11/07/2011

La spéculation, maladie mentale de la Terre

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Aux temps scolastiques, le meilleur investissement à long terme semblait garanti par l’Eglise, qui fournissait à la fois pouvoir séculier sur les humains et jouissance dans l’au-delà. Une maladie théorique se développait à l’ombre des cloîtres, qui consistait à couper les missels en quatre dans l’interprétation du dogme. Les théologiens s’affrontaient sur le nominalisme, les universaux, la signification de la Trinité, gonflant une bulle spéculative à partir d’un gaz aussi vaporeux qu’inébranlable : l’existence d’un dieu unique et totémique. Les schismes religieux, s’appuyant sur des finesses exégétiques à propos de la manière de placer son âme à la banque divine, entraînèrent des abus de pouvoir et parfois des bains de sang qui, avec le recul de la «mort de Dieu», nous paraissent insensés. Mais avons-nous vraiment évolué, ou seulement déplacé le symptôme ?


Quand une humanité moins démente se penchera sur notre époque, elle constatera que nous avons transféré notre pulsion spéculative, notre course à l’absolu jouissif, sur une idole en apparence plus proche, la plus-value. La spéculation n’est plus le fait de la scolastique, mais de la stochastique des stock markets, une pseudoscience financière de l’aléatoire dont l’absolu, aussi inatteignable, est la rentabilité maximale en un temps minimal ; autrement dit, comme dans le film Alien, un monstre à gestation instantanée. Au prétexte qu’aucune économie ne pourrait tenir sans la croyance à la divine plus-value, indexée, comme l’a montré Lacan, à notre «plus-de-jouir», une part de notre cerveau collectif persiste à spéculer à tous crins, c’est-à-dire à prendre une position de surplomb accrochée au mythe de la Marchandise absolue, pour gérer des spectres, avec par définition une considération minimale pour l’humain - le sort du quidam ordinaire est le dommage collatéral des organisations financières. Dans les bureaux de direction des grands groupes, comme par exemple Veolia, on a désormais un terme pour tout ce qui concerne le facteur humain : «le mou». Par opposition aux chiffres, au financier, au commercial, qu’on baptise «le dur». L’humain, aux yeux du discours capitaliste, c’est l’informe, ce qui n’a pas de colonne vertébrale, ce qui déborde et qu’on doit écrémer. Peut-être est-ce aussi ce qui se pénètre et se prend sans trop de résistance - car, quant au «dur», la métaphore phallique est évidente.


Au cœur des régimes spéculatifs, qu’ils soient économiques, politiques ou théologiques, on trouve un même mépris des lignes de vies au profit des abstractions binaires, un certain ressentiment vindicatif à l’égard des existences dans leur diversité disparate, qui font toujours un peu désordre. L’humanité a toujours été tentée par l’épuration dogmatique : parce qu’une société doit générer un certain ordre pour fonctionner, elle tend à éliminer ou marginaliser tout ce qui excède sa codification, à privilégier la carte au détriment du territoire ; les axes tranchent au cœur de la chair et de l’inconnu. Et si nous arrêtions de spéculer ?


Si la Terre est un être vivant, on peut en effet considérer qu’elle a un cerveau collectif. Comme chez tout individu, notre pensée commune peut se déconnecter de la vie, s’enfermer dans des rituels autodestructeurs. Parce que les humains sont la tête chercheuse de la Terre, nous avons toujours eu tendance à la surchauffe spéculative : le rêve de se détacher du réel pour engendrer des sphères habitables, qui, quand elles perdent de vue la richesse créative de la Vie, ne s’avèrent viables qu’un temps et éclatent comme des abcès. Lorsque notre tendance à spéculer reste attentive aux devenirs des êtres, elle peut engendrer des possibles à la fois incarnés et aériens. Mais quand, comme c’est le cas au sein du microsystème boursier, la spéculation se disjoint de la complexité des destins quotidiens ou nationaux, elle secrète comme un groupe de cellules virtuelles qui tournerait en vase clos sans se soucier de la santé de l’organisme qu’il occupe. Le régime spéculatif devient une maladie. Et ses médecins sont moliéresques : les années qui viennent devront sonner le glas du règne ubuesque des agences de notations financières. Je propose de créer une nouvelle norme de rating à destination… des agences de notation elles-mêmes. A Standard & Poor’s, Fitch, Moody’s et consorts, dont l’activité feutrée consiste à abaisser le moral de nations entières, de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande et bientôt sans doute de la France, jouant avec trois lettres de l’alphabet du destin des peuples, nous donnerons la note suivante : CCC, «extrêmement spéculatif». Note réservée aux mauvais élèves de l’existence commune, et qui pourrait signifier : Coupés du Concret et du Collectif.

 


Par LdM, Auteur de «Peut-on jouir du capitalisme ?», Ed Max Milo.
     

  

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Commentaires

Excellent article qui décrit bien les ravages de la "déterritorialisation" à tout crin, raison pour laquelle je ne suis plus deleuzien ni post-moderne depuis des années.
Aujourd'hui, il est urgent de brider la spéculation, donc de reterritorialiser l'économie, la pensée, la vie. Démondialiser, relocaliser, re-matérialiser, re-nationaliser, re-connoter positivement la notion de protectionnisme à tous les niveaux de l’existence (on a quand même le droit de se "protéger" contre les agressions de la vie !), et ne pas laisser ces idées de bon sens au seul FN, mais les diffuser dans tout l’éventail politique. Il semble d’ailleurs que ça bouge un peu au PS sur ces questions avec Montebourg.
Que le Créalisme devienne l’incubateur de cette pensée post-post-moderne, pensée du juste milieu, qui, sans en finir avec notre légitime désir de créativité et de renouvellement, n’en néglige pas moins son enracinement nécessaire dans un territoire et dans une structure.
Non, nous ne sommes pas faits pour vivre dans l’eau, pas plus que dans un disque dur !

Écrit par : LD | 13/07/2011

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