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06/12/2011

L'émergence littéraire du Créel


 

« Ce à partir de quoi il y a génération est le principe de tout. »

Aristote[1]

 

 

 

 

 

Rien n’était familier, pas même les odeurs, mais en même temps je me sentais chez moi. J’ai eu l’impression d’être à l’intérieur d’un kaléidoscope vivant qui aurait obéi à ma volonté. C’était aussi comme si du miel coulait dans mes veines, un flux intense de désir…

 

Le chapitre du roman Paridaiza[2] intitulé « Le Créel » a été écrit à l’automne 2007, en même temps que le manifeste du créalisme. Nous allons en examiner d’autres courts extraits. Certains trouveront peut-être singulier qu’un auteur procède à la généalogie de ses propres concepts, mais il nous paraît nécessaire, dans cette enquête, de passer d’abord par une analyse de nos propres fictions et de nos présupposés, ne serait-ce que pour révéler en quoi ils sont eux-mêmes le produit d’une époque.

Il n’est pas anodin de dire que « Paridaiza » nomme, dans le récit d’anticipation du même nom, un jeu de simulation numérique dupliquant la vie humaine sur Terre, et reposant sur la promesse de quantités élevées d’argent autant que de jouissance. Le procédé stimule de manière contagieuse les sensations de millions de joueurs par l’intermédiaire de casques neuronaux reliés à Internet.

Propulsés dans cet espace « virtuel » par une histoire d’amour apparemment vouée à l’échec entre une pianiste d’âge moyen et un jeune homme nostalgique d’explorations épiques (à tel point qu’il donne à son avatar le nom du navigateur Magellan), une poignée de rebelles va détraquer, comme il se doit, le totalitarisme ambiant de cet environnement ordinateur, dont les effets aliénants se répandent, via les neurones, jusque sur la vieille Terre. Leur stratégie consiste à introduire un virus dans le code programmatique du mégajeu de société, un grain de sable exprimé par un simple mot. Ils optent d’abord pour le mot « détroit », en hommage à Magellan, et parce que le terme leur paraît suffisamment neutre politiquement tout en restant libérateur. Mais la scientifique qui les aide, une certaine Gagarina, préfère inoculer le néologisme « Créel », selon elle plus à même de dynamiser les initiatives. Ce signifiant induit chez les avatars, et par voie de conséquence chez les joueurs, une prise (ou un état) de conscience telle que décrite dans ces extraits :

 

Quelques mètres plus loin, contournant un mur de haies, les deux femmes retrouvent Mickx au pied de la fontaine du Cirque, dont les lions crachent de l’eau par-dessus quatre angelots de similimarbre. Il est posté devant un banc sur lequel est monté Orantex. Celui-ci a le visage levé vers le ciel avec une expression d’extase.[3]

 

(…)

 

L’ordre du jour consiste à comprendre pourquoi Orante Magellanx a eu, au pied de la fontaine du Cirque, la vision d’un monde qu’il a spontanément appelé le « Créel ». Radieux, il sert maintenant à boire à Mélodiex, Clarax et Kimx, qui viennent de lui demander une description plus précise de son extase.

– Vous allez me prendre pour un drogué. La première impression que j’ai eue, c’était d’être dans un univers différent de celui de Paridaiza, peut-être même opposé. Il y a eu comme une explosion, et je me suis retrouvé au coin d’une sorte de cloître avec un jardin et une fontaine.

– Ça ressemblait à un endroit que tu avais déjà vu ? demande Clarax.

– Rien n’était familier, pas même les odeurs, mais en même temps je me sentais chez moi. J’ai eu l’impression d’être à l’intérieur d’un kaléidoscope vivant qui aurait obéi à ma volonté. C’était aussi comme si du miel coulait dans mes veines, un flux intense de désir. Le chemin pour accéder à la fontaine formait une sorte de labyrinthe qui variait à chacun de mes pas. Les formes brillantes et colorées se métamorphosaient dans un murmure. En redressant la tête, j’ai compris que le cloître n’avait pas de murs, seulement des colonnes en péristyle. Comment dire ? J’avais l’impression que ce monde était, d’une certaine façon, ma création, et en même temps que je ne faisais qu’accueillir une harmonie divine…

– Ça a effectivement l’air d’une hallucination, dit Kimx.

– Je ne sais pas, ce cloître me semblait profondément réel.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je me suis retrouvé au pied de la fontaine. J’ai eu envie de boire son eau, qui semblait se soulever à mon approche.

 

(…)

 

Dans un coin du salon, Gagarinax s’est maintenant approchée d’Orantex et l’interroge. Sa voix possède quelque chose de malicieux :

– Mais pourquoi le Créel ? Pourquoi ce néologisme a-t-il surgi spontanément ?

– Je ne sais pas. J’ai eu la sensation d’entrer à la fois dans le monde même de l’imagination et au cœur de la réalité.

– Et tu te sentais très bien ?

– Oui, c’était vraiment une sensation de joie et de confiance. De puissance aussi, mais une puissance douce, harmonieuse.

– Est-ce que ça faisait l’effet d’un tissu de coïncidences, d’une synchronicité ?

– C’est comme si j’avais touché à l’essence de mon être. J’avais cette impression que tout était en correspondance.

