s’élançait jadis de la banquise. L’eau n’est plus aussi pure. Ni l’air si vivifiant. Sa tiède moiteur n’a d’égale que la trouble lourdeur de l’eau. La quête de toute substance capable de la sustenter est de plus en plus longue, pesante, périlleuse. Là où les blocs de glace lui permettent de sporadiques repos, il est désormais très rare de trouver matière à se mettre sous les crocs. Elle doit nager plus loin, là où la banquise se délite, peut lui faire faux bond. Les glaces mouvantes peuvent la piéger. Se dérober sous elle. Alors, épuisée, il lui faut encore nager jusqu’à un bloc capable de la soutenir. De porter son poids qui s’amenuise au même rythme que la banquise.

 

Tiens ! Revoici cet étrange animal. On dirait une baleine qui reste à la surface de l’eau. Elle sait que ce n’est pas une baleine. C’est très curieux.  Sur le prodigieux objet glissant sur l’onde, elle perçoit des mouvements. D’autres animaux tout petits mais non moins dangereux. Dans sa famille couraient des légendes sur ces êtres. Ils avaient le pouvoir de tuer les ours. Cela semblait pourtant très improbable, vu leur taille. Ne pas s’y fier. Ceux-là n’ont pas l’air belliqueux malgré tout. Ils l’observent à bonne distance. Elle ne se sent pas en danger même s’ils empiètent sur son territoire, l’empêchant d’élargir plus avant son périmètre de recherche. Il lui semble reconnaître la curieuse baleine rigide et flottante. Oui. Elle l’a déjà vue avant. La glace n’entrave que subrepticement ses déplacements sans grâce. On lui a également conté que naguère, cette sorte de baleine se retrouvait parfois prisonnière des glaces qui les avaient piégées. Elles agonisaient alors lentement au cœur de l’hiver polaire dans des craquements épouvantables, à vous glacer d’effroi. Et les lilliputiens d’en sortir, paniqués et maladroits sur la banquise. Participant même à l’achèvement de leur hôte, brûlant les parties boisées de celui-ci. Le feu. Le feu et la glace. Et puis après un ultime râle, les derniers fragments de la baleine engloutis dans les profondeurs abyssales. Ou encastrés à jamais dans les immenses icebergs, témoins d’une tragédie solitaire et silencieuse. D’une fin déchirante.

 

Gaïa sent le regard des lilliputiens braqué sur elle. Qu’ont-ils à l’observer ainsi ? Elle n’aime pas ça. Oui, elle est efflanquée. Son pelage n’est plus aussi dense qu’autrefois. Sa peau rosée est apparente par endroits. Ses poils tout mouillés lui donnent la chair de poule. Elle a faim. Une sensation terrible et universelle. De sa gueule s’échappent des grognements incontrôlés qui rendent la souffrance de son estomac mis à mal.  Ses lourdes pattes majestueuses ne s’enfoncent plus aussi profondément sur la banquise. Elle ne ressent plus aussi intensément ce contact vital qui l’ancre au monde. Le soleil irradie trop fortement.

 

Il semblerait que mon corps ait commencé à réagir. J’ai l’impression que mes lymphocytes tueurs sont enfin en action. Convulsions de magnitudes élevées. Eruptions. Toux cendrée continue. Les envahisseurs sont perturbés. Ces réactions ralentissent leur activité. Les stoppent temporairement. Néanmoins, ils reprennent vite du poil de la bête. Trop. Course de vitesse. S’ils gagnent, je meurs et ils mourront aussi.  Si je gagne, ils peuvent tous mourir, ou seulement une partie d’entre eux, sauvant le reste. Les autres êtres que j’héberge également. J’ai des accès d’humeur. Mes yeux pleuvent. Diluviens. Ils s’emportent. Je souffle violemment. Ravages dans les rangs des bactéries. Je n’arrive cependant pas à cibler les plus virulentes. Mon mécanisme de défense doit se perfectionner. Passer à l’étape supérieure. Mon horloge biologique se détraque. Matin, après-midi, soir, nuit. Printemps, hiver, automne été se confondent, s’entremêlent. Plus de frontière. Plus de repères. Ces dérèglements et soubresauts de mon organisme sont ma façon de lutter. Tant qu’il résiste encore aux agressions internes, tout espoir n’est pas perdu. C’est la réaction saine d’un corps ravagé par la maladie qui le ronge insidieusement en profondeur.  J’ai du mal à respirer. Mes jours seraient-ils comptés ? Je me refuse à y croire. Je m’asphyxie de l’intérieur. Mes poumons sont grignotés par les bactéries qui les utilisent à leurs fins propres. La photosynthèse n’opère plus. Les bactéries m’enfument. Carbonégisme passif et dioxydé. Une fièvre de cheval. La faire baisser, telle doit devenir  ma priorité. Ou cette fièvre risque de m’emporter. Chaleur et suffocation. De la glace. A mon front et sur mes pieds. Il me faut trouver un moyen de refroidir mes extrémités.

