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07/01/2011

L'in-sondable

par Ali H.

 

Remarques concernant la sondomanie


 

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« Je n’accepte pas de discuter sur l’existence de Dieu – ce qui veut dire que le terme « athée » (en opposition au mot « croyant ») ne m’intéresse même pas, non plus que le mot croyant, ni l’opposition de leurs sens bien clairs. Pour moi il y a autre chose que oui, non, indifférent – c’est par exemple l’absence d’investigations de ce genre. »

 

                                          Marcel Duchamp, lettre à Michel Carrouges, 4 octobre 1954.

 

                         

Comme tout produit, l’information se fabrique. L’information est la formation des corps (biopouvoir : Foucault) et des consciences (psychopouvoir : Stiegler). L’opinion qui en découle peut être éclairée, obscurcie ou paralysée, en fonction des intensités et intentions, des critères de sélection. Le plus souvent le but visé est : former une masse amorphe et homogène opinant du sur et du sous-moi. En ce sens, in-former, donner une forme, c’est façonner, modeler, c’est-à-dire procéder au modelage de l’attention, des consciences, à leur moulage en opinion opinante.
   Si l’opinion est un artefact, une construction, une production artificielle, le produit d'une mise en condition in-formative, la personne soumise à un sondage y a d'une certaine façon toujours déjà répondu.
   Sondez une réaction et vous aurez toujours une réaction. Sondez l'opinion et vous n'aurez toujours que de l'opinion : ce qui opine – sous forme d’adhésion ou de rejet.
   Quand ils ne fabriquent pas leur objet (le sondé), les sondages le font entrer dans leurs questions, qui sont déjà des réponses. Oui, non, sans opinion. Logique des oppositions binaires. D’accord, pas d’accord. Le « mais » est rarement de mise. Le troisième choix, purement privatif, exprime un non-choix, une non-opinion. Il ne compte pas vraiment. L’opinion s’y révèle sans-opinion.
   La question qu’on pourrait alors se poser est : Pourquoi sonde-t-on ce qu'on fabrique, à savoir l'opinion ? Pourquoi cherche-t-on à sonder ce que dans le fond on connaît si bien ? Est-ce pour confirmer ou infirmer la mise en condition ? Est-ce pour prendre la température, pour vérifier comment sont reçus une image, un mot, un geste, une mesure ? Est-ce pour mesurer, tester, voir comment ça mord, comment ça prend ? Est-ce pour donner l’illusion de l’absence de maîtrise et de l’absence de pouvoir ?

   Naturellement, les sondages mesurent les sondés seulement dans la mesure où ils se les donnent pour mesurables.
   Les questions proposées permettent avant tout de tester la capacité des sondés à participer à une fiction. Celle, entre toutes, qui consiste à se donner pour sondable, c’est-à-dire objet d’un sondage. C’est sur les présupposés de cette fiction, celle d’un sujet qui devient objet qu’On sonde que le sondage devient possible. Raison d’ailleurs pour laquelle un sondage ne sera sans doute jamais sondé.

   Trouvez-vous la question posée :
- Opinante (influençant, forçant ou induisant votre réponse)
- Non opinante (n'influençant pas, ne forçant pas ou n'induisant pas votre réponse).
- Sans opinion (ou sous autre influence).

   La question posée vous donne-t-elle le sentiment de :
- Vous accorder un droit de réponse.
- Ne pas vous accorder un droit de réponse.
- Sans opinion.

  En fait, on pose la question comme si elle traitait d’un fait objectif, d’un événement. On demande un avis, un jugement subjectif sur un fait ou un événement objectif. Or le subjectif comme l’objectif sont construits pour fonctionner et halluciner ensemble. Ils sont le fruit de tout un ensemble d’influences, conscientes ou inconscientes, de mise en condition. Un fait, un événement, sont avant tout un découpage, un cadrage, une interprétation, une mise en valeur.