Le visage de Gagarinax s’illumine :

– Ce cloître magique avec une fontaine au milieu, ça ressemble précisément à ce que du temps du prophète Zoroastre on appelait Paridaiza. Le vrai Paridaiza, celui qui est symbolisé sur mon tapis persan, et pas une prison dorée remplie d’automates avides. C’est ça ton Créel : le secret du Paridaiza originel.

– Quel secret ?

– Rien d’autre que notre origine spirituelle. La créativité désirante qui est l’essence même de la vie. La volonté imaginative qui triomphe de l’effondrement ! Les Anciens appelaient ça le « Poème du Cosmos ».

 

 

 

Le paradis retrouvé

 

Que peut-on déduire de cette parabole, à la prendre autrement que comme une fantaisie fictionnelle plus ou moins homothétique de l’expérience des psychotropes ? Que le Créel serait un monde parallèle qui reflèterait le « cœur de la réalité », à savoir cette « vérité » perspectiviste, perçue par un personnage s’exprimant à la première personne, selon laquelle son esprit constituerait le monde au fil de sa perception, par le truchement de la « créativité », de son « désir », de sa « volonté imaginative » et – c’est une apparente contradiction – via la complicité d’une « harmonie divine ». Il peut sembler ici que nous ne savons pas sur quel pied danser, entre pure subjectivité souveraine et destin extérieurement guidé par une transcendance divine.

Le Créel dans ce roman apparaît comme un inframonde accessible dans un état de conscience provoqué par l’inoculation du signifiant Créel dans un système apparemment ordonné, à savoir un jeu de société numérique. Vu de l’extérieur, l’accès au Créel s’apparente à une « extase ». Vu de l’intérieur, à une sorte d’oasis monacale ouverte, avec une fontaine de jouvence en son centre, qui renvoie à une tradition de type mystique liée au nom du Zoroastre (francisation du Zarathoustra persan).

Le corps socialisé dans le roman se donne comme un véhicule systémique entre deux états complexes, le Créel et la conscience du joueur. Voilà qui est déjà porteur d’une thèse implicite : la société serait un système d’ordinations intermédiaire entre un Créel absolu et un joueur relatif, tous deux créateurs. Mais celui-ci ne retrouve l’accès à sa créativité propre qu’en traversant les grilles sociales conditionnantes pour accéder à la fontaine de jouvence du Créel et en ramener le feu de la création. C’est un thème qui sans doute n’est pas nouveau, et qui peut rappeler certaines traditions ésotériques, à commencer par l’orphisme. Mais la tradition d’une idée ne suffit évidemment pas à garantir sa légitimité. Qui plus est, le fait que le signifiant créaliste surgisse dans un roman, comme un monde virtuel à l’intérieur d’un monde fictionnel, pourrait donner à penser que son champ d’application concerne le seul domaine de la théorie littéraire. Mais dans ce cas, prenons aussi au sérieux l’hypothèse symétrique, à savoir que le dispositif complexe de ce roman superposant plusieurs niveaux de réalité était seul à même d’atteindre une vérité extrafictionnelle tangible, par le procédé heuristique de la mise en abîme.

À suivre notre conte paradisiaque, ce qui distinguerait le monde créel du monde habituel, ce serait le fait que dans le monde usuel, la plupart n’a pas souvent l’impression que la réalité est le produit de son désir, de sa volonté, de son imagination, pas plus que d’une harmonie divine. Nous pouvons dès lors nous demander si la parabole de Paridaiza traduit autre chose qu’un désir de toute puissance exprimé d’une manière vaguement new age, le fantasme répandu qui voudrait que la réalité se plie à nos désirs plutôt que l’inverse. Le créalisme ne serait-il qu’une velléité immature d’imposer sans grand effort sa volonté à la réalité extérieure, le fantasme de baigner dans une jouissance perpétuelle tout en étant légitimé ou déculpabilisé par une caution divine ?

Plutôt que de défendre d’emblée des thèses qui nous paraîtraient plus nobles, choisissons de prendre cette objection comme digne d’être reçue : demandons-nous pourquoi un tel désir de diriger le réel sans effort est considéré comme naïf. Plutôt que de balayer d’un revers de la main la vision créelle, en disant, « ce n’est pas sérieux », ou « vous allez au devant de grandes déceptions », ne convient-il pas de comprendre pourquoi, après tant de millénaires d’existence humaine plus ou moins laborieuse, après des siècles de « castration du réel », nous portons encore en nous cette idée d’un paradis où tout serait magique, enchanteur et facile, où tout conflit, toute frustration, toute dualité entre l’intériorité humaine et l’extériorité du monde seraient harmonieusement dépassés ? N’est-ce qu’un souvenir utérin sans portée politique ? Comment comprendre, après des siècles de vexations adressées aux humains au nom du principe de réalité, des milliers d’années de lutte contre « l’hostilité » des éléments extérieurs, des centaines d’années de distinction conflictuelle entre la personne et le monde, des lustres de bon sens pragmatique, que certains persistent encore à rêver d’un paradis sur terre qui serait le reflet de leur âme, et d’une âme qui serait l’aimée du cosmos ? Le fantasme n’est-il que la conséquence de la frustration ? Vision cynique. Car comment concevoir que le principe de réalité n’ait pas, à force, triomphé au point de rendre une parabole comme celle que nous venons de lire inconcevable, et impossible la sensation même de la frustration idéaliste ? En somme, comment se fait-il que, loin d’être devenus de parfaits automates au sein d’un déterminisme total[4], le désir d’être les auteurs de notre existence nous préoccupe toujours ?

