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09/12/2010

Faut-il créer des monnaies locales ?

L'histoire édifiante du Banco Palmas

par Gilles Vervisch

 

 

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« Pourquoi sommes-nous pauvres ? Parce que nous n’avons pas d’argent ! Ce qui est tellement évident que ça ne peut pas être vrai. »

C’est ce que se sont dit un jour les habitants de Conjuntos Palmeiras, une banlieue de la ville de Fortaleza, au Brésil. Leur histoire a commencé comme celle de tous les misérables : expulsée du centre ville dans les années 1970 pour laisser sa place à des complexes hôteliers, une population pauvre de 100 milles personnes s’est retrouvée en périphérie. « On a d’abord essayé de se prendre en main pour éviter que le quartier ne se transforme en bidonville comme tous les autres. Mais malgré les efforts, l’accent mis sur l’éducation, la construction de maisons, de rues et l’installation de l’eau courante, on n’arrivait pas vraiment à s’en sortir. » Conjunto Palmeiras deviendrait sans doute un bidonville, étant donné que personne ne savait pas faire grand chose de ses dix doigts. Avec toute la bonne volonté du monde, la population n’en restait pas moins urbaine, réduite à la consommation de produits qu’elle ne pouvait pas acheter, sans travail et sans revenus. La seule solution semblait être de revendre sa maison pour partir jouer les pauvres ailleurs, si bien qu’à la fin des années 1990, le quartier ne comptait plus que 20 000 habitants.

C’est là, en 1998, que l’association déjà à l’origine de nombreux projets pose la fameuse question : « Pourquoi sommes-nous pauvres ? Et au fond, ce n’est pas parce que nous n’avons pas d’argent. Après avoir soumis à la population un questionnaire sur ses pratiques de consommation, on se rend compte qu’on dépense 1, 8 millions de reals en dehors du quartier, soit 450 mille euros. 1,8 millions de reals brésiliens qui ont quitté le quartier, ce qui signifie qu’ils devaient y être, un moment ou un autre. Il ya donc de l’argent dans le quartier. Mais comme on ne produit rien et qu’on achète tout, il n’y reste pas. On a compté, par exemple, que les habitants achetaient 4000 savons par mois. Des savons « lux ». Or, il suffirait de produire ce savon dans le quartier pour éviter que 4000 reals ne partent ainsi dans des multinationales à l’étranger et même, pour permettre d’embaucher 5 personnes qui feraient 5 bons à rien en moins. En fait, on s’est rendu compte que 90 % des besoins pouvaient être ainsi produits par la communauté elle-même. A partir de là, il fallait trouver le moyen de remplacer le cercle vicieux par un cercle vertueux, puisque le quartier n’était pas pauvre, mais s’appauvrissait lui-même, à force de faire fuir le peu d’argent dont les habitants disposaient. Se rendre plus indépendant, en somme. »

Comment produire de la richesse ? Comment éviter que l’argent ne sorte du quartier ?

On a d’abord trouvé des solutions de pauvres, un système de troc qui tournait en rond. Les habitants se réunissaient tous les quinze jours pour fixer la valeur d’échange de chaque produit, afin de les échanger. Mais comme le savent tous ceux qui ont traîné dans un vide grenier, les gens avaient toujours les mêmes choses à échanger et rien de très utile pour personne. Alors, on a décidé de créer une monnaie locale, les palmas, dont on devine la vertu : si la monnaie n’a cours que dans le quartier, on ne peut pas vendre, ni acheter ailleurs, si bien que l’argent reste là. Ainsi s’anime le cercle vertueux.

Grâce à la subvention de Strohalm, une ONG hollandaise et le soutien de la banque du Brésil, la communauté de Conjunto Palmeiras reçoit 2000 reals pour créer sa banque en 2002. Elle aura pour objectif d’aider à la fois à la production et à la consommation, afin d’entretenir un réseau solidaire entre les membres de la communauté.

