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14/05/2009

L'humain est un écran. Facebook est son message.

Facebook est, en direct, une expérience tragique, belle et douloureuse. Sartre parlait de l’incommunicabilité des êtres. Et c’est bien ce qui se joue à chaque instant au fil des statuts et des posts : la volonté de formes vivantes de trouver un analogue, un double, une structure qui résonnerait, vibrerait selon la même fréquence. Mais aussi semblables que les artifices de la société tentent de nous rendre (le langage, la culture, les expériences partagées du divertissement ou des rites), nous restons tous radicalement différents les uns des autres : nous sommes, comme le disaient Bergson puis Deleuze, des gerbes de création en devenir et reconfiguration incessante, dont seul l’effet de surface est commun. Facebook met en jeu, en temps réel, cette gesticulation humaine : celle d’une série d’entités individuelles étrangères les unes aux autres cherchant leur impossible double.

Chacun de nous est une planète, un assemblage unique et disparate. Chacun de nous est un monstre baroque, composé de mille points d’expérience modulés en un assemblage unique et mouvant. Nous cherchons non pas notre moitié, mais notre double structurel, celui qui pourrait entrer en résonance avec les points de suture qui nous composent – nous sommes chacun un Frankenstein singulier poursuivant sa fiancée fantasmatique. Facebook exhibe plus que de raison notre vain effort pour trouver notre monstre frère, alors que les chances pour rencontrer quelqu’un qui soit structuré comme nous sont plus infimes que celles, pour la France, de remporter l'Eurovision.

Certains ont compris cette solitude humaine radicale. Ils ne cherchent plus leur double composite, mais plutôt à transformer les autres structures, par influence. À rendre l’autre un peu plus proche de soi, en attaquant point par point son édifice. Admettons que chacun de nous soit composé de mille points de structure – de mille plateaux, diraient Deleuze et Guattari. Je poste telle vidéo qui m’anime et tente par là de planter une punaise dans la structure de l’autre, espérant qu’au final, à force d’exposer mon goût, j’aurais, à défaut de rencontrer mon monstre frère, transformé l’autre en un reflet de mon territoire. Là encore, c’est illusoire. La carte n'est jamais le territoire, on le sait depuis Alfred Korzybski et sa mise en garde contre la réification des symboles. Nous évoluons à chaque instant, notre structure se recompose sans cesse sous des influences diverses et incessantes. Quand bien même pourrais-je, à un moment donné, avoir l’impression de coïncider avec quelqu’un en assez de points pour vibrer d'une passion commune, cette coïncidence amoureuse ne durera pas. Elle sera, le plus souvent, un effet d'attente.

Alors sommes-nous condamnés à être seuls et à chercher la fiancée de Frankenstein ? Nous pouvons cesser de poursuivre notre double. Nous pouvons par exemple opter pour la démarche inverse et nous dire que nous avons tout à gagner à interagir avec des structures totalement différentes de la nôtre (je parle de micro-différences, pas de ces clichés sous lesquels on catalogue telle ou telle minorité factice). Ainsi, une manière amusante et peut-être moins morne d’user de facebook serait de ne poster que des vidéos que l’on n’aime pas, ou d’écrire des statuts qui reflètent le contraire de ce que l’on ressent. Certains le font déjà, par dérision. Une autre idée ? Utiliser facebook non pas pour exprimer des goûts ou des envies, ni pour tenter de rencontrer son double monstrueux, encore moins comme un réseau d'influence ou de publicité, mais pour créer de nouvelles valeurs, de nouveaux concepts, de nouvelles manières de voir. Bref, en faire un laboratoire parmi d'autres, pour un nouveau kit humain de présence au monde, pour des agencements plus favorables aux échanges d'intensités.

Jouer d'une apparence qui se sait telle et ne cherche plus l’humain à l’intérieur, dans une âme qui ne sera jamais sœur que par sa profusion disparate de possibilités, que par sa monstruosité difforme et imprévisible. Si l’humain est un écran et que facebook est son message, soignons nos manifestations. Nos statuts d'aujourd'hui peuvent devenir nos statues de demain. À nous de choisir la matière première de nos rigidités à venir. Ou de construire un monde plus fluide, plus délicieusement monstrueux. C'est-à-dire plus réel. "La différence, c'est le monstre", écrivait Deleuze. Et ce beau monstre intérieur a toujours suscité en nous une passion d'abolition et de normativité que nous confondons trop souvent avec la civilisation, un pathos qui aujourd'hui a tendance à se rejouer sur facebook, trop souvent reproducteur de normes standardisantes.