Une première réponse, évidemment, est liée aux régimes de domination de l’histoire : sans doute y eut-il de grands seigneurs ou propriétaires qui avaient l’air d’être des demi-dieux aux yeux de leurs esclaves. L’une des thèses de notre recherche sera d’ailleurs une revisitation de la dialectique du maître et de l’esclave : nous dirons que le maître est celui qui ne renonce jamais à la volonté que son esprit soit l’origine de ses actes, que ses idées et idéaux mènent ses comportements. Quant bien même la primauté de l’esprit sur le réel serait une fiction, le créalisme posera que deviennent les héros du réel ceux qui restent fidèles à cette fiction, quitte à mettre en péril ce qui en eux est le plus réel, à savoir la vie biologique. Est créaliste celui qui ne cède jamais sur le postulat de l’origine idéale du réel.

C’est ainsi peut-être que nous pourrions définir le créalisme a minima, en partant de sa critique même. Le créalisme désignerait au moins le fait que certains individus se sentent esclaves de la réalité, et qu’ils persistent à vouloir satisfaire leurs désirs, de manière apparemment « peu raisonnable ». Le créalisme, ce serait au minimum le fait que l’humanité porte en elle, irréductiblement, une certaine idée, fût-elle contradictoire ou déraisonnable, d’un paradis habitable et sensible, ici et maintenant. Le créalisme, ce serait le rêve du poète et de l’enfant face à un monde trop « ordinateur », le fait qu’à l’impossible, certains d’entre nous se sentent tenus. Le créalisme, ce serait dans sa version la plus simple la volonté éperdue d’être chez soi au cœur d’un environnement dont on serait le « novacteur », sans tomber dans l’ennui de la familiarité et de la répétition. Est-ce un idéal d’esclave ? Peut-être. Mais ne vaut-il pas mieux être un esclave qui songe à briser ses chaînes plutôt qu’un faux maître qui finirait par être l’esclave d’un monde auquel il n’a fait que s’adapter ?

Retenons ceci comme précepte, à la lueur de cette première apparition littéraire du mot « Créel » : chacun peut ressentir en lui une certaine idée du paradis. Pas le paradis pour les autres, mais d’abord pour soi, pas le paradis dans l’au-delà, après la mort, mais le paradis des vivants. Le créalisme, ce serait avant tout l’idée que le paradis des vivants, ici et maintenant, n’est pas perdu, et qu’il commence par soi.

Ici, une objection peut s’élever : est-ce à dire que le créalisme serait un solipsisme, un égoïsme, ou du moins un individualisme ? Nous tenterons d’y répondre. Seconde objection, qui reprend la question du maître-esclave et qui se renforce lorsque l’on sait de surcroît que le « paridaiza » persan désignait, des siècles avant Jésus-Christ, un jardin « divin » destiné au repos du roi ou des personnages de rang noble : peut-on vraiment être maître en son propre paradis ? Nous pouvons d’ores et déjà citer, parmi cent autres, un maître célèbre qui ne sut pas maintenir l’ordre dans son jardin : le Dieu de l’Ancien Testament, dont on sait que sa paix et son ordre furent troublés par un serpent lové en son propre domaine (en son propre corps) et par l’émergence, interne à son système pourtant réputé paradisiaque et omniscient, du désir de savoir.

L’Ancien Testament semble révéler dès ses premières pages, de manière assez claire, qu’il est lui-même un texte problématique, puisque son Dieu est un dieu qui doute de son propre savoir et n’est pas le maître absolu en son paradis/corps. Si l’on considère la Bible comme une fiction, l’idée même de l’arbre de la connaissance et du fruit défendu ne peut être sortie que d’un esprit qui n’avait pas la foi, qui avait peut-être envie d’indiquer, d’une manière cryptée, que la croyance monothéiste est en réalité une hypostase du doute absolu. Dans le Nouveau Testament, on retrouvera d’ailleurs ce motif du doute à un moment essentiel, Jésus sur la croix demandant à Dieu, c’est-à-dire à lui-même, pourquoi il l’a abandonné, alors que ce même Jésus, quelques heures plus tôt, sur le mont des Oliviers, venait de renoncer à sa volonté au bénéfice de la Volonté divine.

Retenons ceci de cette digression biblique, avant d’y revenir plus loin : les religions ne sont pas nécessairement, comme on pourrait distraitement le croire, le lieu de la foi la plus inébranlable. L’absolu le plus indubitable reste peut-être encore à inventer, et peut-être devra-t-il être accessible par un sentiment, une émotion, une idée plus certaine encore que la foi, alors que nous sommes habitués à considérer celle-ci comme le mode le plus efficace d’adhésion à une « réalité ». Qu’est-ce qui est plus fort que la foi ?

La parabole de Paridaiza se déroule elle-même dans un jardin divin, mais loin d’indiquer une séparation, un divorce, une trahison entre le divin et ses créatures, elle célèbre plutôt une cocréation harmonieuse. S’il y a un doute créaliste, ce n’est pas par l’intervention d’un élément tiers tentateur et séparant diaboliquement dieu de sa créature autour du nœud de la volonté de savoir, mais dans la volonté de dénouer logiquement l’apparente contradiction de ce que l’on peut vivre sans gène, à savoir que chacun de nous peut être à la fois le créateur et la créature.

