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27/01/2011

Incantation d'adieu au XXe siècle

 

FluXX

par Luis de Miranda

 

 

 

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1952. Premier essai

de la bombe à hydrogène

sur les îles Marshall

dans

l’océan

Pacifique.

Un tramway longe le bord de l’Hudson allant vers le centre de la

ville, un vieux véhicule qui tremble de toutes ses roues et de sa

carcasse craintive. 1900. La dépouille d’Oscar Wilde à l’hôtel

d’Alsace, à Paris. Sur le parquet, un homme en habit de soirée gise,

un couteau dans le coeur. Son visage est flétri. Ce n’est qu’à

l’examen de ses bagues qu’ils le reconnaissent. 1981. Le 29 juillet,

le Prince Charles épouse Lady Diana Spencer dans la cathédrale

Saint-Paul de Londres. Messe blanche, dit Henri. 1903. Projection

du Vol du Grand Rapide, sans doute la première balle à blanc tirée

sur les spectateurs des salles obscures. C’est un grand cinéma.

1969. Empreinte de pas de Neil Armstrong sur le sol de la Lune

photographié par « Buzz » Aldrin. Nous retraversons l’avenue

Gabriel, au milieu de la foule des promeneurs. Un tramway longe

l’Hudson. 1913. L’automobile part à la conquête de l’Orient. Nous

sommes assis autour d’une table dans son camping-car, à l’intérieur

du garage, et nous buvons du café instantané. 1916. Le

programme du troisième commandement suprême implique une

production très large de substituts pour tous les biens impossibles à

trouver. Beaucoup de ces ersatz, comme les pneus d’acier, peu

pratiques, ne parviennent pas à s’implanter. Les pilotes invisibles se

délestent de leur jardin nocturne puis pressent un feu bref sous

l’aisselle de l’appareil pour avertir que c’est fini. 1902. Un simple

brevet élémentaire en poche, Wilbur Wright et son frère Orville,

qui tiennent un magasin de vélos, font des expériences sur le vol

plané. Le rideau se lève sur un décor dont la criante facticité

rappelle celle du train électrique dans la vitrine du magasin de

jouets. 1901. Un dîner de la United States Steel Company dans la

salle de bal de l’hôtel Shenley à Pittsburgh, en Pennsylvanie. La

table gigantesque a approximativement la forme en T d’un profil

de rail. Le soir venu, il se met à table avec les douze. Oui, l’un de

vous va me délivrer. 1967. Jean Schramme, un colon belge,

déclenche au Congo un soulèvement qui implique une centaine de

mercenaires occidentaux. Il y a toujours le détroit à franchir. 1994.

L’ancien festival de rock de Woodstock, dans l’État de New York,

connaît une brève renaissance sous la pluie et dans la boue. Nos

vêtements, trempés dans la mer, gardent leur fraîcheur et leur éclat.

1950. Lisa Fonssagrives, épouse et modèle d’Irving Penn, pose

dans une robe d’Arlequin de Jerry Parnis, symbole d’une nouvelle

élégance américaine décontractée. Mais la principale distinction

consiste en ceci que toujours le vin dérange les facultés mentales, et

que l’opium (s’il est pris comme il doit être) loin de les altérer, y

apporte ordre et harmonie. 1919. La ratification du dix-huitième

amendement qui prohibe la production, la vente ou le transport de

boissons alcoolisées marque le point culminant d’une longue

campagne menée aux États-Unis par les ligues. Ses membres

affirment depuis longtemps que l’alcool démoralise la société. Il

boit une bouteille de champagne pour la première fois de sa vie.

1905. L’écrasante victoire navale japonaise à Tsushima, ajoutée aux

troubles politiques en Russie, contraint le pouvoir tsariste à

s’asseoir à la table de paix. Elle n’a rien préparé pour sa défense,

parce qu’il faudrait pour ça m’attaquer moi, or elle a un sens

développé de la loyauté. 1963. Un docker de Liverpool, dont on

peut noter le sang-froid et la dignité, est photographié par Colin

Jones lors d’une manifestation contre les employeurs qui n’offrent

que du travail temporaire. Ce soir, je décide d’aller faire un tour

dans un bar de voyous, le Club 711, qui est toujours rempli de

macs, de putes et de voleurs. 1982. Au Brésil, certains enfants et

adolescents n’ont d’autre refuge que la rue et essayent de survivre

grâce à la mendicité, la prostitution ou le vol. Loin d’outrager la

nature, persuadons-nous, au contraire, que le sodomite et la

tribade la servent, en se refusant opiniâtrement à une conjonction

dont il ne résulte qu’une progéniture fastidieuse pour elle. 1923.

De jeunes filles de Yokohama essayent de se tenir chaud après le

grand tremblement de terre qui a détruit la ville et fait plus de

200000 victimes. C’est ce qu’énonce le mythe japonais. Leur

mythe des origines. Le jumeau femelle meurt en donnant

naissance au feu; puis il descend sous la terre. Un docker de

Liverpool. 1966. Des enfants chinois jouent aux soldats et se

moquent d’une caricature du Président américain Lyndon

Johnson. Ce qu’on a comme équipe de mômes, ils ont pas peur, ils

entendent rien, ils s’amusent. 1936. Des grévistes parisiens dansent

dans une boutique qu’ils ont occupée. Il voit que ce n’est pas le

moment de faire le guignol. 1925. Charlie Chaplin mange une

chaussure dans La Ruée vers l’or. Un tailleur lui prend mesure de

son premier costume d’homme. 1951. Une Américaine membre

du Ku Klux Klan est photographiée par Eugène Smith. Elle

n’épousera jamais quelqu’un qui ne la baiserait pas. 1976. Patti

Smith, chanteuse de rock, poète et dessinatrice, est photographiée

en position foetale par son ami Robert Mapplethorpe. Les femmes,

cul et tête quasiment joints, transportent de grosses pierres, des

maillets et des câbles, tout en glorifiant leur libération. 1998.

Avant la finale de la Coupe du monde de football, trois cent

mannequins défilent afin de présenter quarante ans de collections

du couturier français Yves Saint Laurent. Jamais depuis, je ne voue

à une autre femme autant de pensées, autant de silencieuse

attention. Envers aucune autre femme je n’éprouve une telle

gratitude. 1990. William Klein photographie sept femmes prenant

un bain à l’association Allegro Fortissimo, destinée à de riches

obèses. Elles soupçonnent bien ces garces que je me suis tiré du

guet-apens par ruse et se promettent de me rattraper au détour.

Pendant ce temps, nous buvons indéfiniment entre hommes sous

l’inutile mais abrutissant ventilateur. 1968. De jeunes soldats Viêtcong

se reposent dans des hamacs. Le monde appartient aux

femmes, il n’y a que des femmes, et depuis toujours elles le savent

et elles ne le savent pas, elles ne peuvent pas le savoir vraiment,

elles le sentent, elles le pressentent, ça s’organise comme ça.

Allegro. 1973. Une mère attend patiemment de l’aide pendant la

sécheresse qui sévit au Tchad. Quel besoin a-t-on de manger tant

de choses quand on est en instance de jugement ? 1911. George V

échappe aux cérémonies officielles indiennes, préférant chasser le

tigre et manger en plein air. Les petites satisfactions qu’il tire de ces

balades lui permettent de calmer son agitation, et de continuer à

mener une existence professionnelle et familiale. 1961. On montre

aux fils du Premier ministre congolais Patrice Lumumba les dégâts

causés par les émeutes que la mort de leur père a provoquées.

