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15/06/2011

LE HÉROS CRÉALISTE. Après Mad Max, ou l'art d'être héroïques au tempo du Créel.

par Luis de Miranda

 

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L’un des personnages qui marqua mon adolescence, parce que je m’y identifiais en partie, se nommait Mad Max. C’était un individu foncièrement solitaire, peu bavard, luttant pour sa survie dans un monde dévasté et barbare, sans jamais perdre sa relative élégance : un dandy apocalyptique. Un anti-héros, mais qui paraissait héroïque si on le comparait à la turpitude des humains qui l’entouraient.

Le thème musical de l’un des volets de la saga, le troisième et dernier jusqu’à nouvel ordre, réalisé en 1985, était chanté par Tina Turner et s’intitulait : We don’t need another hero. La chanson exprime la volonté des enfants de la dernière génération de quitter le Dôme du Tonnerre (Thunderdome), une arène de gladiateurs où les conflits sont résolus par la violence, pour découvrir un monde plus harmonieux, moins régi par la peur et la dévastation qui en découle. Cette nouvelle génération ne souhaite pas revenir à un passé fantasmé mais aller au devant d’une vie libérée de la compétition sauvage, orientée vers la seule survie, au devant d'un horizon porté par une valeur sur laquelle on puisse s'appuyer, par exemple, dans la chanson, « l’amour » plutôt que la haine.

Ce que ce chant rejette, ce sont les héros sans idéal, les brutes compétitives comme on en voit souvent aujourd’hui, par exemple dans le sport. Ces gladiateurs des temps postmodernes, que les médias tendent à nous vendre comme héroïques, sont en réalité les esclaves du divertissement et ne cherchent, peu ou prou(e), que leur propre gloire. Mad Max lui-même est un personnage ambigu, car il ne se départit presque jamais de son égotisme – le salut de l’humanité, la sortie du règne du Tonnerre, lui importent trop peu. C’est un punk : il rejette le monde de la compétition barbare, mais il ne fait rien pour en sortir, se contentant de sauver sa peau d’une manière stoïque. Il cherche à se respecter lui-même, dans la mesure du possible, mais ne respecte pas les autres, sur lesquels il n’a plus aucune illusion. Il endure.

Endurer : c’est sans doute l’une des marques du héros, mais ce ne peut-être la seule. Comme les enfants du Thunderdome, nous ne voulons plus de faux héros, de singes savants de la compétition. Il est temps de quitter le spectacle de la survie, qui est un héroïsme en creux, négatif, pour favoriser des héroïsmes de la Vie, de la confiance en soi et autrui (et autrui en soi), de l’invention généreuse, du risque à vue longue, de la capacité de sacrifier ses peurs et de s’engager dans une démarche récalcitrante au nom d’une certaine idée du Paradis sur Terre, un monde où l’action et la joie seraient réunies au service d’une humanité élevée, raffinée, généreuse, à l’âme noble et riche. Il ne s’agit pas de chanter les petits oiseaux, car les petits oiseaux n’ont jamais cessé d’exister (en ce moment même, ils chantent dans mon jardin). Il s’agit de faire confiance à l’humanité, quand bien même elle nous semblerait actuellement décevante.

« Le héros est le vrai sujet de la modernité », disait Walter Benjamin. Comme l’a montré Nietzsche, une nouvelle définition de l’héroïsme est permise par la fin de la domination d’un idéalisme radical tel qu’il s’exprimait dans le christianisme ou le platonisme, et qui tendait à déplacer les idées de Bien et de Vérité dans un Ailleurs jamais totalement atteignable, ou alors après la mort. Paradoxalement, la chute d’une transcendance axée sur l’Au-Delà est émancipatrice, car elle permet une définition immanente de l'acte de bravoure. Le héros créaliste croit à la possibilité de se rapprocher d’un paradis terrestre – parce qu’il SENT la présence du Créel et que celui-ci se manifeste de temps en temps à lui. Il œuvre dans ce sens, par le souci d'intégrité et d'honnêteté de son esthétique singulière, mais aussi parce qu’il ne s’enferme pas dans un solipsisme radical, un isolement égotiste qui ferait feu de tout bois : il croit, d’une manière ou d’une autre, au collectif, même s’il n’est pas dupe des turpitudes humaines.

