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28/03/2012

Luis de Miranda parle de la mutation créaliste

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podcast
 

 

Enregistré le 27 octobre 2011 - Interview radio (BFM)

 

Le créalisme est un mouvement philosophique, artistique, politique et existentiel nommé par Luis de Miranda dans les années 2000, à partir du néologisme Créel (néologisme forgé à partir de créer et de réel), terme qui trouve son origine dans son roman Paridaiza et dans son essai sur Deleuze, "Une vie nouvelle est-elle possible ?" Les sources sont, entre mille autres, Nietzsche, Bergson, Lacan, Hegel, Heidegger et Deleuze.

Le créalisme est le respect amoureux des différences qui veulent advenir à l'existence et son mot d'ordre est faire exister ce qui n'existe pas en devenant compositeur de sa vie. C'est historiquement la prise de conscience collective, après l'effondrement post-moderniste, que la réalité n'est pas analogue à la vérité, mais que les producteurs du réel tendent à chaque époque à imposer leur codage comme vrai et absolu. La création s'étend dans le domaine public. L'émancipation humaine repose non pas sur l'adaptation aux protocoles existants, mais sur l'ordination de nouveaux ordres reflétant mieux notre âme et notre désir, un processus que les artistes connaissent bien et qu'il s'agit de démocratiser. Il s'agit de faire de la Terre notre oeuvre d'art musicale, harmonieuse. Le créalisme vise à enchanter les pratiques sociales et à introduire du jeu dans nos codes. Désobjectiver notre monde et désautomatiser les humains. Le créalisme ne dit pas que le réel n'existe pas, mais qu'il est toujours déjà mort ou en cours de décomposition (et donc à terme étouffant), puisque sans cesse dépassé par le créel et la nécessité de nouvelles ordinations répondant à l'onde de la novation (qui n'est pas nécessairement une innovation technologique).

 

Le créalisme n'est pas une réactivation de la perspective protagoréenne, trop anthropocentrique, qui fait de l'homme un manipulateur et de la vie un arsenal. Le créalisme n'affirme pas que l'homme est le créateur originel et le maître et possesseur de la nature. Les humains ne peuvent rien créer sans l'aide du chaosmos qu'est le créel. L'humain ordonne des mondes, choisit parmi les multiples possibles du fleuve des crealia, dont la plupart restent des vibrations en puissance. Nous devons retrouver notre capacité à co-construire le monde plutôt que nous adapter à des réalités construites par des créordinateurs qui chercheraient à avoir le monopole de la production du réel.

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24/02/2012

30 propositions pour une société créaliste

Texte d'abord publié le 11/04/2010

 

Merci à la centaine de présents à la soirée de ce vendredi, qui se sont donnés au jeu des règles pour une société autre. Voici un pot-frais de ce qui est ressorti de leur stylo. Co-création politique :

1 - Dire oui au passage du dedans vers le dehors et vice versa.

2 - S'employer à gommer son ego.

3 - Rien n'est vrai, tout est possible.

4 - Règle d'apprentissage : partir d'un domaine éloigné pour se rapprocher du point à enseigner.

5 - Ne jamais imaginer la réponse de l'autre avant de l'entendre.

6 - Avoir toujours, partout et à chaque contact, de la bienveillance.

7 - Dream you heart forth. Take action to instill your reality.

8 - Prendre son voisin par les bras et le faire voler comme un papillon.

9 - La vraie vie doit commencer très tôt.

10 - Efforcez-vous de voir l'autre en vous.

11 - Parler pour créer.

12 - Censurer la censure.

13 - Ne respirer qu'avec le ventre.

14 - Être responsable de ses actes, assumer les conséquences de ses choix.

15 - La liberté est une valeur fondamentale non négociable.

16 - Toujours se demander : Que penserais-je de ce que je suis en train de faire si j'étais quelqu'un d'autre ?

17 - Chercher son bonheur dans quelque chose qui ne s'achète pas.

18 - Interdire des domaines à l'économie.

19 - Répondre aux propositions de faire l'amour selon son désir. Arrêter de considérer le désir comme une perversion.

20 - Abolir les frontières et remettre la calèche au goût du jour.

21 - Encourager et valoriser le développement des particularités propres de chaque individu naissant pour qu'il puisse offrir sa fleur unique au monde (au lieu d'abraser ces particularités pour en faire un être standardisé).

22 - Arrêter de faire la gueule sans raison et respirer sous l'eau comme les raies mantas.