Si Nietzsche était sur facebook, il préférerait qu'on l'ajoute comme ennemi. Moins pour être haï que pour être surpris.

Texte publié ici par Libération

Luis de Miranda 

10:18 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : facebook, créalisme, luis de miranda, nietzsche | |  Facebook | |  Imprimer

07/05/2009

La production de l'espace

 

La Production de L'Espace de Henri Lefebvre est un livre important dans ses intuitions :

"Plus on examine l’espace et mieux on le considère, mieux on saisit les conflits qui le travaillent, qui tendent à l’éclatement de l’espace abstrait et à la production d’un espace autre. (...) L’espace se théâtralise, se dramatise, grâce aux énergies potentielles des groupes divers qui détournent à leur usage l’espace homogène. Il s’érotise, rendu à l’ambiguïté, à la naissance commune des besoins et désirs, grâce à la musique, grâce aux symboles et valorisations différentielles qui débordent les localisations des besoins et désirs dans des espaces spécialisés, physiologiques (le sexe) ou sociaux (les lieux dits de plaisir). Une lutte inégale, par moments acharnée, à d’autres relâchée, se déroule entre le Logos et l’Antilogos, ces termes se prenant au sens le plus large : celui de Nietzsche. Le Logos inventorie ; classe ; range ; cultive le savoir et s’en sert pour le pouvoir. Le Grand Désir nietzschéen veut surmonter les séparations, celles de l’œuvre et du produit, du répétitif et du différentiel, des besoins et des désirs. Du côté du Logos, il y a la rationalité, qui ne cesse de s’affiner et de s’affirmer : formes d’organisation, aspects de l’entreprise industrielle, systèmes et tentatives pour tout systématiser. De ce côté s’assembler les forces qui tentent de dominer et de contrôler l’espace : l’entreprise et l’État, les institutions et la famille, l’établissement et l’ordre établi, les corporations et les corps constitués. De l’autre, il y a les forces qui tentent l’appropriation de l’espace : les formes diverses d’auto-gestion des unités territoriales et productives, les communautés, les élites qui veulent changer la vie et tentent de déborder les institutions politiques et les partis. (…) Or un tel désir de 'faire' quelque chose, donc de 'créer', ne peut s’accomplir que dans l’espace, en produisant un espace."

11:32 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : henri lefebvre, production, espace, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

02/05/2009

Tout est son (poème)

Nous avons perdu le codex.

Ils ont rentré la machine afin de ne plus l’utiliser.

L’ordre n’a pas triomphé. Ils ont opté pour le repos. On viendrait bientôt les chercher.

Ils en ont marre de ramer. Ne plus ramer, disent-ils. Si ramer c’est vivre, alors soyons l’océan.

Quittons l’embarcation. Ils ont posé la machine.



Mais moi j’étais caché à l’intérieur.

J’ai dépensé mille tons de connaissance pour glisser mon chant entre les rouages.

Ma dose est celle d’un maigre voleur de protons. Rassasié jusqu’à l’aube.

J’ai depuis longtemps renoncé à gagner, sans pour autant avoir prêté sermon à Dieu.

L’absolu n’a pas besoin de Dieu, ni d’égaux. Le soleil qui se réverbère au sol n’est pas le soleil.

C’est l’inversion du monde.

Je n’existe pas pour ceux qui ont oublié que le soleil est une chanson.

Le ciel est le son.

Panphonie...

 

 

Luis de Miranda

 

 

 

16:10 Publié dans Arts, Musique, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : luis de miranda, poésie, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

01/05/2009

Théorie du Gnagnagna, langue internationale contemporaine

Il appert, en cette aube du XXIe siècle, que l’anglais n’est plus la langue internationale, pas plus que l’espagnol. Un idiome a largement pris le dessus : le Gnagnagna. Nul hasard dans cette suprématie. Le Gnagnagna s’est imposé par ses qualités : compréhensible par la plupart, très peu d’heures suffisent pour le parler.