Comme s’il ne savait trop comment faire pour arranger les choses

dans un domaine quelconque. Pendant ce temps, nous buvons

indéfiniment entre hommes. 1952. Des Sud-Coréens montrent

fièrement la tête décapitée d’un soldat de Corée du Nord au

photographe américain Margaret Bourke-White. Nombreux sont

ceux qui, dans leurs rangs, disent qu’il est grand temps d’arrêter la

boucherie. 1960. Promouvoir leurs programmes spatiaux étant

devenu un nouvel objectif pour les rivaux de la guerre froide, les

Américains procèdent au lancement du satellite de

communications Echo. Je respire profondément, je pense à une

nuit froide dans ton grand lit, ma poitrine contre ton torse, nos

jambes emmêlées, ton souffle inquiet. 1960. Clark Gable enlace

Marylin Monroe dans les Désaxés, film écrit par le troisième mari

de celle-ci, le dramaturge Arthur Miller. Comme des fous nous

désirons tout ce qui brille sur la terre, faute de rien savoir d’une

existence différente. 1960. Pendant les courses de chevaux de

Badmington, la princesse Margaret essaye l’appareil photo de son

fiancé, Anthony Armstrong-Jones, qui travaille pour le magazine

Vogue. Mais voilà que des gens prennent sa photo et lui serrent la

main. Et son corps alourdi par le besoin de sommeil s’endort

lentement. 1984. Une femme sikh s’effondre de fatigue après avoir

fui les Hindous qui cherchent à venger le meurtre d’Indira

Gandhi. Le projectile tiré contre le sujet. 2000. Elian Gonzalez,

âgé de six ans, est arraché manu militari des bras de l’un de ses

proches, à Miami. J’enlace et je berce son âme dans le réseau

mobile. 1962. De jeunes filles sud-vietnamiennes apprennent à

tirer. J’ai presque oublié le visage de mes parents. 1921. Un garçon

entonne un chant du Sinn Féin lors d’un rassemblement à Dublin.

Vous n’avez pas su m’emmener plus tôt hors d’ici. Vous êtes le

mari, le chef de famille, vous auriez dû m’entraîner par les oreilles

si j’avais été assez sotte pour refuser de vous obéir et de vous suivre.

Vous auriez au moins dû penser à vos filles ! 2000. Une famille

séparée par les années de guerre entre les deux Corée est réunie. À

l’espoir éperdu succède une dépression excessive. 1928. Le

président républicain Herbert Hoover promet aux Américains

qu’une ère de prospérité plus intense encore que celle des roaring

twenties se profile à l’horizon. Citoyens, après la tourmente qui

nous a secoués, les dieux nous ont remis d’aplomb. Je vous ai

convoqués entre tous, vous qui avez toujours été, je le sais, les

loyaux soutiens du trône. Vous l’étiez sous Laïos, vous le fûtes

lorsqu’Oedipe rétablit nos affaires, et vous avez conservé, après la

mort de ce prince, votre fidèle attachement aux enfants royaux.

1910. Une famille anonyme arrive dans le Nouveau Monde, à Ellis

Island. Pourquoi mon serviteur ne serait-il pas comme mon parent

que j’admettrais enfin avec joie dans ma famille ? D’ores et déjà,

cela est réalisable et servira de base à la magnifique union de

l’avenir. 1936. Des paysans espagnols réfugiés fuyant les zones de

combat trouvent un abri près de la cathédrale de Malaga. Ce

peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards

sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. 1955.

Trois vieilles dames photographiées par William Klein dans les rues

de New York. Qu’est-ce que je donnerais pas pour rentrer en ville !

Je raconte pas d’histoires. Je déteste ce sale endroit. 1994. En

Tchétchénie, des traces de pas et de sang dans la neige boueuse.

Parole, orage, glace et sang finiront par former un givre commun.

1979. Le caractère sanglant du nouveau régime iranien. Ce qui est

bien pire encore, ce sont les symptômes peu appétissants que le

petit n’arrive pas à dissimuler et qui enduisent d’une couche de

sang et de moutarde l’épieu de son amant. Sans doute a-t-il mangé

trop de pommes ! 1994. Le joueur de football américain O.J.

Simpson plaide non coupable des meurtres de son ex-femme et de

l’amant de celle-ci. Il voudrait qu’ils soient un couple de mariés de

dix ans. Il voudrait pouvoir se promener avec elle dans la rue,

exactement comme ils le font, mais ouvertement et sans crainte, et

parler de choses extraordinaires en achetant de petits objets pour

leur ménage. 1998. Une famille de Los Angeles entre dans un

magasin d’armes pour acheter un fusil d’assaut. C’est l’athée qui

brave l’Être suprême au milieu de la section des Piques. C’est le

vieillard impénitent, précipité dans l’asile des Fous et dont la raison

froide affole à la fureur ministres et préfets. 1929. Des cannes de

diplomates à la conférence de La Haye s’avèrent tout aussi

inefficaces contre les dictateurs que le parapluie de Chamberlain. Il

joue avec mes sentiments, en tirant ces fameux obus émotionnels

— sur mon père, entre autres cibles — dont j’ai déjà parlé. Mais

pour lui ce n’est que de la petite bière. 1981. À Belfast, des

catholiques jettent des cocktails Molotov pour détruire un blindé

britannique. À l’entracte, on vous sert des canapés et des cocktails

douceâtres. 1974. De jeunes filles chinoises expriment

théâtralement leur soutien à Mao et leur rejet du confucianisme.

Une fille, mignonne, avec des cheveux sombres, passe

silencieusement devant la grosse vieille en portant ses chaussures. À

l’heure du petit-déjeuner, elle tente de briser une vitre en se servant

de ses souliers, puis, par compensation, elle expédie au tapis un

psychiatre noir qui mesure deux mètres. 1974. Au lendemain de sa

victoire sur George Foreman, Mohammed Ali partage son succès

avec le président du Zaïre, Mobutu. Peu lui importe : il se montre

confiant parce qu’il estime que c’est son devoir. Et voici que, sans

rien renier de ses convictions, il se sent en face d’une situation

illogique, absurde. Cette situation n’est pas autre chose que la vie

réelle. 1949. Les « Sun Debs » de Sarasota montrent leur joie de

vivre et l’idéal contemporain de la jeunesse féminine. Au premier

abord, je vois que leurs jours sont comptés. Affaiblis, le teint jaune,

les mains tremblantes, ils suffoquent, mais il y a de la joie, de

l’émotion dans leurs regards. 1996. Un homme porte une robe à

pois lors de la parade gay Dragapalooza, à New York. C’est

l’explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps. Des cannes

de diplomates. 1986. L’explosion et la fusion d’un réacteur de la

centrale de Tchernobyl tuent des milliers d’Ukrainiens exposés aux

radiations. Je me rends compte que c’est maintenant, et

maintenant seulement, que commence mon histoire. Les pages que

je viens d’écrire n’auront servi qu’à préciser les conditions requises

par le hasard ou le destin pour que se produise l’événement

incroyable, le seul peut-être de toute ma vie. Elle tente de briser

une vitre. 1996. Richard Billingham, artiste anglais originaire des

West Midlands, se sert de la photographie pour fixer des moments

de sa vie familiale. D’autant plus qu’on est maintenant en hiver, les

nuits sont longues, et du moment que nous sommes contraints de

partager sueur, odeur et chaleur avec quelqu’un, sous la même

couverture et dans soixante-dix centimètres de large, il est

souhaitable que ce soit avec un ami. 1945. Margaret Bourke-White

photographie une mère qui vient de tuer ses deux enfants et qui va

se suicider. Je tente de faire en sorte qu’un seul désir, celui de tuer

mon ancien moi et d’apprendre quelque chose de nouveau sur la

nature humaine, domine la grande majorité de mes autres désirs.

1993. Un hindou prie dans un sanctuaire. Je ne peux continuer

ainsi, à être toute ma vie un enfant protégé. C’est pourquoi je cesse

d’aider mon père dans sa boutique de philatélie jouxtant la tour de

l’Or. 1999. Au cours d’une représentation du Fidelio de Beethoven

donnée au Staatsoper de Berlin, Leonora, déguisée en garçon,

persuade le geôlier Rocco de laisser les prisonniers quitter leurs

cellules pour profiter du soleil et de l’air. Elle ne peut demander à

ses domestiques de ne pas respirer. 1946. Une Londonienne

victime d’une amputation, l’une des premières bénéficiaires de

l’aide sociale en Grande-Bretagne, observe son aide domestique au

travail. Mais, quand le valet de chambre vient apporter

successivement les nombreuses lampes qui, presque toutes

enfermées dans des potiches chinoises, brûlent isolées ou par

couples, toutes sur des meubles différents comme sur des hôtels et

qui dans le crépuscule déjà presque nocturne de cette fin d’aprèsmidi

d’hiver font reparaître un coucher de soleil plus durable, plus

rose et plus humain — faisant peut-être rêver dans la rue quelque

amoureux arrêté devant le mystère de la présence que décèlent et

cachent à la fois les vitres rallumées -, elle surveille sévèrement du

coin de l’oeil le domestique pour voir s’il les pose bien à leur place

consacrée. 1983. Place des Invalides, des parisiens perpétuent leur

réputation de protestataires. C’est long et difficile de devenir

sérieux. 1939. Des républicains espagnols, vaincus par les

nationalistes de Franco, trouvent refuge en France. Cessons de

nous promener. Il ne s’agit pas seulement de vous dérouiller les

jambes ; c’est dans votre tête qu’est votre mal. 1968. À Saigon, une

petite fille tient compagnie à sa mère grièvement blessée à la tête.

J’ai pas de mère, rétorque Bébert tranchant et qui perd pas le

Nord. 2001. Andrew Card, secrétaire général de la Maison-

Blanche, annonce au président George W. Bush en visite dans une

école primaire qu’un deuxième avion vient de s’écraser contre le

World Trade Center. Cet Homme à la barbe blanche vous intéresset-

il vraiment ?, et je reçois, en guise de réponse en quelque sorte

différée, un hochement sec de la tête anglaise. 1979. Mick Jagger,

des Rolling Stones, et le mannequin texan Jerry Hall. Un jour,

Lolita, tu comprendras maintes émotions et maintes situations,

comme par exemple l’harmonie, la beauté d’une relation spirituelle

entre deux êtres. Bof ! dit la nymphette cynique. 1899. Les

« nouvelles femmes » américaines abordent le siècle à venir avec

assurance. La femme qui entre a le même frou-frou que celle qui se

déshabille. 1943. Lors d’un bal costumé à New York, Weegee

photographie un déguisement de Staline. On ne manque pas

d’appétit, on prend du jambon, du veau, du rosbif, la moutarde

circule. Moi aussi je suis en appétit, mais lui cracher dans la

bouche… 1999. Un Albanais du Kosovo tenant à la main un

morceau de pain et une saucisse essaie de retenir ses larmes après

avoir perdu sa famille. Ecoute, Jack, moi je m’occupe de mes

propres filles, réplique le vendeur. Je n’ai pas le temps de faire ton

boulot à ta place. Alors, fous-moi la paix. 1919. Un ancien

combattant français prend part aux célébrations de la victoire. Et

de la position de Mars dans l’horoscope on déduit avec évidence

qu’il doit mourir d’une volée de jurons aux lèvres, dont le vent

blasphématoire doit pousser à pleines voiles son âme chargée de

péchés dans le lac ardent de l’enfer. 1983. Un enfant musulman,

figurant parmi les quatorze victimes de l’explosion d’une voiture

piégée à Beyrouth est transporté à bout de bras alors que la foule

rassemblée scande « Allah est grand ». There can be no move

towards harmony without social revolution. As Asger Jorn put it :

‘The battle of the upper class against the dragon and the serpent is

not simply the battle against nature, but the battle against man’s

own nature, the battle against fortune and luck’. Fous-moi la paix.

1985. À Capetown, des femmes traversent la section réservée aux

Blancs d’une gare ferroviaire, pour se rendre dans la section des

non-Blancs. Mais sous ce ciel vert du mois d’août, elle me caresse

seulement. 2000. Des proches des membres d’un culte ougandais

qui ont brûlé vifs dans leur église sentent du romarin frais pour

masquer l’odeur. Chaque morceau de viande est une sortie d’usine,

moulins et pressoirs à sang. Frou-frou. 1940. Le corps de Trotski

avant son incinération. Des militants de la IVe internationale vont

néanmoins poursuivre leur lutte. Nem ela ganha deles nesta luta.

Ex aequo. 1998. La France remporte, pour la première fois, la

Coupe du monde, compétition instaurée par le Français Jules

Rimet en 1928. Scène du triplement et tourbillon! 1995. Un très

léger soulèvement de la croûte terrestre provoque un désastre à

Kobe, au Japon. Les femmes n’ont-elles pas toutes la science infuse

de certains bouleversements de physionomie ? 1969. Les journaux

de Rome annoncent l’arrivée des premiers hommes sur la Lune. Ils

se sont symétriquement séparés ; chacun des trois pelotons s’est

divisé en deux choeurs distincts ; puis, à un nouveau

commandement, ils sont revenus sur leurs pas, la lance en arrêt. La

nuit tombe et embrasse la terre de ses ailes brunes. 2000. Un

Concorde d’Air France prend feu en décollant de l’aéroport

Charles-de-Gaulle, et s’écrase quelques instants plus tard. Le

nouvel air qui doit être la chanson-thème de la Semaine de la

Haine a déjà été composé et on le donne sans arrêt au télécran.

1989. En Roumanie, on filme l’exécution de Nicolae et Elena

Ceausescu. Ma femme ne prononce plus un mot. Elle me regarde

fixement avec des yeux pleins d’étonnement. 1948. Au Japon, une

femme à moitié nue semble mal à l’aise face à tous ces

photographes. Comme de bien entendu, le premier visage qu’elle

voit est celui du concurrent. Il lui donne mal au coeur. Une

confusion de rouge et de blanc, avec des lambeaux pendants, à

moitié détachés. 1972. Le sang d’une autre victime de la bavure

des Britanniques à Londonderry. Pendant ce temps, avec la plus

grande simplicité, il passe son pantalon, empoigne un couteau de

table et attend: quelquefois apparaissent les avantages qu’il y a à

être méchant. 1936. La gauche espagnole est pour l’essentiel

violemment anticléricale. Ils se saluent d’un signe de tête sous les

quatre arcs d’entrée puis gagnent l’autel. Le mage de l’aurore

accomplit son rite le premier : il dispose des rameaux de bois de

santal de façon à former un carré. 1963. Un moine bouddhiste

brûle en position du lotus. Il s’immole pour protester contre la

politique du gouvernement de Saigon. La science se contente de

tendre la main à la théologie — avec une assurance telle que la

théologie ne sait plus au bout du compte s’il lui faut se fier à ellemême

ou à la science. 1929. Inauguration de Radio Vatican —

une main teste le micro avant que le pape Pie XI n’entende la voix

de son inventeur Guglielmo Marconi. Il adopte l’air pharaonique

du chanteur de flamenco sur le point d’attaquer des fandangos.