   Evidemment, un sondage ne demande pas réellement au sondé son avis, ce qu'il pense. Penser, à vrai dire, peu l’en croit capable. Il lui demande seulement de réagir, de montrer comment il réagit. La question posée, issue d’une logique binaire sécrétant elle-même ses réponses, n’autorise que la confirmation positive ou l’infirmation négative ; l’option « sans opinion » représentant quant à elle une non-catégorie sans réelle valeur, un peu comme le fameux vote blanc. Autrement dit, en posant la question au sondé, on a déjà répondu pour lui.
   Pour arriver à des conclusions comme « 70 % des Français souhaitent la poursuite des réformes », les instituts de sondage non seulement pré-répondent aux questions qu'ils posent mais finissent même par faire l'économie de la question. L'obtention d'un tel suffrage implique que la question posée ne fasse mention ni de la nature des réformes ni du domaine auquel elles s'appliquent. Le mot « réforme » étant associé à progrès, modernisme, bon sens, réalisme, pragmatisme, aboutir à la conclusion souhaitée relève alors d’une simple formalité. Formalité qui permet de légitimer la destruction à petit ou grand feu de formations républicaines acquises de haute lutte (éducation, culture, santé, services publics en général) au profit d’une soi-disant naturalité-innéité du Marché. La mise en pratique de l’axiome orwellien « la paix c’est la guerre » donne donc : « la régression, c’est la rupture », « la destruction, c’est la réforme ».  
   La question qu'on peut dès lors se poser est : quelle fonction remplit un sondage ?
   Il est bien sûr un outil que (se) donne le Pouvoir pour (se) convaincre qu'il représente bien la volonté générale. C’est un outil de légitimation. En clair, « nous sommes là pour faire les réformes que vous souhaitez, pour lesquelles vous nous avez élu. Notre démarche est, comme vous pouvez le constatez, en parfait accord avec l'intérêt général. La preuve : « 70% des français souhaitent que… » ».
   Outil de pseudo-transparence, de justification et de sécurisation démocratique, les sondages visent, à défaut de les convaincre, à rappeler aux sondés que leur volonté, la volonté générale et démocratique, est bien respectée : « Nous voulons tous des réformes et le gouvernement est déterminé à en faire ».
 
  Ainsi, il apparaît qu’un sondage n'est pas tant un instrument de mesure de la température de l'opinion (ce qu'on appelle tâter le terrain) qu'une manière de la cuisiner à grand ou à petit feu, de la réchauffer ou de la refroidir, voire, le cas échéant, de la glacer sur place. Le sondage est à la fois le moyen d'in-formation, c'est-à-dire l'instrument de mesure de l'in-formation, et l'in-formation elle-même, c'est-à-dire la mise en condition, la mise en forme des consciences. En effet, il n’y a rien de mieux pour capter, capturer l'attention que de lui donner une tournure. Et rien de mieux pour façonner, conduire, diriger, orienter, guider, éduquer, domestiquer, en un mot gouverner, que de capter ladite attention, l’occuper, la captiver, la manipuler. Au même titre que les enquêtes (d’opinion), études de marché, statistiques et autres outils à calculer, quantifier, mesurer, évaluer et chiffrer le désir, les sondages font partie de l’arsenal policier (poliçant, domestiquant) dont usent et abusent les démocraties modernes pour orienter les flux d’énergie et d’émotion, autrement dit pour connecter les flux de conscience désirant aux flux de marchandises. Ce qui permet de fixer les sujets aux objets de consommation.
   A l’image de la publicité, les sondages, prolongement de l’interrogatoire policier et po-lissant, ont pour fonction, outre de définir des segments et des profils, de frapper les esprits, de les frapper du sceau indélébile et incontestable de la démocratie marchande. Toute chose s’y voit affublée d’un prix, d’une cote, d’une estimation, d’une somme, d’un total, d’une étiquette, d’un code-barre…  La valeur est là pour mettre tout le monde d’accord, c’est-à-dire en valeur, pour faire de la vie et du comm-un une vaste affaire de marchandage.
   
   On rêve de sondages qui sonderaient « au-delà du principe de contradiction ». Des sondages paradoxaux qui fonctionneraient comme de véritables kôans zen, chargés non pas d’endormir l’opinion mais d’éveiller la non-opinion qui sommeille. Des sondages qui viseraient non pas à cristalliser des points de vue opposés mais à mettre en mouvement des visions, à pointer, au-delà des campements et des positions, une sorte de coincidentia oppositorum. La logique intégrative du tiers inclus plutôt que la logique polémique trop polémique du tiers exclus. Ecoute et confrontation avisée des avis plutôt qu’ab-surdités. On peut toujours rêver. Beaucoup de questions resteraient sans doute sans réponse.

Ali H  

 

                                                                                                     

 

 

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