En somme, à prendre au sérieux le récit de Paridaiza, le créalisme en tant que sensation, ne poserait aucun problème : l’extasié du Créel sent de fait que le monde est à la fois sa création et le reflet d’une harmonie divine supérieure[5]. Reste que nous devons nous poser la question : comment une telle sensation serait-elle réellement possible et pas seulement fictive ? Quelle philosophie permettrait qu’elle devienne vraie ?

 

 

 

La créalité ultime

 

Le « Créel » du roman Paridaiza est une arme verbale, un signifiant opposé à un monde numérisé en voie d’automatisation, de façon à ce que chaque sujet se souvienne que le monde[6], comme le dit le manifeste du créalisme, « est/doit être » sa création. D’ores et déjà, cette remarque nous permet d’avancer l’hypothèse que le créalisme, dépossédé de sa prétention à un absolu indubitable, soit a minima un rappel éthique, le mot d’ordre séculaire de la philosophie politique depuis au moins les Lumières, celui qui consiste à cultiver son jardin en osant se faire sa propre vision de la réalité[7] pour agir le plus lucidement possible et se désaliéner de conditionnements plus ou moins intégristes.

Lors de l’écriture de la parabole de Paridaiza, j’avais d’abord nommé l’espace extatique découvert par Orante Magellanx le « Réel-réel ». Ce redoublement me gêna ; je le trouvais insatisfaisant d’un point de vue sonore et intuitif. Je me suis souvenu de la distinction que fait Deleuze, dans son livre sur Nietzsche[8], entre l’humain « actif », affirmant et actualisant des valeurs créatrices, fort de sa capacité autotélique[9], et l’humain « réactif », mu par son ressentiment, sa difficulté à rejoindre son destin et sa singularité. Un matin de novembre ou décembre 2007, le mot Créel a surgi comme une étincelle de l’attelage Réel-réel, comme si deux réels s’étaient affrontés et unis pour enfanter leur sursomption, leur dépassement, à partir du monde tel qui est souhaité et le monde tel qui est subi.

Je me souviens que la veille au soir, errant dans une grande librairie parisienne, je m’étais fait la réflexion que ce qui manquait à mes contemporains, c’était la dimension épique, et que celle-ci m’était chère. J’étais par ailleurs amoureux, à l’époque, d’une jeune femme très idiosyncratique. Fière et égotiste, elle « chassait » quotidiennement des situations nouvelles, intenses, poétiques, « divines », et sur ce point nous nous comprîmes vite. Elle appelait cela des « Instants », peut-être en partie inspirée par le seul philosophe qui avait eu l’heur de lui plaire au lycée, Heidegger[10], sans doute aussi influencée par un ensemble de courants tels que le romantisme, le nietzschéisme, le dadaïsme, le surréalisme, le situationnisme. Elle se disait donc « instantéiste » par jeu, un jeu sérieux, sans doute par défi aussi, notamment parce qu’au lycée on nous apprend que les ismes sont désormais dépassés et même peu souhaitables. D’où le message que je lui ai envoyé par téléphone ce matin de fin d’automne, peu après l’émergence du « Créel » : « instantéisme + épisme = créalisme ». C’est ainsi qu’est né l’isme du Créel, au cœur d’une relation singulière. Cocréation amoureuse d’un concept.

Reste que la vision d’Orante Magellanx, dans le roman Paridaiza, paraît bel et bien être une extase solitaire. Il paraît maître en son jardin tant qu’il y semble seul. Peut-on concevoir une dimension créaliste durable, à plusieurs ? La notion même de « créativité sociale » ne serait-elle pas une contradiction dans les termes, comme le croit par exemple un auteur comme Ayn Rand[11] ? Le monde peut-il être à la fois ma vision, la projection de mon désir, et la vision d’un autre, l’actualisation d’un autre désir ? N’est-ce pas précisément par qu’il est parcouru de désirs disparates que notre monde n’est pas et ne sera jamais un paradis ? Après tout, ce n’est pas parce qu’un individu entrant dans cet inframonde nommé Créel a l’impression qu’il est l’auteur de la réalité ambiante que cette expérience serait réelle et partageable.

Une manière de résoudre la contradiction entre le Créel comme monde engendré par un individu et le Créel comme absolu pluriversel, serait de dire que lorsqu’on est plongé dans le second, on ressent son autorité métaphysique, sa puissance créatrice extra-singulière sans pour autant perdre la sensation d’être un individu, une conscience particulière, un je. Il y aurait dans l’extase décrite un devenir Créel par fusion, et cette fusion avec un cosmos créateur, contrairement à d’autres extases, n’abolirait pas l’ego. Est-ce concevable et est-ce possible ?

Pour l’instant, cela ne semble être possible qu’à l’intérieur d’un délire, d’une fiction, d’un mythe, d’une nouvelle mystique. L’expérience originaire du Créel tel que narrée par le roman Paridaiza est autant perçue comme une hallucination que comme une révélation. C’est l’introduction dans le corps d’un automate du signifiant Créel qui génère sa vision, conformément à son souhait exprimé plus tôt de se libérer de la prison sociale robotisante dans laquelle il se sent enfermé. Il y a là sans doute l’écho des traditions mystiques qui nous rappellent que l’adéquation entre perception de la réalité et vérité de la réalité, n’est jamais acquise.