Certains esprits retors pourtant, parmi lesquels peut-être faut-il compter le sympathique lecteur, tardent à adopter ce langage universel. Ils résistent. Ils ne voient pas toujours le sens du Gnagnagna. Or sa force, son universalité sans précédent, c’est que, précisément, il ne s’embarrasse point de vouloir faire sens. Le sens est, semble-t-il, une vieillerie métaphysique, tandis que l’époque est au flux antigravitationnel, au débit vacuophobe, à la manifestation d’une pure présence souriante sans justification interne. Tous les esprits de ce haut temps, ceux que la susceptibilité, le pessimisme ou le ressentiment n’alourdissent pas, ont adopté le Gnagnagna. Aussi ne saurait-on trop vous presser d’en faire de même.

Gnagnagna : le mot lui-même est composé de trois syllabes qui derrière leur apparente répétition reflètent en réalité une fine dialectique en trois temps, selon le mode hégélien de la thèse-antithèse-synthèse :

–    Thèse : Gna.
–    Antithèse : Gna.
–    Synthèse : Gnagna-gna.

Chaque syllabe se prononce en collant d’abord la langue sur le palais puis en la décollant brusquement tout en entrouvrant la bouche ; un son ronronnant qui vient du fond de la gorge est alors émit, pour le plus grand bonheur de nos tympans fragilisés : Gna ! Cessons donc de nous lamenter et songeons au bonheur de ne pas avoir sombré dans le pire. Qu’auraient été nos vies si, au lieu du Gnagnagna, se fût développé un vulgaire et infantil Nanana, ou pire, un insupportable et sénile Gagaga ? Sans parler de l’hostile Bahbahbah !


Regagnons une table en terrasse. Devant nous, des amis-objets. Chacun d’eux se présente comme purement Un. Il possède des propriétés : cheveux de telle ou telle couleur, carte de visite, tendance à regarder son téléphone toutes les cinq ou dix minutes, plus ou moins grande dextérité à ne pas reconnaître quelqu’un qu’il ou elle a chaleureusement salué la veille, personnalité fine affirmée sur le mode du j’aime-j’aime pas, etc. En tant que nous sommes tous des amis-objets, nous formons une communauté au regard du Moi-Je. Celui-ci croit ainsi à sa propre existence.


Comment – demandera le lecteur attentif – comment se fait-il que l’ami virtuel accepte d’être pris pour un objet, un outil ? C’est que contrairement aux apparences, cela le conforte aussi dans son Moi-Je. En effet, tout ceci fonctionne comme un doute cartésien inversé.
Vous vous souvenez que Descartes se demandait si le monde extérieur n’était pas un rêve, une illusion mise en scène par un petit malin de génie, alias le Diable ? Il en concluait qu’une chose au moins était sûre, c’était qu’il doutait de ce monde : ce doute révélait la présence d’un ego cogitant soutenu par un autre petit malin, mais plus sympathique : Dieu. Le Gnagnagna pose lui aussi que les propriétés de mon ami-objet sont toutes relatives, mais il préfère dire que les différents aspects de mon prochain sont tous vrais plutôt que tous illusoires. L’ego ne cogite plus, il a horreur du doute, il préfère se faire miroir. Or lorsque vous posez en cercle trois ou quatre miroirs autour d’une table, vous obtenez un monde potentiellement infini.


Le Gnagnagna permet ainsi à chacun de se faire miroir de l’autre et favorise la communauté des Moi-Je standardisés et opératoires. Je me reflète en toi, tu te reflètes en moi, je te tiens tu me tiens par la barbichette de nos intérêts confus, le premier qui rira sera un chic type. Ce dispositif en miroir explique aussi pourquoi la solitude devient de plus en plus insupportable à ceux qui pratiquent le Gnagnagna : celui-ci provoque un effet secondaire inverse au cogito cartésien, à savoir le doute de soi et de sa pensée propre.

 

Luis de Miranda 

(La version intégrale de ce texte paraîtra en septembre 2009 aux éditions Max Milo, en postface de la réédition de Peut-on jouir du capitalisme ?

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24/04/2009

"Créer, c'est résister. Résister, c'est créer."

 

En 2004, lors de la commémoration du 60e anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944, des signataires (parmi lesquels Lucie Aubrac, Jean-Pierre Vernant ou Maurice Kriegel-Valrimont), ont lancé un appel dont la phrase centrale nous est rappelée dans cet intéressant texte d'un avatar du comité invisible sur le contrôle social contemporain : "Créer, c'est résister. Résister, c'est créer."