1986. Freddie Mercury, pop star exubérante, pavane sur scène

devant ses fans en tenant une couronne à la main. Tiens, un

portefeuille, dit quelqu’un, passant une main entre deux coussins.

1995. Un enfant né sans bras, une malformation imputée au

« syndrome de la guerre du Golfe ». Les experts en médecine

restent divisés sur la question. Un homme, que la défonce a

descendu de son arbre, demande conseil : doit-il arrêter ou doubler

la dose ? 1966. Sous une cagoule, un témoin décrit l’usage répandu

des stupéfiants sur les campus de Philadelphie. Qu’elle rie quand il

prend, oui, la fuite, il jure l’avoir entendu, quoiqu’il soit probable

qu’il se trompe. 1986. Les sourires de Ferdinand et Imelda Marcos

défigurés par des dents de vampire sur une affiche lors des élections

présidentielles aux Philippines qu’ils truquent à leur avantage.

Nous pouvons supposer que de temps à autre un souvenir mordant

traverse et corrompt le bonheur. Une suggestion fournie par

l’extérieur peut ranimer un passé désagréable à contempler. 1945.

Les dernières récompenses impériales. Le maréchal d’infanterie

lord Alanbrooke offre la récompense d’officier de l’Empire

britannique au commandant Allah Mohammed, qui a bravement

combattu les Japonais en Birmanie. Je ne cherche pas la paix.

1956. Membres de la police secrète de Budapest sous une pluie de

balles. Un seul survit. Ils sont détestés par une large majorité de la

population. Tout, en moi, se dédouble. 1964. Un photographe de

presse inconnu saisit l’image de ce soldat britannique qui regarde

les corps de deux Turcs abattus par des Grecs à Chypre quelques

minutes avant que Don McCullin ne photographie la réaction de

leurs parents. Les jeunes gens pleurent pendant ce récit du héros,

qui lui-même verse des larmes. 1991. Les funérailles de trois jeunes

hommes tués en s’opposant au coup d’État à Moscou. Toujours

quand il a bu davantage que ce que sa femme lui concède, il

extériorise tout à coup, avec la rapidité de l’éclair, comme je dois le

dire, ce qu’il y a dans son for le plus intérieur, et il s’en prend donc

subitement au comédien, alors que celui-ci n’est pas encore là.

1974. Mikhaïl Baryshnikov quitte le ballet Kirov et passe à l’Ouest

lors d’une tournée à Toronto. J’aimerais bien t’enfoncer un peu de

bon sens dans la tête, mon petit, dit l’homme aux cheveux gris, ça

me ferait plaisir, je t’assure. Pour un gars intelligent, enfin, pour un

gars soit-disant intelligent, tu parles comme si tu avais douze ans.

Tu donnes à des tas de petits détails les proportions de l’Himalaya.

1953. La conquête de l’Everest par Edmund Hillary et Tenzig

Norgay est considérée comme un cadeau de couronnement pour la

nouvelle reine. Ils entrent dans une église. 1979. La Vie de Brian,

des Monthy Python. Le héros du film est un contemporain de

Jésus-Christ qui suit une vie parallèle à la sienne. D’après votre

dossier, vous avez encore un bon bout de temps à purger. 1987.

Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo à Lyon, est traduit en

justice. La famille est un lest, jette-le et tu pars au ciel ! Mais lâche

tout d’abord, tu m’entends ? Lâche tout ! Les autres, les sentiments,

les instincts, et lâche-toi toi-même, toi principalement ! Ecoute la

Terre, écoute-La ! 1985. Le navire de Greenpeace, le Rainbow

Warrior, venu protester contre les essais nucléaires français dans le

Pacifique, est coulé par des agents français et renfloué par la

Nouvelle-Zélande. Mais le rock est un turf symbolique qui ne

demande qu’à être désintégré. 1972. Un terroriste palestinien au

balcon des appartements de la délégation israélienne pendant les

Jeux olympiques de Munich. Onze athlètes sont abattus. Uma

bomba em cada consciência e falta apenas lume no rastilho. 1971.

Un enfant cambodgien joue avec des douilles d’obus de mortier

tandis qu’on récolte derrière lui du riz. À ce moment, il voit une

ombre passer en hâte derrière le petit garçon et se faufiler dans la

maison. 1925. Ouverture de l’Exposition des arts décoratifs et

industriels modernes à Paris, qui inaugura le style Art déco. Le

Congrès du Monde ne peut se passer de ces auxiliaires précieux

que j’ai sélectionnés avec tant d’amour. 1950. Opprimés par les

rigueurs de l’après-guerre, les Londoniens trouvent un réconfort

dans les paroles de Billy Graham, un évangéliste américain très

influent. Aristote aimerait lui fournir une autre explication, mais il

doit admettre que le mythe du déluge est encore l’unique récit en

mesure de justifier ce phénomène. 1988. Des opposants à Pinochet

attaqués à la lance à eau mélangée à du poivre, qui cause de

violentes inflammations. Ave Caesar morituri te salutant. 1940.

Des policiers mexicains montrent le pic à glace utilisé par l’agent

de Staline pour tuer Trotski. Je ne peux rendre dans ma langue ce

que j’ai à expliquer à mon bourreau. 1973. Au Cambodge, ces

prisonniers des Khmers rouges sont humiliés ; certains seront violés

et de nombreux tués. Belle aventure, les catacombes ! Et nous

fonçons sans un pli ! Des fulgurations pareilles dépassent les

moyens humains ! N’importe qui reste baba, s’attend au pire…

1989. Un moment de tension entre un garde de la sécurité et un

chercheur d’or imposant dans une mine d’or du Brésil. Mes soeurs,

ne voyez-vous pas que ce bon homme succombe sous le fardeau

qu’il porte ? 1948. Une image du film de Vittorio De Sica, Le

Voleur de bicyclette. Tu en as assez aussi de devoir la retrouver après

ses cours jour après jour au boui-boui qui sert la soupe à la queue

de boeuf qu’elle veut manger, aux fast-foods où elle donne rendezvous

à ses copines, à l’entrée de cinémas qui passent des films que

tu ne veux pas voir (n’oublie pas de me prendre un billet). 1960.