Quoique l’auteur de la parabole dise qu’il n’ai pas souhaité nier le réel comme existant, quoiqu’il soutienne que le créalisme n’est pas une proposition de type bouddhiste qui poserait que tout est illusion, que nous ne sommes pas non plus dans une hypothèse subjectiviste qui affirmerait que rien n’existe en dehors d’une conscience qui constitue le monde, il reste à prouver que ce n’est pas ce qu’il dit malgré lui. Car c’est bien du questionnement d’un « Réel-réel » comme absolument réel qu’il s’agit, c’est à dire du dépassement du paradigme des choses (realia), par la conjecture des crealia, des éléments du monde en tant qu’ils ne seraient ni tout à fait des choses, ni tout à fait des fictions. Créel, comme une invitation à penser des « créalités » plutôt qu’une simple réalité.

Le paradigme de la créativité (qui semble indiquer la double présence d’une novation et d’une puissance) mérite-elle d’être première, lorsqu’on s’interroge ainsi sur la réalité de la réalité, et si oui, à quelles conditions ? D’où nous vient, finalement, l’idée même de création ? Nous permettra-t-elle vraiment de sortir de la subjectivité fidéiste ou de l’anthropocentrisme de l’homo faber ? Le créalisme peut-il être autre chose qu’un idéalisme, un spiritualisme ? Est-il bien raisonnable, c’est-à-dire à la fois démontrable et souhaitable, qu’un Créel soit la créalité ultime ?

Répondre à toutes ces questions de manière exhaustive et irréfutable est peut-être au-dessus de nos forces – nous espérons du moins labourer le terrain et planter quelques graines fertiles.

 

 

 

Créer ou être créé ?

 

Une apparition contemporaine du néologisme « Créel » est donc repérable dans le manifeste du créalisme[12], qui lui doit son nom. À l’époque, nous cherchions déjà à exprimer l’esprit de notre temps, par un concept qui, après le post-modernisme, concentrât la teneur historiale de ce début de millénaire. Rappelons quelques passages de ce texte diversement lu et commenté :

 

Au cœur du réel agit une création continue, matérielle et spirituelle. ‘Le monde est/doit être ma création’ est l’éthique différentielle des sujets singuliers.

(…)

Le créalisme pose le primat de la créativité au cœur de l’être, et loin d’être agencé aux seules disciplines artistiques, il concerne la dynamique d’extension des territoires vivants, une praxis éprouvable et collective de la singularité. Sous cette acception, le Créel est un bourgeonnement imprévisible, un tissu vif d’interrelations à vocation non déterministe, tandis que le Réel est son compost, son encadrement automatisé.

(…)

Le créalisme n’est pas un anthropocentrisme qui séparerait artificiellement une nature objet d’un humain maître et possesseur. Il y a des complicités et des affinités actives entre le chaosmos et celui qui se rend digne de l’écouter et de l’œuvrer.

(…)

Pour ceux qui croient en ‘Dieu’, le créalisme revient à supposer qu’Il n’est pas figé une fois pour toutes. Son identité change sans cesse à mesure de sa cocréation par ses créatures. L’univers est une partition musicale en constante (re)composition, au fil de laquelle les improvisations sont toujours possibles. Nous sommes tous plus ou moins divins selon les moments de notre vie, tantôt dormeurs avides, tantôt acteurs et senseurs du Créel. L’accès au dialogue lucide avec les forces aimant(é)es du monde est plus aisé lorsque le sujet tient une certaine ascèse antimimétique et maîtrise ses pulsions de consommation et de régression, au prix d’un effort de renoncement aux (dé)plaisirs pavloviens.

(…)

Ce qu’il s’agit de viser (tant d’autres l’ont mieux clamé que moi), c’est à une altérité différentielle en acte, une éthique amoureuse, politique, érotique, esthétique, cosmique, professionnelle faite d’ascèse aventureuse et de tentative héroïque de ne pas monnayer ses extases.

(…)

Se faire so(u)rcier des formes, des intensités et des coïncidences, plutôt que d’accepter la banalité des codes d’une époque saturée de culs-de-sac.

(…)

L’histoire est triste ? Deleuze disait : ‘L’histoire désigne seulement l’ensemble des conditions si récentes soit-elles, dont on se détourne pour ‘devenir’, c’est-à-dire pour créer quelque chose de nouveau.’ Le créalisme est une politique du Réel en tant que cocréation en devenir, où le sujet cohérent-actif occupe une place cocentrale avec l’harmonium cosmique, où l’imagination, la passion, la volonté, l’art, le désir, l’amour redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d’une vie désaliénée, d’une existence libre.

 

Un texte qui semble d’abord énoncer un paradoxe : nous serions à la fois les créateurs du monde et les créatures d’un chaos divin. Faiseurs d’avenir et médiateurs d’infini. Créer ou être créé : ne faut-il pas, en effet, choisir ?

 

 

 

Un absolu éthique ?

 

Cet universel (ou « multiversel » ?) tissu des mondes et élan des êtres, nous l’avons donc nommé « Créel » à partir des mots « créer » et « réel », non pas pour invalider l’existence du réel, mais pour répondre aux questions suivantes : suis-je tenu de subir la réalité si elle me déplaît ? Comment tient-elle ? Puis-je y prendre une part active et m’y contempler ?

L’idée que le Créel puisse être la créalité des réalités est-elle tenable rationnellement ? Est-elle raisonnable socialement et politiquement ? Est-elle un monstre conceptuel, un cul-de-sac existentiel ?

À la lecture du manifeste, nous avons constaté une possible contradiction principale, ou du moins une aporie. La création serait soit une capacité humaine, soit une capacité extrahumaine : or nous semblons affirmer d’une part que la réalité est générée par notre action créatrice, notre intégrité, notre système de valeurs, notre ouvrage et une relative ascèse, et d’autre part nous semblons dire que tout cela s’opère sur un fond omniprésent, ubiquitaire, efflorescent, toujours généreux et pourtant en grande partie invisible de création incessante de tout, une novation incessante de tous les possibles débordant l’humain, une chair métamorphique infatigable du chaosmos, engendrant perpétuellement une infinité de virtualités dont notre monde partagé serait un microterritoire d’actualisations parmi d’autres. Entre l’homme démiurge et l’homme créalisé, y a-t-il compatibilité ?

De surcroît, parler de « réalité », n’est-ce pas déjà tomber dans l’erreur d’un monde qui me serait extérieur, posé face à moi comme un amas d’objets dont je serai le sujet ? Parler de « création », n’est-ce pas tomber dans le présupposé d’un auteur, d’une conscience active, d’une vision productive du monde, d’un passage du non-être à l’être, de l’inexistence à l’existence, d’une transcendance ? Dire que la réalité est ma création ou que je suis sa créature, est-ce que cela ne revient pas à poser d’une part une séparation entre des êtres considérés comme des « étants », et d’autre part à supposer l’existence d’un ou plusieurs créateurs surplombant le réel comme le forgeron surplombe le résultat de son travail, un créateur risquant à chaque instant de devenir lui-même l’objet d’un créateur plus puissant, suivant un modèle hérité peut-être, comme le suppose Heidegger, de la pensée technique mise en branle depuis Platon et Aristote[13] ?

Nous nous trouvons donc face à quatre possibilités apparentes : soit ce sont les individus qui créent le monde, soit c’est le Créel qui engendre les individus, soit nous soutenons les deux et il y a, d’une manière qui reste à définir, une relative fusion entre la création et la créature, soit l’idée même de création appliquée à la réalité est un leurre.

Bien entendu, nous pourrions esquiver ces tracas spéculatifs en posant que la conjecture du Créel est avant tout éthique, même si elle se donne des allures cosmologiques. Nous dirions alors que le créalisme part de l’intuition suivante (qu’il faudrait de toute façon aussi soumettre à l’épreuve du doute) : les humains ne peuvent vivre sans au moins un absolu[14]. Une éthique ou une politique trop relativiste, fût-elle basée sur la capacité et la légitimité de tous à créer la réalité risquerait toujours, tôt ou tard, de buter sur un nouvel absolu érigé par le besoin humain de croire en une dimension surnaturelle, de se reconnaître dans une foi extrahumaine. Placer la pure novation en position de primum mobile – tout en expliquant, comme nous allons le voir, que le Créel n’est jamais tout à fait Un – serait une stratégie démocratique pluraliste : cela interdirait, dirions-nous, que d’autres absolus moins ouverts, plus castrateurs, deviennent des totems intégristes (Dieu, l’Argent, l’Homme, la Femme, le Peuple, les Mathématiques, la Révolution, la Jouissance, la Souffrance, etc.).

Postuler « créellement » que le seul absolu souhaitable soit le moins dogmatique des absolus possibles, et que cette conjecture « éthique différentielle » doive reposer sur une novation incessante, viserait, dès lors, à rendre impossible le joug d’autres absolus plus dogmatiques et fixistes : Dieu, l’État, la Morale, l’Être, la Société. À priori, il semble que le Créel soit à même de respecter le jeu démocratique des différences, tout en évitant de sombrer dans un relativisme pur sans hiérarchie résumable par un slogan comme « tout se vaut ». Mais alors, que dire ? Que tout se vaut sauf le Créel ? Ou que certaines personnes ou réalités seraient plus créalistes que d’autres et dès lors seraient supérieures ? Que des individus au quotidien très automatique et aux pensées très mimétiques seraient méprisables ? Le créalisme serait-il une nouvelle aristocratie des esprits créateurs et différents ?

On le voit, même la piste éthico-politique devra être passée au crible d’une critique de la raison créaliste. Il faudra par exemple prouver que ce procédé ne génère pas l’inverse de ce qu’il prétend prévenir, à savoir une société uniforme. Il faudra aussi prouver qu’un monde extrêmement uniforme, un meilleur des mondes à la Huxley ne soit pas finalement plus souhaitable qu’un monde où chacun serait encouragé à ne se fier ultimement qu’à l’idée de créativité cosmique et existentielle.

A contrario, un monde où chacun pourrait devenir un aristocrate du Créel, un « créaristocrate », un « artistocrate », n’aboutirait-il pas à une surenchère des visions du monde ? Si tout est création, n’en déduira-t-on pas que tout ce qui est créé mérite d’être ? Mais comment évaluer la « teneur en créativité » d’un être ou d’un système ? N’en déduira-t-on pas que le pire des totalitarismes a plus de valeur qu’une démocratie déliquescente au motif que le premier est une œuvre plus fascinante, consistante et cohérente ? Ou à l’inverse ne finirait-on pas par célébrer un monde anarchique et incohérent, où chacun se comporterait de manière totalement imprévisible et novatrice, absurde ? Ne serait-il pas préférable, en termes de joie et de distribution des intensités, de vivre dans une « dissociété » où la spontanéité jaillissante et l’excentricité mouvante auraient plus de valeur que la peur de la mort ou la passion de l’identité ?

Inversement, l’opération de transvasement de la capacité créatrice de l’humain vers un absolu cosmique, simultanée d’une spiritualisation, voire d’une hypostase de la créativité, n’entraîne-t-elle pas une forme d’impuissance corollaire du désir identitaire ou une paralysie de l’action ciblée et des projets durables, le « n’importe quoi » devenant presque plus beau et canonique que l’homogène cohérent ? Si c’est la conjonction de mon esprit et du Créel qui produit le monde, ne dois-je pas arrêter de travailler à des activités reconnues socialement et rémunérées pour me concentrer sur la méditation créaliste disparate et les comportements aléatoires, ambigus ou contradictoires, à la vie à la mort ? Dès lors, le créalisme, qui se prétend émancipateur, ne serait-il pas plutôt un pharmakon, un remède-poison qui aggraverait l’impuissance politique des plus créatifs d’entre nous ? Car à la limite, si le Créel tel que nous l’avons défini est le seul absolu souhaitable, la figure la plus créaliste pourra apparaître comme celle du fou imaginatif.

Mais une telle objection oublie que dans créaliste, il y a réaliste, que dans Créel, il y a Réel. Un réel qui ne serait partagé que par une seule personne serait-il encore réel ? Ne faut-il pas pour qu’il y ait réalité, fut-elle différente de la réalité la plus admise, qu’une convention minimale soit établie entre au moins deux, voire trois (combien au juste ?[15]) individus capables de se comprendre ?

La position politico-éthique est confortable dans un monde habitué à ce que les intellectuels profèrent perpétuellement d’inoffensifs appels à la sédition, mais au fond elle ne convaincra pas. Il ne s’agit pas de jouer aux héros autoproclamés. L’existence du Créel, je l’ai jusqu’ici affirmée, ressentie, parfois exemplifiée, et il me plaît le plus souvent d’y croire comme à une intuition libératrice, mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir démontrée de manière consistante, à supposer que cela soit possible. A ceux qui objecteraient, avec des airs rembrunis de circonstance, qu’il n’est de toute façon plus le temps de « logiférer » sur l’absolu, mais bel et bien « d’agir », répondons : savez-vous vraiment ce qu’est l’action ou êtes-vous des mystiques de l’événement ? Savez-vous que faire ? Si oui, faites-le.

Nous verrons plus avant qu’une action est ce qui fait ou défait le réel, et nous nous demanderons si cet effet est possible sans une intégrité de l’actant, une cohérence spirituelle dans la durée. Agir sans être assuré de sa consistance propre, de son axiomatique persistante et verbalisable, fût-elle arbitraire mais tenue sur la durée, nous paraît risquer de jouer le rôle de la bille frénétique et stérile dans le flipper d’un bar populaire.

 

 

 

Le créalisme est-il si manifeste ?

 

Le néologisme de Créel, depuis qu’il a surgi dans mon esprit un matin de l’année 2007, a fait, tantôt sous cette forme tantôt sous la forme du signifiant « créaliste », un parcours sociétal et international que je n’avais pas anticipé, même si je n’y suis pas pour rien. Mais le succès populaire, l’intersubjectivité d’un concept ne suffit pas à le légitimer, de la même façon que des ventes massives ne sont pas un gage de qualité pour un produit de consommation. Quand bien même le monde entier se proclamerait créaliste par une sorte de contagion fidéiste et confuse, nous n’aurions pas avancé d’un iota dans la compréhension rationnelle de la pertinence de ce concept, ni de ses conséquences pratiques à long terme pour une époque.

Je souhaite que nous soyons plusieurs à considérer la notion de Créel non pas comme un enfant à protéger et à porter aux nues à tout prix mais comme un fait à interpréter, à démontrer, à expliquer en multipliant les angles d’approche et les objections, tentant de prendre une distance critique maximale bien que si possible bienveillante. Si le monde devient créaliste, si c’est l’esprit de notre temps, cet esprit n’en sera que plus efficace d’être analysé. Si a contrario le Créel est une fausse piste, si le créalisme tel que je l’entends ne mène à rien d’autre que des apories sans fin, j’ai en tant que « figure fondatrice » plus intérêt que tout autre à m’en rendre compte le plus tôt possible. Mon intégrité mentale et biographique m’importe plus que la conquête d’un territoire brinqueballant et excentrique. La pensée et le dialogue avec des êtres que le jeu des concepts et l’idée directrice d’un « paradis sur terre » émeut me séduit davantage qu’un propagandisme vague.

Le Créel est-il démontrable ou est-ce un petit Graal ? Un nouvel animisme ? Une extrapolation de l’ordre de la foi et une impasse cognitive ? Une axiomatique étique à prétention éthique ? Si le Créel désigne quelque chose de spécifique, quelle conception de la réalité, de l’action, de la société entraîne-t-il ? Ne serait-il pas préférable d’imaginer un créalisme sans Créel, qui serait une simple célébration de l’ingéniosité humaine ? Le Créel est-il une pure invention ou une découverte ?