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20/04/2009

Hackers de l'existence

 

Conversation avec Thibaut hier soir, coucher de soleil sur le château de Versailles, à l'ombre des arbres. Il dit avoir passé les trois années précédentes à « vivre », et se rend compte que « la vie est très belle ». Un simple ciel au-dessus des montagnes lui suggère de multiples associations d’idées, dont la transcription en langage lui semblerait un appauvrissement. De la vie au milieu des institutions sociales, il semble par avance lassé. Je tente de l’encourager à ne pas seulement contempler, à construire aussi, à modeler son monde dans le sens de l’harmonie et de la diversité qu’il constate dans ses contemplations.

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L’arbre en face de nous s'impose alors à mon regard. Oui, c’est quelque chose d’insensé d’être un arbre, de devenir arbre. Toute cette patience, cette humilité dans l’immobilité, cette soif d’oxygène et de soleil, cette solidité, la correspondance dispersive entre les racines et les branches. Thibaut me rappelle que Bouddha est devenu Bouddha en méditant au pied d’un arbre. Oui, je l'imagine : il est certes assis, il médite depuis des semaines, des mois. Mais face à l’arbre, pas dos à lui.

Thibaut se plaint d’une vie sociale qu’il trouve morne, en comparaison de ses contemplations. Je lui propose de voir tout cela comme un immense et très sophistiqué jeu vidéo. C’est d’ailleurs le thème de mon roman Paridaiza. Un jeu qui inclurait la vérité, la richesse des interactions, l’ivresse des possibles et la nécessaire et personnelle épuration des choix. Et la possibilité de changer les lignes de code, les règles du jeu. Bref, de devenir, aussi, un juste hacker de l'ordre social.

Extrait du manifeste hacker : "Quel que soit le code hacké, quelle que soit sa forme, langage programmatique ou poétique, mathématique ou musical, nous créons la possibilité de mettre au monde des formes nouvelles. Pas toujours de grandes choses, pas même de bonnes choses, mais de nouvelles choses. Arts, sciences, philosophie, culture : dans toute production de savoir dans laquelle des données peuvent être accumulées, d’où l’information peut être extraite, dans laquelle cette information produit de nouvelles possibilités pour le monde, il y a des hackers qui libèrent les formes émergentes des formes classiques. Nous sommes les créateurs de ces mondes, mais ne les possédons pas. Notre création est disponible aux autres, et dans leurs intérêts propres, ceux des états et corporations industrielles et financières qui contrôlent les moyens pratiques de la faisabilité de ces mondes et dont nous sommes les seuls pionniers. Nous ne possédons pas ce que nous produisons : cette même production nous possède."

 

Luis de Miranda

12:06 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : hackers, créalisme, bouddha, paridaiza | |  Facebook | |  Imprimer

18/04/2009

La peur des salariés

 

 

« Au travail, l’intimidation et la surveillance coexistent avec de fausses affirmations d’individualisme, car les salariés, terrorisés par la perspective de perdre leur emploi, se voient souvent contraints à des démonstrations factices de bonne humeur et de loyauté vis-à-vis de l’entreprise. Ces pratiques se traduisent par l’humiliation de ceux qui les subissent. Ainsi, dans les années 1990, quand la firme NYNEX eut réduit sa masse salariale, elle exigea de ses ingénieurs et de ses cadres titulaires d’un MBA de participer à une retraite de trois jours, durant lesquels ils furent invités à révéler leur créativité en sautillant tous ensemble aux quatre coins d’une pièce. Certains sautèrent sur un pied, d’autres sur deux ou avec les bras levés, un autre encore en se cachant les yeux d’une main. Selon l’un des participants, les responsables disaient quelque chose comme : ‘Regardez donc comme vous êtes créatifs, et combien de différentes façons de sauter dans cette pièce vous réussissez à trouver.’ »

Corey Robin, La peur, histoire d’une idée politique.

10:31 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : créalisme, salariés, peur, robin | |  Facebook | |  Imprimer

16/04/2009

Le monde magique

 

 

"De même qu'au XIVe et XVe siècles, le 'retour' au monde classique favorisa la découverte d'une 'humanité' bien plus riche et consciente que celle qui eut cours et même progressa au sein de l'unité théologico-religieuse du Moyen Âge, de même notre retour au magique doit favoriser le progrès de la conscience de soi de la culture occidentale, en l'épurant de certaines instances polémiques..."

Ernesto de Martino.

00:42 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : martino, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer