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17/02/2011

Naissance du Surpoète

par Chloé Cloze

 

 

« Que ceux qui pensent, sans l’avouer, que la poésie est un travail de broderie pour eunuques écoutent les rumeurs de leur cerveau, le tambour de leur désir, les aspirations de leur ennui, qu’ils cessent de refouler leur révolte vis-à-vis des croassements de la laideur
ou du confort morbide. Qui a tué le poète ? »

Luis de Miranda, Qui a tué le poète ?, chap. 1.

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Le poète, d’après le sens commun, ce serait quelqu'un qui n'aurait pas les pieds sur terre, qui aurait la tête dans les nuages. Un peu de bon sens suffit pourtant à montrer qu’un poète est précisément tout le contraire, c'est-à-dire quelqu'un dont les pieds sont plutôt bien posées sur le sol, un être qui a le sens de l’encre, le sens des racines, et qui comme tout le monde, peut-être plus que tout le monde, a la tête sur les épaules.


Mais, les aspirants à la présence étant minoritaires, il n'est pas étonnant que les poètes soient perçus par les abonnés absents comme des rêveurs , pour ne pas dire comme des êtres un peu à côté de la plaque. « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n’être pas fou. » dit Pascal.


Le poème est porté par celui qui se sait porté par la seule terre possible : la terre réelle. Accepter d'être porté c'est aussi accepter d’être ravi, envahi, enchanté par l’ordre de l’Ordinaire. Lorsque l'on dit du poète qu'il n'a pas les pieds sur terre ou qu'il a la tête dans les nuages, on confond en fait deux choses : l’éveil avec son contraire, c’est-à-dire la plongée dans le sommeil. Sont confondus éveil et rêve ; vision (« je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant », écrit Rimbaud) et hallucination (fantasme, divagation, fantaisie...) ; absorption (recueillement, émerveillement, étonnement, inspiration, célébration, chant, etc.) et fuite ; immersion et noyade.


En réalité, le poète veille plus qu’il ne dort, voit plus qu’il ne rêve. D’apparence peut-être semblable les deux phénomènes ont pourtant un contenu et une portée radicalement différente. Rêverie et éveil plutôt que rêve et sommeil, dirait peut-être Gaston Bachelard. Le mot a-letheia, habituellement traduit par vérité et réalité, signifie littéralement sortie de l’oubli , du sommeil, c’est-à-dire éveil, dévoilement (Heidegger). Le poème réveille, dévoile, met à nu. Car le poème que porte le poète ne peut manquer de l'emporter, d'anéantir tout ce qui n'est pas le poème. C'est à travers les mots, air modulé en sons, le rythme et les images, que le poète se laisse toucher par la réalité du monde.
Habiter en poète est un exercice d'équilibre, où l’on est tout autant habitant qu’habité. Plutôt qu’une fuite ou une évasion la poésie est plutôt l’art de poser un peu plus les pieds sur terre, autrement dit un exercice d’atterrissage. Autrement dit : rien de mieux que l’humus pour s’élever en humanité.

Le poète est hanté par l’anté-prédicatif. Et c’est à même la langue qu’il conjure cette hantise.  Pour laisser transparaitre des lueurs de cette « intuition originaire » comme dit Husserl, pour donner à entendre, à voir l’apparessence, le poète n’hésite pas à se faire Surpoète, à sacrifier ses doublures, ses doublons, à remplacer les fictions mortes par des surfictions.


« Qui a tué le poète ? ». Lui-même.


Sur l’autel mouvant du Créel le Surpoète sacrifie « ses ailes de géants », il sacrifie le poète : ses désirs, ses réalités, ses conceptions, ses points de vues, ses perspectives, sa nostalgie des hauteurs... Il ne cherche plus à décoller mais à atterrir, à toucher terre, poser pied.


L’exil premier n’est pas la chute du paradis céleste mais l’arrachement au terreau créaliste. C’est ce premier exil qui nous fait fantasmer le second. Qui nous fait plaquer du second sur l’unique, qui nous fait plonger dans le second sans un, qui nous pousse à faire diversion, à multiplier les vers dans le fruit inter-dit.


Le poète se tue pour ne pas doubler le Créel, pour ne pas (se) trahir. Et pourtant, s’il sait qu’il y a continuité entre lui et le créel, qu’il est créel, il sait aussi qu’il n’en est qu’une goutte, une vague, un mouvement, un double ... Et que l’expérience du double fait partie du jeu. Un peu comme si le Créel jouait avec lui-même, multipliait, à l’image d’un kaléidoscope, les versions et les points de vues sur lui-même.


« Le temps de la plus haute valeur est venu, c’est le temps des Surpoètes. »


Au double d’avoir la sagesse de se doubler, de se dépasser, de se laisser dépasser par le créel. Afin que le copiste (surpoétique) ne devienne pas pâle copie (poétique). Un printemps sans poètes.

 

 

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