La Banco Palmas est ancrée dans le real brésilien, en partenariat avec la banque du Brésil et ne se contente pas de jouer avec des billets de Monopoly. En bref, les fonds de la banque sont en reals, la monnaie nationale, mais les prêts qu’elle concède aux consommateurs sont en palmas, afin qu’ils dépensent leur argent dans le quartier. Elle accorde ainsi des microcrédits en reals brésiliens aux entrepreneurs qui peuvent aller jusqu’à 10 000 reals, remboursables sur 4 à 12 mois à un taux d’intérêt allant de 1 à 3.5%. De l’autre côté, elle prête des palmas aux habitants pour les encourager à acheter dans le quartier : l’équivalent de 20 à 300 reals, sans taux d’intérêts, remboursables sur 2 mois en reals, afin de laisser les palmas en circulation et augmenter les reals de la banque. Les consommateurs disposent aussi de la PalmaCard, une carte de crédit permettant de dépenser jusqu’à 100 reals.

On comprendra sans doute la belle mécanique du système : le quartier est enfin productif grâce aux microcrédits qui permettent en plus de créer des emplois. Avec ça, l’existence des palmas soutient la consommation locale, si bien qu’un marché se développe dans le quartier qui appelle de nouveaux besoins, de nouveaux marchés et de nouveaux emplois. Le système a permis de créer 6 entreprises, 1800 emplois en 10 ans, tandis que les ventes ont augmenté de 30% dans le quartier. La Banco Palmas est même reconnue d’utilité publique par le gouvernement brésilien, ce qui lui permet de contracter des partenariats et de recevoir des donations.

La vie de Conjunto Palmeiras qui s’organise autour de la Banco Palmas fonctionne bien, d’autant qu’elle ne se réduit pas à des activités financières. La banque a aussi développé Palmatech dans ses locaux, un centre de formation qui offre aussi des moyens de production aux entrepreneurs. On a aussi construit une école, construite à 80% par les ressources du quartier. Aujourd’hui, la monnaie locale fait partie de la vie quotidienne, 35000 palmas circulent et font vivre 300 commerçants.

Mais si l’expérience est exemplaire, c’est surtout parce que l’organisation de l’ensemble est démocratique. La banque est gérée par la communauté tout entière, notamment à travers le FECOL, le forum socio-économique local, véritable organe d’une démocratie directe qui se réunit tous les mercredis. C’est l’instance de contrôle de la Banco Palmas qui est donc la banque du peuple, gérée par l’exercice d’une démocratie directe.

On peut donc être tenté de dire qu’on a affaire à un modèle alternatif de développement économique et d’organisation sociale, dont on peut se demander s’il ne pourrait pas être reproduit ailleurs. Mais cet autre monde ne va pas sans poser quelques problèmes. D’abord, la banque Palmas et la communauté qu’elle fait vivre a toujours besoin de subventions et on peut s’interroger sur sa totale indépendance. Dans quelle mesure est-ce qu’ils ne restent pas des assistés ? D’autant que l’autoproduction peut se marier assez mal avec les nouvelles technologies : est-ce qu’on peut créer des logiciels et se mettre à l’infographisme comme on fabrique des savons ? Est-ce qu’on n’est pas éternellement condamné à vivre d’une économie de subsistance, propre aux pays de Sud, pendant que les pays du Nord s’ébattent dans les technosciences ? A cela, Joaquim Mélo, le fondateur principal de la Banco Palmas, répond que son modèle est sans doute l’occasion pour que tout le monde réfléchisse sur d’autres modes de production et de développement. On peut par exemple, comme c’est le cas à Conjunto Palmeiras, développer l’énergie solaire, ce qui permet d’être moins dépendant d’autres formes d’énergies comme le gaz, qu’on devra trouver à l’extérieur. De manière générale, on peut chercher à se libérer des instruments monopolistiques et par exemple, la Banco palmas développe quand même peu à peu des logiciels indépendants, libres.

    Pourtant, le problème reste posé : étant donné que le développement du quartier repose sur une monnaie locale, dans quelle mesure s’agit-il d’un modèle que l’on pourrait étendre et appliquer ailleurs ?  

 

 

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Commentaires

Suite à l'affaire médiatico-judiciaire, la commune de Tarnac s'organise sur un mode autogestionnaire semblable à celui décrit dans l'article ci-dessus.

http://www.pumpernickel.fr/article-les-amis-de-la-commune-de-tarnac-ecrivent-a-leurs-amis-62543344.html

Écrit par : LD | 14/12/2010

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