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14/02/2011

Echo, Pan et Narcisse : habiter la cité forêt

 

  

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Après Héraclite et Hegel, Deleuze a réintroduit le devenir dans la pensée, geste qui en lui-même doit être pensé. Le devenir, c’est pour Deleuze « le réel à l’état pur ». C’est ce que nous nommons le créel (d’autres jadis, en forêt de Brocéliande, le nommaient le Graal) : le flux créatif multiversel qui vibre entre les pôles de nos ordinations, l’immanence qui produit tous les possibles et les impossibles. Sans cesse des phénomènes de pur devenir nous prennent : en nous la vie résiste à la cristallisation et l’existence libre veut divertir les standards de la répétition.

 

À condition de prendre une métaphore géo-graphique, nous pourrions dire que le devenir humain sain tend vers un équilibre entre devenir-forêt et devenir-ville. L’ancestrale peur de la désagrégation et de la faiblesse mortifère auraient poussé homo sapiens a prendre pour modèle la pierre, le dur, le minéral, et à refouler le fluide, le friable, le végétal. Cette dichotomie aurait engendré nos villes et poussé les forêts à la périphérie des affaires humaines. Tôt ou tard, ce monolithisme arrive à son épuisement. L’homme-forêt hante l’homme-ville. Les Grecs avaient un mythe essentiel pour dire l'importance métaphorique de la forêt : la nymphe Écho, la vibration, le son, tombe d'abord amoureuse de Narcisse, mais celui-ci la rejette, happé par sa propre réflexion. C'est ensuite Pan, le Grand Pan dionysiaque, qui jette son dévolu sur Écho. C'est la manière grecque de nous dire que la voie d'équilibre est echo-logique, que la Nature est une panphonie, que l'harmonie, au sens musical et politique du terme, est l'horizon habitable, et que pour y parvenir il s'agit aussi de tuer Narcisse.

 

Dans Zabriskie Point, le film d’Antonioni, la liberté s’érige contre creux qui sont dans le « Reality Trip », dans le cercle infernal de leur crainte d’imaginer. Le réel qui nous entoure tend à devenir ce désert mortifère produit par la minéralisation de la panique, la police des habitudes, la soumission aux codes communs. Aujourd’hui, la plupart est ville, quadrillé d’habitudes, en partie muséifié, rigidifié et parcouru par des flux prévisibles, cristallisés, numérisés. Nous craignons, dans un monde standardisé, la forêt en nous, les ruptures vitales que nous associons à la pulsion de mort. 

 

Devenir forêt, c’est ouvrir nos sens à la sève des sons. Faire reculer le minéral en le dissolvant en atomes assez petits pour devenir nutritifs. La sève, la poussée, les racines, le bois, la mousse, les feuilles, la cohabitation des contraires, les sens, la poésie, les monstres, les déités, sont des échos du devenir forêt.

 

Le créalisme est une échonomie de la réalité. Si le devenir-ville est en partie nécessaire, faisons qu'il ne soit pas vil.

 

Luis de Miranda

 

09:47 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : créalisme, echonomie, echo, pan | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

En nous coupant de la forêt, nous nous coupons également de la "clairière", de la possibilité d'éclaircie, voire d'Illumination (de "la circulation des sèves inouïes" dont parle Rimbaud). Nous privant du "charme" de la forêt, nous nous privons de la possibilité de devenir des "Princes et des Princesses charmant(e)s", ceux qui font l'expérience fascinante et terrifiante de leur forêt intérieure, ceux qui, épée à la main, vont se frayer un chemin de lumière à travers les ronces, les dragons, fées, lutins, démons qui peuplent leur psychè..., à la rencontre de leur noblesse première.

Écrit par : Chloé Cloze | 21/02/2011

Et le mot 'phùsis' reprit ses lettres de Noblesse...
J'imagine qu'un certain Dyonisos n'aurait pas démenti le cheminement progressif et nécessaire.

Collusivement vôtre

O camarao corte

Écrit par : Jambes Courtes | 21/05/2011

Nietzsche écrit, dans un fragment posthume du printemps 1885 : "J'ai appelé toute cette façon de penser la philosophie de Dionysos : une réflexion qui reconnaît dans la création et la transformation de l'homme aussi bien que des choses la jouissance suprême de l'existence et dans la "morale" seulement un moyen pour donner à la volonté dominatrice une force et une souplesse capables de s'imposer à l'humanité."

Écrit par : LdM | 22/05/2011

ça être très clair, une fois!
la 'morale' vue comme cela, l'Ethos recherché?
merci beaucoup pour ce voluptueux morceau-choisi

Écrit par : Camarao Corte | 22/05/2011

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