 

Gaïa sonde la glace du bout de son museau. Elle est épuisée. Elle ne sent plus son estomac. La famine et l’angoisse de trouver à manger l’ont noué. Un grand creux vide. Ses yeux ne rencontrent que des cristaux gelés. Qu’ils sont beaux ces cristaux. Comme ils étincèlent au soleil. Plus l’eau est pure, plus les dessins qu’ils forment sont ciselés. D’une précision et d’une splendeur naturelle sublime. Epoustouflante nature. Les paupières de Gaïa sont lourdes. Dormir lui permettrait  peut-être de recouvrer l’énergie nécessaire à la poursuite de sa quête. Dans cet état hypnagogique qui est le sien, elle voit défiler des souvenirs colorés. Ces bleus rosés des aurores boréales. L’intensité de ce ciel lapis-lazulis et les lignes d’orpiment qui l’agrémentent comme autant de guirlandes. La magie du cosmos.  Elle entend aussi la musique de l’univers qui se mêle à celle de la Terre. Le chant des étoiles fait écho aux mélopées plaintives des puissants mammifères marins. Mariage imprévu. Harmonies parfaites. Gaïa sourit à ses grande et petite sœurs dans la voûte céleste. Le vent tiède exhale des senteurs iodées que le froid gardait scellées. Gaïa a chaud. Le feu. Le feu et la glace. La glace brûle. Vérité empirique ressentie par Gaïa, exprimée avant elle par le petit Aureliano Buendia. Le froid comme des aiguilles incandescentes. Synesthésie avant l’anesthésie. Acuponcture microscopique. Le souffle de Gaïa forme de la buée sous son museau. Trilogie de l’eau. Des millions de diamants d’eau closent maintenant les yeux de Gaïa. La voilà qui rejoint ses sœurs. Trio des ourses.

 

Mon système central est enfin passé en mode glaciation. Sans que les bactéries puissent le soupçonner. Elles redécouvriront bientôt les joies du givre et des gelées blanches. La fabuleuse poudre cotonneuse qui tombe du ciel comme pour m’orner de sucre glace. Cette poudre qui recouvrira ma géographie d’une douce meringue. Les rouages sont enclenchés. Seules la vitesse et la durée du procédé sont encore inconnues, inconscientes. Je suis un être vivant. En tant que tel, tout en moi se meut pour promouvoir la vie et contribuer à ma pérennité. Malgré le soulagement de mon salut à venir, je constate que les dégâts sont considérables en moi. A mon front trop chaud et fondant, certains de mes hôtes ont péri dans la bataille. Couchés au champ d’honneur de mes pôles, dans le bercement de la partition de l’univers. Puisse la glace éviter l’extinction de toute leur espèce. Je frissonne. De froid non plus de fièvre. J’aspire au froid. Le souffle glacé qui parcourt toute ma surface me redonne vie. Ma température interne va enfin chuter. Je suis sauvée. Vieille de milliers d’années, je recèle encore bien des merveilles. J’ai fait naître la vie et je la porte en moi. Je suis la Terre. Je resterai vivante.

 

 


 

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Commentaires

Nous sommes des bactéries?

je ne suis pas certain que notre action sur la planête soit suffisante pour la mettre en danger, mais certainement suffisamment néfaste pour nombre d'humains et d'animaux.
mais je pense qu'on a plus de pouvoir que des bactéries pour remedier à cela

Écrit par : Sébastien | 22/11/2010

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