Dans ce groupe de starlettes françaises figure Catherine Deneuve,

âgée de 17 ans. Mais tout cela ne m’impressionne guère, ni

d’ailleurs la vision étrange de ces jeunes hommes débraillés et

défoncés, couchés sur les ottomanes grand style, pour hurler la nuit

noire et sinistre, hurler la peur et l’indécision, boire et oublier la

lenteur, s’abstraire du repos qui ne vient que de la sûreté qu’il existe

un avenir. 1933. Marinus Van der Lubbe, un Hollandais simple

d’esprit, jugé pour avoir incendié le Reichstag. Son regard

habituellement perdu dans le vide, son attitude indifférente, son

silence affecté semblent accuser de la profondeur, et couvrent en

réalité le vide et la nullité d’un notaire exclusivement occupé

d’intérêts humains, mais qui se trouve encore assez jeune pour être

envieux. 1957. Le jeune avocat Nelson Mandela ignore aussi bien

les années de réclusion qui l’attendent que le rôle qu’il jouera pour

l’avenir de son pays. Je suis arrêté pour évasion. 1973. À Santiago,

un suspect de gauche est arrêté et fouillé par les militaires, le jour

du coup d’État. Aux crimes elle préfère toujours les fêtes de

gymnastique, qu’elle laisse toujours souriante, satisfaite, aussi

inébranlable que les crimes. 1981. Le pape Jean-Paul II est

grièvement blessé lors d’une tentative d’assassinat. Nous sommes

tous des âmes perdues, mais certains le sont plus que d’autres. Il

n’est rien pour moi. Je ne le reverrai jamais. Il n’est rien, je te le

jure. Mais il m’adore au point d’en perdre la raison. 1985. Les

Tchèques construisent des pyramides humaines lors de la

Spartakiada. Donnez-leur, donnez-leur votre main, et vous, venez

prendre la leur, rapprochez-vous les uns des autres. 1952. Richard

Nixon lève le bras de Dwight Eisenhower en annonçant la

candidature de ce dernier à l’élection présidentielle américaine. Il

sent revenir avec force dans son esprit l’idée tragique que les

souvenirs sont toujours changeants, qu’ils subissent des

transformations quand ils sont revécus et qu’il est difficile d’être le

maître absolu de ce désastre quotidien: être le spectateur de la

dissolution — notre mémoire n’est qu’un tas d’échardes d’une

barque brisée — de l’unité de notre monde et du vécu. 1994. Le

cosmonaute américain Bruce McCandless, flottant sans attache,

regarde la terre bleue dans sa combinaison spatiale. Dans un coin,

un globe terrestre, une boîte de craie et un grand bouquin qui a

l’air coûteux. 1970. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir au

bureau parisien de La cause du peuple. Ah, pauvre vanité de chair et

d’os appelée homme, ne vois-tu pas que tu n’as aucune

importance ? 1955. Une femme enlace un homme dans un

dancing de Newcastle. Com amor ternura, lavo-te. 1995. Prise par

Josef Koudelka pendant le tournage du film Le regard d’Ulysse,

cette photographie montre une barge charriant une statue de

Lénine sur le Danube. J’ai essayé en vain les grandes entités

unifiantes, par exemple l’Humanité : elle convertit le tout en

argent, se paie et rend la monnaie. L’Humanité estimée à quarantedeux

zlotys cesse de représenter l’Unité. Je ne sais réellement plus

quoi faire. Et ma femme, là-bas, est en train de perdre sans recours

sa cohésion interne. Sa jambe se promène toute seule dans la

chambre, et quand elle s’endort (ma femme, bien entendu, pas sa

jambe) elle doit la tenir avec la main, mais les mains non plus ne

veulent pas obéir, c’est l’anarchie, c’est le déchaînement ! 1959. Des

bras se tendent devant Elizabeth Taylor dans une adaptation

cinématographique de la pièce de théâtre de Tenessee Williams,

Soudain l’été dernier. Mais soudain tout rebondit, et il recommence

ses sauts désespérés comme pour se dégager de ses décombres.

1996. Des manifestants grimpent aux arbres pour empêcher qu’ils

ne soient coupés par les constructeurs d’une autoroute dans le

Berkshire, en Grande-Bretagne. Imagine une citerne d’eau froide et

qu’il fait très chaud et plonge. Oui patron. 1953. Les Vacances de

M. Hulot, l’un des films français les plus célèbres depuis la guerre.

Jacques Tati et sa façon comique de jouer au tennis. Le soir quand

on les couche, leur bonheur est de se battre à coups d’oreiller et

rire, rire de si bon coeur que la crainte même ne peut arrêter cette

exubérante joie de vivre. 1980. Des enfants de Séville apprennent

le flamenco. Quand tes pieds dansent si fort dans les colères,

quand tu reçois tant de coups de couteau, quand tu gis, retenant

dans tes prunelles claires un peu de la bonté du fauve renouveau, la

tête et les deux seins jetés vers l’Avenir. 1991. Jay Maisel pose son

appareil photo au-dessus du pont de Verrazzano Narrows pour

immortaliser le départ du marathon de New York. Laissez-la partir,

la voile que les typhons dans l’obscurité ont précipitée dans la mer,

au moment où la nuit surgit de l’immensité, au moment où les

vents du sud se sont levés. 1991. La pêche annuelle et orgiaque de

la rivière Rima, dans le nord-ouest du Nigeria, est l’apogée du

festival de sport et de musique de l’Argungu. Après cette fête, on

ne pêche plus dans la rivière pendant un an, afin de laisser le

poisson se multiplier, en attendant la prochaine euphorie piscicole.

Il se met à pleuvoir. De grosses gouttes, de plus en plus

nombreuses. Le roi se lève à son tour. Il sort sous le portique tandis

qu’un éclair aveuglant illumine comme en plein jour la vaste cour,

accompagné d’un éclat de tonnerre fracassant. Il s’appuie contre

une colonne et demeure immobile, absorbé par le spectacle de la

pluie qui tombe à verse. 1975. Les Dents de la mer, le film qui

terrifie le monde occidental et rapporte d’énormes bénéfices.


FIN

____________________

 


Les échantillons historiques ont été puisés dans Siècle, album

photographique conçu et édité par Bruce Bernard, avec Terence

McNamee et Richard Davenport-Hines, traduit de l’anglais par

Pierre Clertant, Pierre Doze, Nordine Haddad et Jacques Guiod

(Phaidon, 2002).

 

Les échantillons littéraires proviennent des ouvrages suivants

(certains auteurs ont été cités à plusieurs reprises) :

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1952.

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, Stock, 1924.

Honoré Balzac, La Fille aux yeux d’or, Gallimard, 1976.

Hubert Selby Jr., La geôle, Albin Michel, 1972.

Marcel Proust, Le côté de Guermantes, Gallimard, 1987-1992.

Don DeLillo, Americana, Actes Sud, 1992.

René Char, Feuillets d’Hypnos, Gallimard, 1962.

Will Self, Mon idée du plaisir, L’Olivier/Seuil, 1997.

Évangile selon Matthieu, Gallimard, 1971.

William Shakespeare, La Tempête, Flammarion, 1991.

Thomas De Quincey, Le Mangeur d’opium, Mille et une nuits, 2000.

Nicolas Gogol, Le journal d’un fou, Flammarion, 1968.

Nick Hornby, Haute fidélité, Plon, 1997.

Iceberg Slim, Pimp, L’Olivier/Seuil, 1998.

Marquis de Sade, Français, encore un effort si vous voulez être républicains !, Max

Milo, 2000.

Philip K. Dick, Siva, Denoël, 1981.

Céline, Rigodon, Gallimard, 1969.

René Goscinny/Jean-Jacques Sempé, Joaquim a des ennuis, Denoël, 1964.

Ernest Hemingway, Les Estivants, Gallimard, 1999.

Reinaldo Arenas, L’Assaut, Stock, 2000.

Milan Kundera, La plaisanterie, Gallimard, 1985.

Philippe Sollers, Femmes, 1983.

André Pieyre de Mandiargues, La marge, 1967.

Hubert Selby Jr., Le démon, Union Générale D’Editions, 1984.

Charles Dickens, Les Grandes Espérances, Gallimard, 1999.

Henri Troyat, Raspoutine, Flammarion, 1996.

Isabelle Nicou, Parésie, Agnès Pareyre, 2002.

Euripide, Hippolyte, Gallimard, 1962.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Gallimard, 1972.

Christine Angot, Normalement, Stock, 2001.

Dostoïevski, L’Idiot, Gallimard, 1953.

Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel, Gallimard, 1965.

Sophocle, Antigone, Garnier Frères, 1964.

Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Gallimard, 1952.

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, Gallimard, 1984.

J. D. Salinger, En bas, sur le canot, Robert Laffont, 1961.

Vladimir Nabokov, Ada ou l’Ardeur, Librairie Arthème Fayard, 1975.