23 - Rendre le déraisonnable obligatoire.

24 - Identité internationale pour tous. Possibilité d'aller travailler n'importe où.

25 - Respecter et préserver les lieux d'expression artistique.

26 - Arrêter de marcher pour danser dans la rue. Se donner des fleurs en échangeant des mots courtois.

27 - La fin ne doit jamais justifier les moyens.

28 - Se faire des baise-mains érotiques.

29 - Chaque personne qui émet un jugement critique doit aussitôt faire une contre-proposition positive.


30 - Et vous, quelle est votre règle pour une société créaliste ?

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27/12/2011

Créalisme et liberté - interview de Luis de Miranda

 

Interview du 30 mai 2011, journal La Tribune

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Vous avez été l'un des premiers intellectuels à réagir à chaud à l'arrestation de DSK, analysant dès le lendemain dans Libération la chute d'un héros de tragédie. Comment voyez-vous aujourd'hui les conséquences de cette affaire sur la politique française ?

 

DSK incarne une certaine ambiguïté française : le grand débat de la campagne sera de savoir ce que signifie être de gauche ou de droite. Certaines valeurs sont censées être de droite : considérer que l'individu est le principal responsable de ce qui lui arrive. D'autres sont censées être de gauche : la tolérance libertaire, le culte des « victimes ». Pour y voir clair, il ne faut jamais perdre de vue la distinction entre l'idée d'adaptation et celle de transformation. La droite française resterait plutôt identitaire : elle aurait tendance a penser qu'on naît à l'intérieur d'une certaine typologie sociale et que pour réussir il faut avoir à la naissance, de manière plutôt innée, un caractère de gagnant et franchir des étapes préétablies, respecter les codes et prendre des risques mesurés. Son slogan, ce serait plutôt : adaptez-vous ! La gauche serait plutôt transidentitaire, elle devrait croire davantage à la renaissance des âmes par l'éducation, à la redéfinition démocratique des protocoles et l'expérimentation des possibles par des risques inouïs. Son slogan, ce devrait être : ne vous adaptez jamais complètement ! Créez de nouveaux codes ! Mais ce sont là des simplifications qui se retrouvent chez les électeurs de tout bord. Par exemple, l'idée qu'il faut une hiérarchie pour orienter une structure, des maîtres éclairés, est-elle de droite ou de gauche ?

DSK semblait incarner des tendances complémentaires, un deux-en-un pratique qui dispensait d'inventer un avenir autre, le héraut d'une social-démocratie gestionnaire. C'était en apparence le candidat sécuritaire du non-choix et de la gestion tranquille. Il défend un socialisme de l'émancipation, mais aucune réelle émancipation ne peut advenir si l'on maintient au cœur de la machine sociale la loi capitaliste de la plus-value financière plutôt que celle d'une existence active ayant réellement prise sur la société. La biographie de DSK est plutôt celle d'un opportuniste : un individu qui sacrifierait ses idéaux pour gagner en puissance sociale personnelle. Il séduisait par son charisme et son côté deux-en-un, et illusionnait par sa carte du PS. Or le PS français est pris dans la même schize, le même clivage mental que DSK : il semble avoir peur de rêver des modèles nouveaux, obnubilé qu'il est par la prise de pouvoir. Aujourd'hui c'est à la fois la capacité d'action et de création de sa propre vie qui doit être bien assumée par la gauche, bref une certaine forme d'entrepreneuriat existentiel, mais aussi une participation de chacun à un ordre social novateur où le pouvoir et l'argent ne soit pas nos idoles. Il faut cesser de diaboliser à gauche aussi bien l'esprit utopique que l'ordre, l'audace individuelle, la territorialisation de son désir, comme par exemple le fait de vouloir créer son entreprise, mais aussi de vouloir se reconnaître ses rêves dans le monde qu'on habite plutôt que de le subir. La gauche français est trop réaliste. Nous sommes en France dans cette situation paradoxale, dans laquelle Marine Le Pen apparaît presque comme une candidate de gauche, parce que la gauche est empêtrée dans une position molle, notamment quant à la nécessité de refonder une Europe culturelle forte, civilisationnelle - idéaliste et pragmatique à la fois. A l'échelon européen, il est évident que tôt ou tard nous allons subir - nous subissons déjà - le retour de boomerang d'une Europe trop financière et qui avance à la traîne des Etats-Unis, comme un continent mineur. Il serait souhaitable de retrouver l'esprit d'une Europe de la connaissance, de l'action novatrice, faite de valeurs d'appartenance à une histoire audacieuse, faite d'élitisme généreux et de fidélité à un idéal utopiste et culturel qui existait par exemple chez Victor Hugo. On ne peut pas changer le monde tous les matins, mais sans désir de le faire on ne va pas très loin. Le problème de fond de l'Europe c'est qu'elle n'est plus assez fière d'elle-même, que ceux qui y détiennent le pouvoir sont trop académiques et conformistes tandis que sa jeunesse reste trop superficielle, mal organisée (bien qu'elle commence à se réveiller) et beaucoup moins intellectuellement formée qu'on le croit. Or un corps social qui n'aurait plus de fierté et perdu son culte du savoir ne porte plus de valeurs régénératrices. Compte tenu de son Histoire, l'Europe doit redevenir un territoire de connaissance et d'audace, et Paris, rêvons-le, la capitale des Nouvelles Lumières. Je suis politiquement optimiste : ce processus est en cours, en tous cas c'est le sens de mon action personnelle, et je loin d'être le seul.

La communauté féministe a été très choquée des prises de paroles des uns ou des autres dans l'inculpation de DSK. A l'heure où le débat sur la parité agite l'Etat et les entreprises, pensez-vous que nous sommes repartis dans un combat féministe aux accents du passé ?

C'est évidemment une autre question qui va diviser la France, et avec l'affaire DSK, elle prend de l'ampleur. Beaucoup de femmes pensent encore qu'il y a trop d'inégalités hommes/femmes et d'autres disent vouloir arrêter les catégories de genre. Le risque simplificateur de ce scandale, c'est que les hommes fassent tous figures de machos du fait de la seule structure de leur désir, historiquement moins réprimé que celui des femmes. Le discours victimiste des féministes m'ennuie lorsqu'il insiste trop sur des différences artificielles. C'est une erreur de jouer les femmes contre les hommes et vice versa. Il est toujours inélégant de s'appuyer seulement sur des injustices pour s'affirmer, et heureusement, certaines féministes ont des propositions intéressantes, actives, et ne reposant pas sur le ressentiment ou la haine, mais sur des idéaux de rapports autres. Mais on observe depuis plusieurs années une culpabilisation, voire une criminalisation a priori du désir masculin, qui serait « animal ». En gros, le désir animal serait vilain. Faut-il le remplacer par un désir minéral ou végétal ? Réinventons plutôt les rapports de genre, mais ne créons pas une société hygiéniste où le simple fait d'aborder poliment une femme dans la rue est perçu comme suspect et anormal. Par ailleurs, le fait qu'une Clémentine Autain se mette en valeur en nous ressortant régulièrement qu'elle a été violée me paraît aussi vulgaire que les saillies machistes de certains.

 

Vous avez écrit qu'il y avait une continuité pulsionnelle en France entre Sarkozy et DSK. Selon vous notre devise républicaine "Liberté, Egalité, Fraternité" sonne comme une injonction intenable et psychorigide, propre à faire naître des pulsions contraires. Faut-il en changer ?

Pas nécessairement, mais le travail de sa mise en œuvre reste devant nous. Pour l'instant cette devise s'est surtout réalisée dans les objets plutôt que les sujets. La liberté s'incarne ainsi dans la libre circulation des marchandises, et l'Egalité dans la standardisation des produits. La Fraternité, elle, se retrouve dans la connectique universelle et la compatibilité croissante des machines entres elles. Du côté des individus en revanche tout le travail reste à faire : c'est un travail de connaissance autant que d'action. La liberté est un art d'édifier l'avenir. L'Égalité, paradoxalement, devrait être la chance donnée à tous de se construire un destin différent, « incommun », la chance de pouvoir être inégaux en termes de diversité de mondes, plutôt qu'en termes de privilèges matériels. La Fraternité a encore trop de relents crypto-religieux, de morale chrétienne, alors qu'elle ne peut avoir lieu que dans l'action et pas seulement l'empathie. La vraie fraternité est la camaraderie et l'émulation de ceux qui construisent le monde. Sous ces acceptions, la devise française devient un objectif à réaliser.

N'y-a-t-il pas déjà des signes dans la société française qui montrent que ce désir est déjà là ?

