07/12/2011

L'origine des suicides économiques

par Luis de Miranda (27 août 2011)

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Au centre du capitalisme contemporain, mode de régulation dominant de nos sociétés, il y a la capitalisation, c’est-à-dire un système de placement financier – que Marx nommait « fictif » – dont les revenus doivent eux-mêmes engendrer à plus ou moins long terme, sans production effective, d’autres revenus. Selon les économistes Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, il ne faut pourtant pas considérer la capitalisation comme un simple principe économique, mais comme un « mode de pouvoir »[1]. Les gains financiers n’ont pas une origine matérielle, qu’elle soit comptée en marchandises ou en temps de travail : « Ils sont la représentation symbolique d’une lutte – un conflit entre groupes dominants, agissant de manière à formater et à restructurer le cours de la reproduction sociale. Dans cette lutte, ce qui est accumulé n’est pas la productivité, mais la capacité à subjuguer la créativité pour la subordonner au pouvoir. » Ces auteurs nomment les groupes qui dominent l’organisation globale de l’espace social des « créordres ».

Le créordre capitaliste, comme tout ordre, est agit par une direction et une épuration. On sait depuis Marx que la direction du capital est la plus-value. Il me semble que son mode épurateur porte aujourd’hui un nom : la comptabilité analytique. Pour comprendre ce qu’elle représente, prenons un exemple dramatique. En France, l’Office national des forêts employait, en 1986, 15 000 personnes[2]. À l’heure où ces lignes s’écrivent, cette administration ne compte plus 9 500 salariés. Entre le 20 juin et le 20 juillet 2011, sur une période d’un mois, quatre gardes forestiers se sont suicidés. Depuis la mise en place de la Révision générale des politiques publiques en 2007, on dénombre une vingtaine de suicides. Ce climat social délétère, que l’on retrouve aussi dans le secteur privé, est l’effet de l’introduction, depuis une vingtaine d’années, de la comptabilité analytique dans la gestion des entreprises. C’est un instrument de mesure qui subdivise une organisation en parties pour en étudier la productivité en termes de coûts de revient. L’unité d’analyse sur laquelle les organisations occidentales estiment avoir le plus de marge de manœuvre pour réduire leurs coûts est l’heure de main d’œuvre. On demande aux employés, moins nombreux, de travailler davantage, sur le modèle de l’heure-machine. La grille d’analyse rudimentaire appliquée par les experts comptables élimine toute finesse et nuance : certaines tâches sont jugées non rentables ou trop lentes lorsqu’elles sont considérées séparément. Mais si l’on avait un regard d’ensemble, informé de la culture et des modes d’agir de telle ou telle organisation, l’on verrait que l’amour d’un métier est moins le résultat des processus mécaniques que d’un attachement à ce que le sujet y juge beau et gratifiant. Certainement, on devient garde forestier parce qu’on aime contempler la forêt, en ressentir la musique. Si l’on doit travailler à des cadences abrutissantes, et si dans la gestion même des arbres règne la bêtise, si l’utilité des moments de convivialité est niée, si l’esprit de compétition est introduit entre différents services de la même organisation, l’humain finit par être dégoûté. La comptabilité analytique a aussi fait des ravages dans l’édition française depuis les années 1990, éliminant les auteurs qui ne se vendent pas au profit d’une littérature formatée. Là encore, on oublie qu’un humain travaille mieux s’il est tout simplement fier de certaines de ses productions.

Si les experts comptables et ceux qui les instrumentent étaient plus compétents, ils verraient qu’il y a une fonction économique de l’acte qualitatif, qu’il soit de s’arrêter pour contempler les arbres ou de publier un auteur difficile et exigeant. C’est ainsi que le Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel a appelé en 2009 a un boycott de la comptabilité analytique : « Puisque ce ne sont pas les femmes et les hommes de l’Office national des forêts qui font la valeur ajoutée mais l’économique, puisque les directions ne savent même pas ce que nous faisons, puisque les cases se réduisent comme peau de chagrin pour se concentrer uniquement sur du productif et du marchand au point de nous culpabiliser, puisqu’à nos problèmes on ne répond que par la menace, puisque cette comptabilité ne leur sert qu’à justifier leurs propres postes et à supprimer les nôtres, puisque quels que soient les résultats, bon ou mauvais, on nous supprime des postes, nous invitons l’ensemble du personnel à poursuivre le boycott de la comptabilité analytique. »[3]

Pour renverser la terminologie sartrienne, ce que tend à néantiser l’en-soi capitaliste, c’est le pour-soi de chaque employé.



[1] Nitzan & Bichler, Capital as Power, a study of order and creorder, Part IV, chap.. 12, London/New York : Routledge, 2009, p. 217-218.

[2] Source AFP.

[3] Communiqué du Snupfen (Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel), juin 2011.

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