On dira à juste titre que le fait d’avoir pondu un mot-valise ne garantit nullement qu’il désigne une réalité extérieure à l’esprit de l’auteur, ou autre chose qu’un bon mot. On dira que si chaque individu inventait un mot et passait le restant de ses jours à chercher quelle réalité il pourrait bien posséder d’un point de vue métaphysique ou physique, la Terre deviendrait un asile de fous improductif. Admettons. On ajoutera avec raison que le fait que d’autres personnes, des philosophes, des économistes, des lecteurs considèrent depuis quelques années le concept de Créel comme une piste intéressante pour élargir la question du Réel, que le fait que des humains pris dans des activités diverses y sentent une force inspirante et l’écrivent ou le disent çà et là, que le fait que plusieurs universités de par le monde nous invitent à parler de créalisme, que le fait que les médias en aient rendu compte internationalement, on constatera censément que tout cela ne justifie pas qu’il soit plus pertinent de s’interroger sur la nature du « Créel » plutôt que du « Tove », ce mot inventé par Wittgenstein[16] pour désigner à quel point le jeu du langage peut être arbitraire. Comme l’écrit un philosophe parmi ceux que la conjecture créaliste intéresse : « Il y a le soupçon chez Wittgenstein que beaucoup des détournements du langage ordinaire viennent de l’irrésistible charme qu’ils produisent.[17] » Et c’est précisément tout ce que nous pouvons constater à ce jour : le néologisme de Créel exerce, en conjonction avec celui de « créalisme » ou de « créordre »[18], un certain charme international, dont il reste à prouver qu’il opère durablement, comment et pourquoi il opère, et s’il est souhaitable qu’il continue à opérer.



[1] Métaphysique (350 av. J.-C.).

[2] Roman publié aux éditions Plon en 2008. « Paridaiza » est l’origine du mot « paradis » et désigne dans l’antique Perse une oasis royale, un verger somptueux entouré de murs le protégeant des vents chauds, et entretenu comme un lieu de correspondance entre l’humain et le divin.

[3] Le nom des personnages porte dans le texte originel un exposant x lorsqu’il s’agit de distinguer les avatars numériques des joueurs « réels ».

[4] On songe au Meilleur des mondes de Huxley (1932).

[5] Certaines personnes nous ont dit que la parabole de Paridaiza se rapprochait de ce que l’on peut ressentir lorsqu’on a ingéré de l’ayahuasca, ce fameux breuvage chamanique à base de lianes.

[6] Un monde n’est-il qu’un système d’étants configuré par l’homme ?, comme se le demande Heidegger dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique (1929-1930). Nous y reviendrons.

[7] Nous nous référons d’une part au célèbre Sapere aude de Kant, dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) – « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », et d’autre part au Candide de Voltaire (1759).

[8] Nietzsche et la philosophie (1962).

[9] Selon le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, « l’autotélisme » – du grec auto, pour soi, et télos, le but – désigne la capacité de se laisser absorber par des activités pour leur valeur propre, plutôt que de manière non investie (Flow, 1992).

[10] « L’éternité est dans l’instant », écrit Heidegger dans son séminaire sur Nietzsche professé de 1936 à 1942.

[11] Romancière américaine très influente depuis les années 1940, elle est l’auteur de deux romans remarquables et savoureusement caricaturaux, La source vive (1943) et La grève (1957), qui défendent l’idée que la créativité sociale prend toujours racine dans l’invention individuelle. L’égotisme en acte, lorsqu’il est rationalisé dans un système de valeurs productif, est ce qui fait avancer le monde, tandis que les groupes humains, surtout s’ils se veulent altruistes, ont tendance à retarder le progrès de manière affective et irrationnelle.

[12] J’ai découvert en 2009, après avoir écrit déjà et publié sur le « Créel » et le « créalisme », qu’un docteur en anthropologie serbe, Momir Nikic, avait lui-même forgé dans sa langue le néologisme de créalisme, suivant une acception anthropocentrique proche de celle de l’homo faber, désignant l’humain comme seule force créative des réalités sociales. Puisqu’il lisait le français, je lui ai envoyé mes textes et l’ai encouragé à traduire, à rafraîchir en anglais puis à diffuser son ouvrage intitulé Krealizam. Je n’ai retrouvé dans ses écrits aucune absolutisation du Créel qui désignât une dimension que le faire humain n’épuiserait pas et dont il ne serait qu’un sous-ensemble.

[13] Heidegger écrit, dans Être et Temps (1927) : « Que l’ontologie antique travaille avec les ‘concepts de chose’ et que subsiste le danger de ‘réduire la conscience à une chose’, on le sait depuis longtemps. »

[14] Une « vérité » dont Robespierre lui-même se disait conscient. Mais son « Être suprême », qui visait à satisfaire le besoin de religiosité du peuple, n’a pas empêché la Terreur.

[15] Cette question n’est pas anodine et elle fut l’un des enjeux de la pensée anarchique ou utopiste du XIXe siècle : quel est le nombre idéal d’humains pour construire un microcosme à vocation autonome ? Chaque phalanstère de Fourier devait par exemple accueillir 400 familles.

[16] Le cahier bleu (1933-1934).

[17] Martin Fortier, Métaphysique ordinaire et vernaculaire (2011).

[18] Le Capital comme Pouvoirune étude de l’ordre et du créordre, par Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler (2009).

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