En France comme ailleurs en Occident, neufs citadins sur dix ne sont pas contents de leur travail. Paris est la ville qui consomme le plus d'antidépresseurs au monde. Comment vivre dans une société ou un maximum de "citoyens" n'a plus l'impression d'être en harmonie avec, d'une part, le monde extérieur et, d'autre part, son désir profond. Chacun s'adapte à outrance et vit dans ses fantasmes. Plutôt que de se complaire dans un sentiment d'insatisfaction ou, pire, dans un optimisme forcé qui ressemble à du déni (positiver à tout prix, à grand renforts de drogues ou d'illusions), il s'agit d'être assez honnête vis à vis de soi pour admettre - c'est la première étape - que l'on ne reconnaît pas son âme dans ce qui nous environne.
Certes nous sommes tous empêchés à un moment ou à un autre. A ce titre, l'histoire de DSK est émancipatrice - comme le sont les frasques de Sarkozy - car même des hommes aussi puissants qu'eux peuvent perdre le contrôle. Si chacun reconnaît dans la cour des miracles qui semble aujourd'hui dominer le monde que l'être humain est faillible, que ce n'est pas la perfection qui gouverne mais le désir, alors il cessera de s'empêcher de participer à la construction du monde au prétexte qu'il se trouve anormal, pas assez doué, inconstant. Ceux qui nous gouvernent sont de grands avides plutôt que de grands sages. Prenons la télévision : ceux qui font la pluie et le beau temps dans les médias semblent de plus en plus fous, incultes et aberrants. Je le regrette, mais cela a au moins un mérite : le spectateur du cirque des puissants se dira peut-être : cessons de lire des tonnes de manuels de développement personnel pour devenir parfait, cessons de faire des régimes, cessons de se réprimer tous les jours. Ce n'est pas la probité ni la perfection qui gouverne le monde, mais la volonté de puissance. Osons vouloir. Mais ajoutons-y les plus sublimes des "monstruosités" : l'honnêteté et la justice.

N'y-a-t-il pas dans cette posture le danger de se dire qu'il n'y pas de grands hommes et raviver ainsi une haine des maîtres ?

Evidemment. Cela nous renvoie au postmodernisme, cette période où les masses ont découvert la faculté de choisir, mais sur un mode consumériste : une période où l'on a voulu tuer les maîtres et la connaissance. L'autoritarisme arbitraire n'est certes pas souhaitable, mais une société sans maîtres ne peut être viable - reste à savoir ce qui fait la maîtrise : je crois que c'est la connaissance et le savoir-faire, plutôt que la seule volonté de puissance. Je ne crois pas à la société horizontale, mais pas non plus aux organisations trop pyramidales et monopolistiques. Je défendrai plutôt l'idée de " microcosmopolitisme", dans laquelle tout individu, indépendamment de ses origines, est un acteur d'un monde qui en côtoie d'autres : en quelque sorte, je défends l'esprit des minorités, mais à condition que celles-ci soient basées sur des valeurs de connaissance plutôt que sur des prémisses physiques illusoires ("en tant que femme, en tant que Noir, en tant que victime", etc). Si l'on met en place les conditions permettant d'émanciper au maximum les sujets, on fera apparaître davantage de citoyens cherchant à devenir maîtres de leur destin tout en construisant ensemble des mondes divers. Dès lors on neutralise les monopoles. Celui qui veut dominer tout le monde finit par ne dominer personne car son monde est plat, lisse les différences et ne crée pas d'affinités électives. C'est le problème de la mondialisation standardisante héritée du XXe siècle. Un vrai maître ne cherchera pas à s'entourer de beaucoup de monde mais seulement de quelques personnes. C'est bel et bien de la microcosmopolitique : favoriser la création et l'ordination de mondes divers sur des valeurs diverses mais coexistant dans un respect mutuel, non-hégémonique.

Vous avez ainsi donné naissance à un mouvement baptisé "le créalisme" et rédigé en 2007 un manifeste du créalisme traduit en plusieurs langues. Depuis vous êtes régulièrement invité à l'étranger pour donner des conférences, notamment en Tunisie ou en Islande. Ne craignez-vous pas une dérive sectaire ?