Maurice Heine, in Sade, Jean-Paul Brighelli, Larousse, 2000.

Enrique Vila-Matas, Le Voyage vertical, Christian Bourgois, 2002.

Léon Tolstoï, Anna Karénine, Gallimard, 1952.

Borges, Le livre de sable, Gallimard, 1978.

Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, 1987.

Luke Rhinehart, L’Homme-dé, L’Olivier/Le Seuil, 1998.

Proust, Un amour de Swann, Gallimard, 1954.

Marguerite Duras, Le marin de Gibraltar, Gallimard, 1952.

Junichiro Tanizaki, Journal d’un vieux fou, Gallimard, 1967.

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, Gallimard, 1988.

Vladimir Nabokov, Lolita, Gallimard, 2001.

Alfred Jarry, Le Surmâle, Mille et une nuits, 1996.

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristam Shandy, gentilhomme, Flammarion,

1982.

Collectif, Mind invaders, Serpent’s Tail, 1997.

Eugénio de Andrade, Les lieux du feu, L’Escampette.

Mario de Andrade, Macunaima, Livraria Garnier, 2000.

Valère Novarina, L’Origine rouge, POL, 2000.

Balzac, Le Duchesse de Langeais, Gallimard, 1976.

Virgile, Enéide, Gallimard, 1991.

George Orwell, 1984, Gallimard, 1950.

Junichiro Tanikazi, Journal d’un vieux fou, Gallimard, 1967.

Henri de Montherlant, Les célibataires, Gallimard, 1961.

Valerio Manfredi, Alexandre le Grand, Plon, 1999.

Joaquim Machado de Assis, L’aliéniste, Gallimard, 1992.

Camilo José Cela, Toreros de salon, Verdier, 1989.

Jacques Roubaud, La bibliothèque de Warburg, Seuil, 2002.

Nick Cohn, Anarchie au Royaume-Uni, L’Olivier, 2000.

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, Maxi-Livres Profrance, 1998.

André Malraux, La condition humaine, Gallimard, 1946.

M. Aguéev, Roman avec cocaïne, Belfond, 1990.

Ovide, Les Métamorphoses, Gallimard, 1992.

Thomas Bernhard, Des arbres à abattre, Gallimard, 1987.

J. D. Salinger, Jolie ma bouche et verts mes yeux, Laffont, 1961.

François Weyergans, Franz et François, Grasset, 1997.

Clarence Cooper, Bienvenue en enfer, l’Olivier, 1997.

José de Almada Negreiros, Scène de la haine, in Anthologie de la poésie

portugaise, Gallimard, 1971.

Charles Shaar Murray, Jimi Hendrix, Lieu Commun Edima, 1993.

Vergilio Ferreira, Em nome da terra, Bertrand Editora, Lisboa, 1990.

Valerio Manfredi, Alexandre le Grand, Plon, 1999.

Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis,

Seuil, 1985.

François Bizot, Le portail, La Table Ronde, 2000.

Céline, Féerie pour une autre fois, Gallimard, 1995.

Les Mille et une nuits, Bookking International, 1996.

Saneh Sangsuk, L’ombre blanche, Seuil, 2001.

Jean-Bernard Pouy, Spinoza encule Hegel, Baleine, 1996.

Balzac, La recherche de l’Absolu, Librairie Générale Française, 1999.

Euripide, Les Héraclides, Gallimard, 1962.

John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles, Robert Laffont, 1981.

Fernando Pessoa, Poèmes posthumes, Gallimard, 2001.

Witold Gombrowicz, Ferdydurke, Christian Bourgois, 1973.

Joseph Conrad, Typhon, Gallimard, 1918.

Cormac McCarthy, Des villes dans la plaine, L’Olivier/Seuil, 1999.

Arthur Rimbaud, Paris se repeuple, Textuel, 2000.

Antero de Quental, Despondency, in Anthologie de la poésie portugaise,

Gallimard, 1971.

 

 

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21/01/2011

Nous

par Luis de Miranda

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Lucides, nous le devenions. Extralucides, même, parfois, par refus d’adapter notre vision à la réalité admise. Il nous arrivait de voir par-delà les formes, notre intuition en éveil. Nous respirions alors par le nez – une inspiration profonde qui éveillait notre instinct. Et pourtant nous sentions nos limites. Nous n’accédions au sublime que par instants, impressions furtives, formules. L’un de nous avait dit : Pour celui qui sait où il va, les obstacles sont une nourriture. Une autre avait ajouté : Pour celle qui va vers son atmosphère, tout est oxygène.

Il nous semblait que le Grand Destin du Monde était avec nous. Mais cela dépendait de notre désir, et de la fluidité des résistances. Nous arpentions les villes, encore trop dures, nous caressions la pierre et la paume de nos mains vibrait. Ceux qui nous croyaient fous, nous les décrétions morts. Nous étions des nouveaux-nés.

Chaque être humain était une vibration, agréable ou irritante, qui venait effleurer les triceps. Nous n’étions pas sûrs de les comprendre encore : c’était un terrain à explorer, opaque, en raison du manque de franchise qui était l’ombre de la société. Ce déficit d’honnêteté intellectuelle et émotionnelle, dit l’un de nous, était précisément ce qu’il y avait à comprendre. Une autre ajouta : C’est un déficit de style. Sans axe propre, pas de cohérence de la forme, pas d’esthétique, donc pas de vérité. Nous étions dans la pénombre encore, mais nous nous guidions à l’odorat avec une relative confiance.

Sans doute disposions-nous de peu de temps. La part libre de notre être était le jeu d’une incessante volonté de colonisation de la part des forces de la répétition. Mais en retour nous nous étions faits envahisseurs opiniâtres de l’espace du calcul. Parfois, l’un de nous parlait de l’amour comme d’une arme douce. Une autre répondait : Qui aime bien châtie bien. D’autres voix s’élevaient, citant le hasard vertueux, les conspirations magiques, l’amitié. Là encore, il y avait beaucoup à réapprendre. Nous avions hérité d’une confusion totale des idées, et c’était déjà avancer que d’en faire le constat. Tandis que la sphère réaliste continuait de s’empêtrer dans la boue des définitions, nous faisions table rase, prêts à requalifier un à un les signifiants souillés. Au fond, nous étions joyeux.

Entre nous certains affects tendaient à devenir caducs : la jalousie, sœur de l’esprit de compétition se terrait peut-être dans un coin, prête à nous sauter au cou, mais peut-être aussi l’avions nous terrassée par inadvertance. Il ne suffisait pas de nettoyer les valeurs – certains signifiants étaient à produire sui generis. Parce que notre cœur était grand, nous n’avions pas peur des concepts. Parce que notre intellect était souple, il s’autorisait la sensibilité. Mais là encore, nous étions novices, apprentis de nous-mêmes, et savions que notre humilité seule nous porterait loin. Sans doute fallait-il apprendre à reconnaître ses travers et à les exprimer. Écouter celles et ceux qui, complices de l’air du temps, réclamaient moins de pensée et davantage de simplicité. Simple est le mot le plus compliqué de la langue française, interjeta quelqu’un par malice et cela nous fit sourire.