C’est là, à mon sens, le cœur véritable de l’héroïsme contemporain : le fait de postuler, contre les séductions du cynisme ou de la misanthropie, que les autres puissent être aussi héroïques que soi. Tel pourrait être l’un des impératifs créalistes : agis toujours de telle sorte que tu présupposes qu’autrui puisse être héroïque plutôt que médiocre. La foi en la grandeur humaine, peut-être chaque jour invalidée par cent exemples (c'est une question de perspective), n’est jamais abandonnée par le héros créaliste : en cela, il ne devient pas un manipulateur, un exploiteur. Ne pas devenir misanthrope et en même temps ne jamais se satisfaire de la médiocrité et de la compassion, c’est cela l’héroïsme au tempo du Créel.

Pourquoi y a-t-il aujourd’hui de l’héroïsme à avoir foi en une collectivité plus noble, plus solidaire, moins gouvernée par la mesquinerie et la survie individuelle ? Parce que nos temps sont gangrénés par ce que j’ai appelé, dans mon premier essai, l’ego trip : le narcissisme pétulant, l’incapacité à agir au-delà de l’image de soi. Nous constatons cela tous les jours, y compris chez les personnes qui affirment vouloir un monde meilleur : il y a aujourd’hui une inertie individualiste, une difficulté pour les individus à se mettre en seconde place par rapport au collectif, une prétention pathétique et hédoniste à être le centre du monde tout en suivant la loi du moindre effort. Cet ego trip est, d’un certain point de vue, lamentable, dans la mesure où il ne cesse de se renforcer lui-même : ainsi même ceux qui croient un instant dans les vertus du collectif finissent pas déchanter après avoir expérimenté des protocoles de groupe, comme les partis, les associations, les organisations non gouvernementales et autres mouvements. L’indécence du moi-je y semble parfois telle qu’on finit par être tenté de se réfugier soi-même dans l’individualisme et le sauve-qui-peut. Mais si l’idéalisme candide peut apparaître comme une erreur de jeunesse, le découragement politique est une réelle erreur de vieillesse, d’ailleurs souvent pratiquée par des esprits précocement séniles. 

Certes, l’époque postmoderne s’est méfiée des maîtres en tout genre, tandis qu'elle ne s’est pas assez méfiée du petit maître en soi, de la propre volonté de puissance de chacun, des opinions mal étayées. On veut parfois accéder à l’autonomie de pensée, mais sans aller jusqu’au bout du chemin de la connaissance. L’émoi trop souvent se résume en un cri : « Et moi ? » Difficile d’assister à un retour collectif vers l’héroïsme sans le renoncement à la pétulance personnelle. Mais en même temps, on ne peut demander aux maladroits de se taire, ni à ceux qui pensent mal de renoncer à leur désir de penser par eux-mêmes. Je préfère considérer le règne actuel de l’ego comme une étape nécessaire d'un processus démocratique créaliste. Les masses découvrent depuis assez peu de temps à l’échelle de l’histoire humaine, la liberté de penser et de s’exprimer : il est naturel que pendant quelques décennies elles l’exercent maladroitement. 

Il serait conservateur et illusoire de vouloir revenir à un système où seuls quelque uns, une caste de clercs, auraient le monopole de la pensée. À ce titre, on doit constater que l’université est parfois morte : elle est peut-être en train d'être remplacée par la « pluriversité ». Pour l’instant, ce mouvement libérateur de la connaissance et de la pensée ne se fait pas sans cacophonie ni bêtise : l’humanité apprend à libérer son intelligence – on ne peut pas demander à un enfant qui apprend à marcher d’exécuter des pas de danse sophistiqués. Faut-il empêcher les humains de danser librement au prétexte que la danse devrait être le monopole des rats de l’opéra ?

Le créalisme choisit de faire confiance à la démocratie, en postulant que ses médiocrités actuelles ne sont qu’une étape de l’avancée collective vers la noblesse de cœur et d’esprit. En chaque humain, il choisit de déceler le demi-dieu plutôt que la demi-bête seule – héroïque, n’est-il pas ?


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