(Rires) Il n'y a rien d'occulte ou de caché dans le créalisme : c'est un état d'esprit que j'ai notamment analysé dans mon livre L'art d'être libres au temps des automates et dans mon dernier roman, Qui a tué le poète ? Le monde dans lequel nous vivons est l'actualisation par la connaissance et l'action de certaines de ses infinies possibilités. Il y a toujours d'autres possibles, plus justes peut-être, plus intenses, qu'il ne tient qu'à nous de faire affleurer en artistes de l'existence, en compositeurs des organisations. Face à la progression de l'ère numérique, et du numérisme en général, qui transforme tout en chiffres, en statistiques, en prévisions, en courant binaire, le créalisme constitue un antidote poétique aux impasses du capitalisme (au sens grec de création autant qu'au sens français de délicatesse). Le comportement créaliste révèle le monde en tant qu'il est notre cocréation commune incessante et novatrice, en complicité avec la Vie, ce flux que je nomme le Créel pour bien l'opposer au Réel. Etre créaliste c'est tailler dans le Créel, ce réel en devenir qui n'est jamais figé en soi. C'est mettre en œuvre notre capacité à favoriser le déploiement d'espaces d'existence libérateurs d'harmonie, de beauté, d'amour, d'aventure, d'improvisation et de novation. Etre créaliste, c'est désirer construire sa réalité plutôt que de s'adapter à la réalité des autres.

Vous avez fondé le "C.R.E.E.L.", Centre de Recherche pour l'Émergence d'une Existence Libre. Est-il proche des valeurs de liberté de 68 ?

Le C.R.É.E.L. est une association à valeur encore symbolique, qui doit avoir quelques dizaines d'euros sur son compte bancaire, ce qui pour une secte est bien maigre (rires). Oui, je ne suis pas anti-68. Il s'agit, comme le voulait l'esprit de l'époque, de structurer sa vie et ses choix de vie de manière la plus autonome possible, d'expérimenter des codes divers dans les rapports humains et les modes de production. Mais je ne crois pas à la fuite à la campagne façon Larzac, ni au romantisme hypercritique façon Tarnac. Le créalisme est dans le monde, il le transforme de l'intérieur, il est pragmatique. J'ai fait HEC parallèlement à mes études de philosophie pour mieux saisir mon époque et éviter de sombrer dans les considérations abstraites et les fausses idées du monde, comme beaucoup d'universitaires. Puis j'ai cocréé, avec quelques hommes et femmes partageant mon idée de la culture, un écosystème idéologique ouvert, un dispositif critique non propagandiste, un laboratoire de pensées, un haut-parleur d'expériences : les Editions Max Milo, dont je suis le directeur éditorial et l'un des actionnaires. J'ai donc appliqué une devise marxiste : pour changer le monde, il faut avoir prise sur les forces de production. Mais je ne suis ni communiste (comment peut-on encore adopter cette étiquette sans insulter l'Histoire ?), ni à strictement parler capitaliste, même si pour l'instant, par pragmatisme, je dois jouer au minimum les règles du jeu. Je crois plutôt à un spiritualisme dialectique : les idées, à force de persévérance, peuvent transformer la réalité. Dans le capitalisme, on place la plus value et le profit financier au centre de l'action, du désir et de la motivation. Dans le créalisme, on place au centre de l'action la liberté créatrice, le sens de la justice, l'écoute des différences et la cohérence avec son esthétique personnelle. Un esprit créaliste est capable de renoncer aux sirènes de l'argent ou du pouvoir lorsque cela met en cause son intégrité. Le créalisme n'est qu'un mot-valise contagieux qui transporte une tendance qui a toujours existé chez les dominants mais se démocratise aujourd'hui. Le monde est aujourd'hui dans un moment créaliste historique : la vieille distinction entre l'individu et le collectif est transcendée par la volonté de plus en plus collective d'être acteur de ce monde et de s'y réjouir en profondeur, corps et âme.

Cela veut dire selon vous que c'est gagné ? Que nous allons tous devenir des créalistes ?