Les perceptions nous intéressaient. Nous écoutions les bruits de machines, corrosifs, acérés, qui peinaient à couvrir le grand silence qui était la gangue de notre présence. Les voix humaines escaladaient l’air, comme des grappes de raisin. Raisons propres. Nous écoutions la trame du monde et la logique du scénario nous échappait encore. Nous balbutions, cherchant la porte d’entrée, le fil d’Ariane, l’idée derrière les bruits, l’épure derrière la profusion des enveloppes. Nous faisons fausse route, disaient certains. Désignons un chef d’orchestre, cria une voix. Non, fit le chœur. Des premières personnes du singulier cherchaient à poindre. Peut-être avaient-elles toujours été là, suintantes de vouloir, terrées sous la table. Peut-être faisaient-elles partie du plan d’attaque, ou du plan du labyrinthe. Il faut pénétrer les corps, dit quelqu’un.

Le voyageur immobile ne va nulle part s’il ne sait projeter son esprit et l’envoyer courir au loin dans les prairies de l’avenir, cheval, léopard, vent, électricité s’agrippant au sol par les racines des pylônes. Et si l’inanimé voulait davantage que le libre arbitre ? Nous sommes trop abstraits, dit une voix féminine en s’étranglant sur la fin. On voyait que le constat lui coûtait. Nous aimions les idées, et pourtant nos pieds se posaient partout, sur l’herbe d’un jardin, sur le bois d’un parquet, au fil d’un trottoir, graviers, matelas, ascenseur, queue de cinéma, restaurant, et la présence de nos pieds allait jusqu’à mouler des chaussures sans jambes, comme si les objets étaient, là encore, dotés d’une âme propre, et ferme.

Sans cesse des entités cherchent à nous envahir, commença l’un de nous. En multipliant les points d’accès au monde, nous multiplions les chances d’être infectés par des microbes incompatibles avec notre forme de vie. La question de l’immunité est donc centrale – peut-être la virologie est-elle la porte d’entrée que nous cherchons. Sans cesse la forteresse est prise d’assaut. Mais la vie n’est-elle pas le plus puissant des virus ?

D’autres évoquaient la possibilité de se constituer en trou noir, d’absorber le devenir, d’être une puissance absorbante. Parfois, ce sont des malentendus qui nous font boiter, dit l’une, alors que nous devrions rire. Pourvu que nous marchions, plutôt que d’emprunter systématiquement les transports publics, pourvu que nous ne cédions pas à l’apitoiement sur nous-mêmes, lorsque les signes du destin se faisaient plus sourds. Il convient de constituer une science des impressions, de pénétrer l’univers parallèle autrement que par fulgurances vagues. Que voyons-nous ? Sommes-nous capables de retourner la pensée sur nous-mêmes, sur notre propre regard, sur notre perception ? Et si l’autre côté du miroir était derrière nous ?

 

 

 

 

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11/01/2011

Numérisme, créalisme, signifiants

 

Paru dans le bulletin de veille du CLEMI :

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"Le CLEMI est chargé de l’éducation aux médias dans l’ensemble du système éducatif français depuis 1983. Il a pour mission d’apprendre aux élèves une pratique citoyenne des médias. Cet objectif s’appuie sur des partenariats dynamiques entre enseignants et professionnels de l’information. Tous les enseignants, quels que soient leur niveau et leur discipline peuvent avoir recours au CLEMI, tant au plan national que régional, pour se former, obtenir des conseils ou des ressources."

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06/01/2011

Ce que tu ne peux atteindre, dépasse-le

par Luis de Miranda

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Nous vivons en édificateurs de mondes nouveaux et vivants, c’est-à-dire en Surpoètes complices. Nous avons entamé, quelques années plus tôt, un lent et courageux processus d’extirpation de l'ego paranoïaque ainsi que de l'influence dune époque finissante et enragée. En psychologie, l’expression devenir adulte pourrait être convoquée – à tort. Il ne s’agit pas d’accepter la névrose. Nous sommes des métadultes.

Ce que tu ne peux atteindre, dépasse-le.

Ceux qui croient que la décennie à venir sera l'une des plus intéressantes de l'histoire de l'humanité ont raison.

 

 


 

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23/12/2010

La télé nous lobotomise-t-elle ? - itw de Luis de Miranda

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14/12/2010

Wikileaks : qui règne par le code tombera par le code

par Luis de Miranda

Tribune publiée dans le journal Libération du 14/12/2010 : à lire ici

 

 

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L’être humain est un animal protocolaire. Nos comportements obéissent, consciemment ou non, à des codes. Jusqu’à une époque récente, le protocole était un instrument de pouvoir hégémonique. Plus on maîtrisait les règles et leur construction, plus on contrôlait la population. L’écriture et la police des protocoles étaient le privilège des élites dominantes.

Internet est aujourd’hui le lieu par lequel l’humanité est en train de prendre conscience que la liberté passe par la reprise en main collective de la construction et de la réinvention des protocoles. Le nom de Wikileaks restera comme l’un des jalons de cette démocratisation. Dans le mot Wikileaks, leaks est important : ce sont les fuites grâce auxquelles les cercles décideurs qui jadis apparaissaient solides comme le roc se liquéfient et perdent de leur superbe. Mais wiki est tout aussi signifiant : cela veut dire que tout un chacun peut contribuer à cette démystification active des protocoles.

Quel est le point commun entre Internet et les cercles diplomatiques ? Ce sont deux mondes régis par des protocoles très stricts, mais de manière inversée. La rigueur diplomatique est un vernis de surface qui permet au fond toutes les hypocrisies, les coups bas et trahisons. Le protocole est mis en scène, tandis que les manœuvres restent dans l’ombre. La rigueur d’Internet se trouve au contraire dans tout ce que l’on ne voit pas : dans ses codes source, dans ses standard universels d’écriture des programmes et de traitement des informations (par exemple, sur Internet, les standards RFC, TCP/IP ou HTML). Ce qui est visible immédiatement, sur le Net, c’est un joyeux chaos, la turpitude, la liberté d’expression, toutes les manifestations du kaléïdoscope humain. Nous sommes depuis longtemps vaguement familiers des codes qui régissent la vie plus ou moins feutrée des ambassades, ces règles plus ou moins tacites d’étiquette, de préséance et de relations entre les États et leurs émissaires. Nous connaissons moins bien la récente logique opératoire de la technologie numérique.

Wikileaks est le produit de la culture hacker. Un hacker, ce n’est pas un méchant boutonneux qui provoque la troisième guerre mondiale en bidouillant des computeurs. Un hacker est un acteur du réel : sa pratique repose sur le « reverse-engeenering », ou rétroconception. Qu’est-ce à dire ? Il s’agit de déconstruire les programmes, les règles ou les protocoles construits par des groupes à vocation monopolistique pour comprendre comment ils sont bâtis à la source, afin de les modifier et de devenir acteur de ses propres instruments de communication, si possible en open-source, c’est-à-dire conformément à l’esprit des logiciels libres, modifiables par tous ceux qui se donnent la peine de connaître la logique numérique des protocoles. Mais cette manière de faire, les hackers ne la limitent pas aux programmes numériques : à force de passer le plus clair de leur temps sur Internet, les jeunes générations ont désormais l’algorithme dans la peau : elles comprennent à quel point nos protocoles mondains, nos règles politiques et sociales, nos comportements, nos goûts, nos croyances, nos identités ont été construites et sont des instruments de contrôle.

Le monde diplomatique, celui des dirigeants, n’est certes pas sacré. Beaucoup l’ont répété dans leurs analyses, les fuites de Wikileaks ne sont pas très surprenantes dans le contenu. Mais n’oublions pas que « le message, c’est le medium », selon la fameuse et toujours éclairante formule de Marshall McLuhan. La force de l’événement historique en cours, dont Wikileaks est une manifestation particulièrement forte, réside dans la forme plutôt que dans le fond. Cet événement se dit ainsi : le numérisme, à savoir la codification globale de nos représentations en suites électroniques binaires est un nouvel ADN universel. Ce numérisme, par effet de contraste, met de plus en plus à jour une tendance humaine complémentaire : le créalisme, à savoir la volonté de s’autonomiser, de se maintenir librement à l’écart des automatismes, tout en reprenant en main une recréation démocratique des protocoles. En anglais, cela se dit empowerment ; en français classique, capacitation.

