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05/04/2011

Harmoniser les couleurs

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 Kandinsky, Étude de couleurs, 1913.

 

" Les Grecs voyaient la nature d’une autre façon que nous, car il faut admettre que leur oeil était aveugle au bleu et au vert et qu’ils voyaient, au lieu du bleu, un brun plus profond, au lieu du vert un jaune (ils désignaient donc, par le même mot, la couleur d’une chevelure sombre, celle du bluet et celle des mers méridionales, et encore, par le même mot, la couleur des plantes vertes et de la peau humaine, du miel et des résines jaunes : en sorte que leurs plus grands peintres, ainsi qu’il a été démontré, n’ont pu reproduire le monde qui les entourait que par le noir, le blanc, le rouge et le jaune). — Comme la nature a dû leur paraître différente et plus près de l’homme, puisque à leurs yeux les couleurs de l’homme prédominaient aussi dans la nature et que celle-ci nageait en quelque sorte dans l’éther colorié de l’humanité ! (Le bleu et le vert dépouillent la nature de son humanité plus que toute autre couleur.) C’est par ce défaut que s’est développée la facilité enfantine, particulière aux Grecs, de considérer les phénomènes de la nature comme des dieux et des demi-dieux, c’est-à-dire de les voir sous forme humaine. — Mais que ceci serve de symbole à une autre supposition. Tout penseur peint son monde à lui et les choses qui l’entourent avec moins de couleurs qu’il n’en existe, et il est aveugle à certaines couleurs. Ce n’est pas là uniquement un défaut. Grâce à ce rapprochement et à cette simplification, il prête aux choses des harmonies de couleurs qui ont un grand charme et qui peuvent produire un enrichissement de la nature. Peut-être est-ce par cette voie seulement que l’humanité a appris à jouir du spectacle de la vie : grâce au fait que l’existence lui fut d’abord présentée avec un ou deux tons, et, par conséquent, d’une façon plus harmonieuse : elle s’habitua, en quelque sorte, à ces tons simples, avant de passer à des nuances plus variées. Et maintenant encore, certains individus s’efforcent de sortir d’une cécité partielle pour parvenir à une vie plus riche et une plus grande différenciation ; à quoi non seulement ils trouvent des jouissances nouvelles, mais encore sont forcés d’en abandonner et d’en perdre quelques anciennes. "

Nietzsche, Aurore, 426, trad. H. Albert, 1901.

 


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Commentaires

Ai-je le temps de lire? Avons-nous le temps de voir?
Comment faire lire et faire voir?
En prenant le temps. Le temps long de n'être ni lu, ni vu jusqu'à ce que des happy few...
Souvent des coups d'éclat, des scandales même dans l'histoire littéraire et de l'art.
Crurent-ils n'avoir pas le temps?
Sans doute.
Delacroix, Courbet, Manet, Cézanne et quelques autres peu nombreux travaillèrent après ce temps des "scandales" à "mieux voir", selon eux voir vraiment, à aider d'autres à voir presque ainsi... Monet mourut-il à cette tâche trop jeune à 86 ans?
Ces points d'interrogation sont vraiment trop nombreux et gênants.
C.J.

Écrit par : jasmin | 14/04/2011

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