Notre monde reste encore lourdement réaliste et mimétique. Les risques de totalitarisme et de peur face aux responsabilités qui nous incombent sont encore immenses. J'ai été invité début avril à donner une conférence à Carthage à partir de mon livre, L'art d'être libres au temps des automates, dont j'ai distribué gracieusement une centaine d'exemplaires. J'ai senti les Tunisiens empêtrés entre le néo-libéralisme et la montée de l'islamisme - beaucoup d'entre eux restent sceptiques face à ces deux tendances. Ils sentent une possibilité hypothétique de réinventer leur société en faisant confiance à des propositions audacieuses, mais subsistent encore beaucoup d'inerties, de nombreuses dissensions, des paranoïas entre groupuscules divers. Comme dans toutes les révolutions, il y a une quantité anarchique de petits partis qui a émergé ces derniers mois, démontrant une fois de plus que la principale difficulté pour les idéaux c'est de faire groupe, d'organiser le rêve. C'est encore plus criant en France, où nous sommes en plein désenchantement face aux partis politiques. À juste titre, car la seule logique du parti politique, telle qu'on la connaît, est impuissante à satisfaire nos idéaux globaux, qui ne concernent pas que les salaires ou la sécurité. Aujourd'hui nous sommes face à une véritable difficulté à entrer dans une logique collective autre que celle des loisirs. Se mobiliser collectivement sur des idées reste complexe, notamment parce que notre individualisme actuel encourage "l'opinionisme" plutôt que la connaissance, c'est-à-dire un système dans lequel chacun se contente de défendre son point de vue partiel plutôt que d'agir. Cela donne des conversations de café passionnantes, beaucoup de Gnagnagna - j'ai d'ailleurs écrit un texte drolatique sur cette tendance dans mon livre Peut-on jouir du capitalisme ? Mais il y a une vraie difficulté à structurer l'action, sans doute entretenue par le consumérisme, qui favorise l'ego trip, c'est-à-dire une fausse affirmation de soi. En chacun de nous vit un conformiste et un rebelle.

 

Comment devenir créaliste ?

Pour y arriver, il nous faut nous lancer dans l'aventure de changer pas mal d'approches sur beaucoup de sujets. Ainsi du travail. Il ne faudrait plus employer ce terme, qui vient du latin "tripalium", une racine qui comme chacun le sait renvoie à la torture. Picasso disait : "Les humains ont inventé le travail pour pouvoir fabriquer des réveils". Une conception du travail liée à la souffrance nous rend automates. Nous devrions, à une échelle globale, remplacer le verbe travailler par "œuvrer", dans le sens où chacun prendrait soin de ce qu'il fait et pourrait y consacrer le temps nécessaire, dans un souci de générosité, d'artisanat, d'esthétique, d'invention plutôt que de rentabilité et de panique. Or notre logique financière, notre course au profit, nos compétitions absurdes et aveugles nous rendent cet horizon pour l'instant impossible. Pourtant, nombre d'initiatives entrepreneuriales, plus créalistes dans leur esprit et leurs méthodes, prennent corps au sein même du monde capitaliste, et elles fonctionnent. Les médias devraient en parler davantage.

Car le véritable levier qui pourrait accélérer cet esprit collectif de renaissance et d'émancipation, ce sont les médias. Le mimétisme médiatique actuel, basé encore trop souvent sur la panique, le spectacle et un réalisme gris, est castrateur. Ce qui sature l'actualité telle qu'on nous l'impose, ce n'est pas assez l'évènement social réel mais trop souvent une agitation autour de problèmes irréels orchestrés de telle manière qu'ils prennent une importance réelle. J'aimerais découvrir davantage dans la presse ce qui chaque jour évolue et change dans la société civile. Les journalistes devraient être les sentinelles de l'audace, les témoins de l'expérimentation sociale. Comment certains tentent de s'organiser autrement, comment certains mettent en place des codes alternatifs qui font ou non évoluer ce que c'est que d'être humain. Comment une société se réinvente, c'est cela aussi l'actualité, et non seulement ce catastrophisme mimétique aux allures de volcan islandais ou de réforme gouvernementale du code de la route. Quant à l'image que les médias donnent de la culture contemporaine, c'est trop souvent scandaleux. Ce que l'on présente à la masse en guise de pseudo-actualité culturelle est le produit de la standardisation la plus bornée et d'une volonté de recouvrir à tout prix l'originalité, qui demande du temps à être assimilée. Les critiques littéraires, par exemple, favorisent les plats réchauffés, la médiocrité rassurante, le snobisme creux ou le copinage. C'est mortifère : comme si on mangeait des aliments avariés, le cerveau à terme ne fonctionne plus. « Braindead », dit-on dans les films d'horreur. J'accuse beaucoup de journalistes culturels d'être complices de la zombification des esprits. Or la culture est un enjeu essentiel pour construire un monde plus vivant. Quant à Frédéric Mitterrand défendant Skyrock au nom de la « pluralité des expressions », c'est risible et effrayant à la fois. Le paysage culturel français est en crise, mais pas parce que Skyrock aurait pu disparaître. La crise spirituelle que nous vivons est notamment le produit d'un consensus anti-intellectuel qui occulte la connaissance, l'effort mental et les concepts, sous prétexte que les Français seraient trop bêtes pour ce qu'il y a de meilleur. Il y a une Lady-Gagatisation de la culture à l'échelle internationale, mais la France a le devoir historique de donner l'exemple. Elle ne peut se contenter d'être la nation du luxe uniquement en matière de mode vestimentaire. Le luxe est cette invention de l'esprit, cette passion de l'inutile qui a engendré les mathématiques et la poésie. Sur ce point, j'appelle à une véritable prise de conscience nationale, car il y a urgence. N'oublions jamais que la créativité, la connaissance et la pensée - ou leurs lacunes - sont au cœur de notre production de la réalité.