Face à cette double logique, les vieux mondes analogiques élitistes du double langage et du bluff, ceux notamment de la politique et des institutions diplomatiques, ne peuvent qu’être ébranlés. Le message qu’envoie, entre autres, Wikileaks à ceux qui gouvernent est le suivant : à présent que vous avez recours à la logique numérique pour organiser le monde et contrôler les masses, sachez que les masses pourront avoir accès, comme vous, à ce protocole universel pour le détourner ou en démasquer les usages hégémoniques. Cette démocratisation paraît inévitable, à moins de mettre en prison tous ceux qui connaîtraient la programmation informatique : une tentation qui semble démanger certains dirigeants, y compris en France.

Celui qui règne par le code tombera par le code. Ceux qui entendent contrôler les masses par la biométrie, le contrôle électronique, doivent s’attendre à voir les protocoles numériques se retourner contre eux grâce à la vigilance de quelques uns, pourvu qu’Internet et la presse restent libres. Une liberté qui ne doit pas être que technique, mais critique et constructive. Car n’oublions jamais, avec Orwell, que le numérisme seul, sans créalisme collectif, ne mènera pas à plus de démocratie, mais seulement au meilleur des mondes.

 

 

 

 

LdM, auteur de L’art d’être libres au temps des automates (Max Milo, 2010)

 

 

 

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02/12/2010

Le créalisme est une éthique du sublime

 

par Luis de Miranda

 

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Beaucoup de questions existentielles et philosophiques, individuelles et collectives, se nouent autour de la question de la limite et du sublime.

Au long de notre vie, malgré nos progrès, malgré notre accroissement éventuel de puissance ou de pouvoir, malgré nos joies et nos réussites, nous ne pouvons cesser, si nous sommes honnêtes, de nous sentir limités. Cette sensation est sans cesse trouée, contredite et renforcée à la fois, exaltée par le sentiment du sublime. C’est là une expérience humaine fondamentale : nous avons toujours des limites, que celles-ci soient intellectuelles, sociales ou physiques. Mais la spécificité poétique de l’humain est dans le sentiment du sublime, le respect de l'illimité, mis à mal par la logique du numéraire et de l'adaptation, dont la propagande vous dira que vous pouvez être illimité par la voie de l'ego-trip.

Nos limites évoluent. Nos bornes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui. Ce point est corollaire d’une autre idée importante : il vient un temps où nous nous apercevons que le fait de vouloir repousser sans cesse ses limites est un leurre s’il ne s’accompagne pas de la conscience que notre identité, notre présence au monde sont déterminées par notre rapport cospirituel à autrui autant que par notre désir de rejoindre un absolu sans frontières. Ce qui définit le Surpoète : l’invention des limites par le dialogue, la construction commune de repères qui restent fidèles au sublime.

La liberté, nous la définirons comme un pouvoir autonome d’inventer de nouvelles limites en restant fidèle au sentiment du sublime et à une éthique de l'entente. Le sublime est invisible, il est à ouïr.

Les choses dépendent plus ou moins de nous. Ou comme le disait le stoïcien Epictète, « il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous »[1]. Il ne faut jamais confondre les idées que l’on se fait de la vérité et la vérité. Le sentiment d’une limite peut être une idée fausse : c’est une représentation plus ou moins basée sur l’expérience, les habitudes ou l’opinion commune. Détournant la sagesse de l’école stoïcienne, nous mettrons en évidence une question qui devrait toujours accompagner la sensation d’une entrave : est-ce qu’il dépend de moi de dépasser cette limite ?

Le seul fait de percevoir une limite indique que nous avons une représentation du possible. C’est là le signe que les bornes, lorsqu’elles sont conscientes, ont des chances d’être sociales, culturelles, liées à la somme des connaissances et des représentations à une époque donnée. Il faut lire le bijou de Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime. On y comprend que le beau est inférieur au sublime parce que plus conservateur : « Le sentiment du sublime, tantôt s’accompagne de tristesse ou d’effroi, tantôt de tranquille admiration, et tantôt s’allie au sentiment d’une auguste beauté. J’appellerai sublime-terrible la première sorte de sublime, sublime-noble la deuxième,  sublime-magnifique la troisième. Une profonde solitude est sublime, mais elle inspire l’effroi. Le sublime est toujours grand, le beau peut aussi être petit. »

Dans un monde où l'esthétique est de plus en plus codée, standardiséeet réglée par le numérisme, la catégorie du sublime reste la clé d'un territoire authentiquement artistique, éthique et pratique.Que serait une existence qui garderait pour axe le souci du sublime,lors même que les limites de l’adaptation nous quadrillent ? 

Le sublime est peut être l'une des seules voies par lesquelles nous avons encore accès au créel, perçu et senti comme un devenir absolu et créatif. C'est dire que la question de la liberté y est intimement mêlée. Le créalisme ne défend pas un monde plus beau, mais la cohabitation respectueuse de mondes plus proches du sublime, une cohabitation accessible par une éthique de l’âme oyante et non une cosmétique de la représentation.

« Que dois-je faire ? » Agis de telle façon que tu sois fidèle au sentiment musical du sublime en toi, tout en respectant le dialogue avec le sentiment du sublime chez l'autre.

 

 



[1] Arrien, Manuel d’Epictète, vers 140 après J.-C.

 

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30/11/2010

CREALISM CLAIMS

 

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photo Eric Garault (détail)

 

Crealism claims that the world ought to be our common work of art. 

Therefore, there shall be less and less separation between the everyday life and the esthetical moments that art provides. 

Crealism claims that we should stop to adapt to reality as if it were truth.

Therefore, we should be the architects of our reality, by co-creating our orders and game rules.

Crealism claims that the flow of the Creal is the ever creating vibration from wich reality is shaped.

Therefore we should be aware that there's always much more in life than what we see.

Crealism claims that society should be organized around the values of art and creation, and not the market money values.

Therefore, we should all participate in making the art market less absurd and speculative. "A new society would be necessary if art ought to be innocent again" Thomas Mann.

Crealism claims that improvising is existing, but order is necessary.

Therefore we should work on an equilibrium between happenings and protocols.

Crealism claims that numerism wants to rule the world and impose its codes, but that Eros is stronger that Numeros.

Therefore we should play with the automatons to make them produce freedom, and settle our own codes.

A Crealist is a receptor of the Creal, a compositor of existences.

Crealism claims that perception is a point of view.

Therefore we should deconstruct the perception clichés.

Crealism claims that every human being plays a different music, on a personal tone.

Therefore we should encourage singularities and listening.

Crealism claims that too much information kills the imaginative power, and that without imagination reality is dead and reproductive.

Therefore we should let empty spaces copulate with informed spaces.

Crealism is an enemy of standardisation and mimetism.

Therefore we will produce our own ephemerous repetitions to break the routines.

Crealism claims that there are many worlds.

Therefore we will consider our space of expression as a field for multiple systems.

 Crealism wants to fluidify heavy dualisms, like man/woman, art/business, poetry/reality, death/life.

Therefore we will try to give birth, alltogether, to a more generous and genuine world.


Luis de Miranda

23:52 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : crealism | |  Facebook | |  Imprimer