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02/12/2010

L'idée, ce cadavre qui créalise

 

par Alice Pittet

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Le cadavre de la représentation, la momie de la pensée, rampante et immobile, toujours donnée à elle-même comme la possibilité de sa propre fonction. Mais ce n’est pas un cadavre mortifère, il traverse la vie jusqu’à sa propre limite. C’est un cadavre qui créalise, un joyeux luron qui offre à la pensée ce qu’elle ne pouvait réaliser.

L’idée est bien le différentiel de la pensée, ce qui ne peut jaillir à la fois par elle, comme son noyau, et contre elle, comme une nouveauté concédée à la pensée. Ce qui fait jaillir une idée dans la pensée c’est précisément un signe, un dedans indéfectible, comme un dehors absolu, entre le cerveau, qui crée à partir du chaos des synapses, une Idée, et la moelle qui se charge d’actualiser cette Idée. Le signe, la moelle, la cervelle, la sainte trinité deleuzienne, ce qui permet proprement à l’Idée de jaillir et de s’actualiser. Tel est le problème de l’artiste, de l’écrivain, du philosophe, de tout créateur, comment actualiser cette Idée, « comment aborder la couleur ? », comment écrire un livre ?

A la figure morale du penseur, nous substituons la figure du créateur, du voleur, du tricheur car aucune création ne se fait sans violence, sans créance, sans créel. Le créel vole quelque chose au réel, il lui emprunte un signe, quelque chose qui force à penser, les trous ou les interstices qui donnent à penser. Ce que le créel emprunte au réel c’est certainement la turbulence qu’il met en marche : le signe qui dans le réel n’était que viscosité, immobilité devient vibratoire, tourbillonnaire, mise en mouvement du mouvement lui-même. La turbulence désigne l’état d’agitation et de désordre dans l’écoulement d’un fluide quand son inertie dépasse un certain seuil.  Ce seuil est caractérisé par un certain nombre sans dimension, le nombre de Reynolds tel que  Re= Ul/v, où U et l correspondent respectivement à la vitesse et à la longueur de l’écoulement, v étant la viscosité cinématique du fluide. Re correspond à la contribution relative de l’inertie du fluide par rapport à sa viscosité. Un écoulement passe d’un régime laminaire, filets très réguliers, à un régime turbulent si Re > 1, si l’inertie du fluide est supérieure à sa viscosité cinématique. La science n’a toujours pas réussi à élucider les apparitions de phénomènes de turbulence : la turbulence est instable, dissipative, due à de nombreux éléments en interactions et présentant un très grand nombre de degrés de liberté. Le signe fonctionne exactement comme la turbulence dans le créel : il est ce qui fulgure, la vitesse et la longueur d’un écoulement, qui rentre en conflit contre la viscosité de la pensée. L’Idée est le différentiel de la pensée : elle se produit à la fois à l’intérieure de la pensée mais doit jaillir contre tous ses dispositifs qui l’étouffent. C’est donc seulement par un duel, un choc que l’Idée peut naître, un choc assez puissant avec assez de vitesse pour contrer l’inertie et la viscosité de la pensée. Nous pourrions établir une nouvelle équation Idée= Ul/v, où U et l correspondent respectivement au degré de puissance de fulguration du signe et à sa vitesse, v étant la viscosité cinématique de la pensée.

La plus grande fonction du créel est de fournir des idées, un nouveau mode d’être face au réel, révéler l’inconnu propre à la pensée, le x/y qui n’est ni à venir, ni l’avenir mais le silence propre à l’impensé.

Qu'est ce qu'une idée? Ne plus savoir penser, sentir le minimum de pensée.

 

Alice Pitet

17:03 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pitet, créel | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Bonjour Alice,

Merci pour le texte.

Je m'intéresse aux relations entre philosophie continentale et philosophie analytique. Il me semble que votre texte est un exemple typique de philosophie continentale.
J'aimerais savoir ce qui motive des personnes à écrire de manière aussi littéraire, métaphorique, poétique, plutôt qu'adopter une langue soumise à la logique standard, à la précision définitionnelle, et à la volonté de clarté.

Ma question est sincère, je ne cherche pas le débat. Je suis intéressé par les raisons psychologiques qui amènent des gens à embrasser ce type de philosophie.

Bien à toi,

Écrit par : Soudam | 07/01/2014

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