 

 

Propos recueillis par Sophie Péters - 30/05/2011, 10:35

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15/10/2011

Appendice au manifeste du créalisme

 Lire ici le manifeste originel du créalisme

 

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1. Le créalisme est une cosmopolitique de l'intégrité, qui scelle le retour dans les affaires humaines de la fidélité à soi dans la mondification du multiple. C'est la conviction qu'un humain à qui on ne permettrait pas d'inventer une partie de sa réalité est un mort vivant. De la réalité, tant qu'elle existe, nous avons à être les auteurs et non les otages. Commençons aussi à penser à des mondes symphoniques qui ne soient pas des agencements de choses (res) : un monde créel.

2. Le Créel se définit comme un chaosmos de novations tendant vers une infinité de mondes cohérents. D'un point de vue microcosmique, "le monde est ma création". D'un point de vue éthique, "le monde doit être ma création". D'un point de vue cosmologique, le monde est la composition jamais pleinement épuisée du Créel. Le créalisme n'est pas un anthropocentrisme : il est ouvert sur l'altérité vibratoire qui le fonde.

3. Le créalisme est une discipline créanalytique, sensible et sensée, une possibilité de vie philosophique fondée sur un principe de participation sociale, politique, esthétique et éthique des individus et communautés au réel conçu comme actualisation du Créel. Le Créel s'oppose aussi bien aux conceptions objectivistes et déterministes du monde (qui tendent à ne percevoir que le réel) qu'à tout essentialisme idéaliste (qui tend à oublier le réel). Le Créel est un quasi-absolu auquel on peut accorder foi ou que l'on peut maintenir sous le régime du pari volontairement incertain, qui ne serait efficace que par un accord humain, et qui vise à éviter les dogmatismes tout en sortant de l'impasse relativiste, subjectiviste et objectiviste, d'un monde d'étants agencés techniquement et sommés d'être hiérarchiques. 

4. C’est de l’intérieur de la motion de création que nous en dégageons les présupposés, les origines et les écueils possibles, en élaborant, au fil même de notre raisonnement et de nos interactions quotidiennes, l’ébauche d’une méthode « créelle », qui ne soit pas qu’analytique, qui ne décompose pas systématiquement le monde en éléments objectifs, mais qui soit aussi le fait d'un existant le plus libre possible. Créanalyse plutôt qu’analyse, pour nous démarquer du cartésianisme, c’est-à-dire de la position centrale d’une subjectivité mathématisante qui n’aurait d’autres certitudes que son doute, sa volonté de savoir sur le modèle de l’arithmétique et l’affirmation d’un ego cogitans, un je (expéri)mental qui soit une « chose qui pense »[1]. Créanalyse et non « déconstruction », car nous ne voulons pas présupposer que notre société soit construite sur le seul mode des machines ou du bâtiment, matériellement. Nous ne cherchons pas tant à nous représenter le monde, c’est-à-dire à le dupliquer au sein d’un système cohérent, hyperlogique mais empaillé, qu’à lui offrir la joie, le don, le jeu et le désir actif que nous sentons couler dans nos veines.


5. La théorie physique la plus proche du créalisme est ladite théorie des supercordes. Cette question est creusée dans le texte qui suit, une cosmogonie syntonisée par Luis de Miranda : Aux frontières du Créel.pdf

 


En épilogue au Festival Crealia 2011, au Portugal. 


[1] « Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. » (Méditations métaphysiques, 1641).

 

  Pour aller plus loin : L'art d'être libres au temps des automates9782353410835.gif

Une vie nouvelle est-elle possible ?

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Ainsi que les autres ouvrages de Luis de Miranda

 

 

 

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16/07/2011

Le métajoueur créaliste

 

En lecture et téléchargement libre, voici le chapitre 4 ("Application IV") de L'ART D'ÊTRE LIBRES AU TEMPS DES AUTOMATES (Luis de Miranda, Max Milo, 2010)

 

Application IV.pdf

 

 

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28/06/2011

Sortir du réalisme, devenir créaliste, par Guillaume Blivet

 

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« Le cerveau humain aime une idée étrange autant que le corps apprécie une protéine étrange, et y résiste avec la même énergie. » W.I Beveridge (scientifique)

A l’heure où j’écris cet article, mon logiciel de traitement de texte ne reconnaît pas le mot « créalisme ». Alors j’imagine que tout comme ce logiciel, beaucoup de personnes ne connaissent pas le créalisme alors même que certains sont créalistes ou en train de le devenir.

« Chacun considère les limites de sa propre vision comme étant les limites du monde. » Arthur Schopenhauer (philosophe)

Dans « créalisme », il y a à la fois la notion de « création » et la notion de « réalisme ». En ce sens, le « c-réalisme » dépeint une réalité en création dont nous sommes les acteurs. Or, la réalité est quelque chose d’inhérent à nous-mêmes. Nous sommes seuls à vivre notre réalité. Chacun a sa réalité et chacun vit dans sa propre réalité. Même si nous pouvons faire partager notre réalité aux autres et tenter de leur montrer comment nous la voyons afin qu’ils changent leur point de vue sur celle-ci, il n’en restera pas moins qu’une réalité propre à chacun.

« Je ne pense pas qu’il y ait d’émotion qui égale celle de l’inventeur lorsqu’il voit une création de son esprit devenir réalité. » Nikolas Telsa (inventeur du courant alternatif)

Si nous avons quelque chose à créer dans notre vie, c’est, en tout premier lieu, celle-ci. Nous sommes les seuls créateurs de notre vie et c’est à nous qu’il appartient de la créer. Cette création participera à notre vision de la réalité et donc créera une nouvelle réalité. Être créaliste tend à dépasser une vision conventionnelle et passive de la réalité telle que nos cultures la conçoivent (trop) souvent, afin d’activer un espace de liberté créatrice en nous.

Pourquoi changer notre culture « réaliste » au profit d’une culture « créaliste » ? Nous avons en effet un héritage philosophique prônant une forme de réalisme depuis Platon. Plusieurs courants philosophiques, artistiques, littéraires ou politiques ont tenté de dépasser cette notion de réalisme : réalisme fantastique, réalisme magique, surréalisme, idéalisme, etc. Néanmoins, toutes ces conceptions ne cherchent qu’à saisir et à appréhender la réalité de la matière et de l’esprit (en opposition ou non). A trop vouloir comprendre la réalité à travers des conceptions parfois très précises et pointues, l’expérience créatrice de la réalité en devient occultée. D’où la nécessité du créalisme.

« Fais de ta vie un rêve, et d'un rêve, une réalité. » Antoine de Saint-Exupéry (écrivain et aviateur)

Nous allons à la recherche de notre propre rêve et il ne sert à rien d’aller courir des rêves provenant d’ailleurs que nous-mêmes. Les médias et les institutions tendent à nous faire croire que nos désirs doivent se construire de telle ou telle manière, qu’une vie normale doit être vécue de telle ou telle manière, que l’amour se ressent avec tel ou tel type de personne et se vit de telle ou telle manière… Mais ces concepts sont des rêves provenant d’autres sources que nous-mêmes. Nous avons la possibilité de les copier avec le risque de nous éloigner de nos propres désirs. Mais nous avons aussi la possibilité de vivre nos désirs en écoutant profondément ce qui vibre en nous. Ainsi nous créons une réalité plus proche de notre désir profond et donc plus propice à nous satisfaire et à nous épanouir.

Lorsque nous allons voir un film au cinéma, tout se passe comme-ci nous faisions l’expérience d’un rêve autre que ceux émanant de nous-mêmes. Ce rêve peut nous aider à mieux comprendre notre réalité, mais il peut aussi nous écarter de notre propre réalité jusqu’à nous faire oublier ce que nous sommes. Lorsque nous rêvons, tout se passe comme si nous faisions l’expérience de cette réalité vibrante en nous ; nous faisons notre propre cinéma. C’est ce cinéma là que nous n’écoutons pas suffisamment en général. Combien de films, de livres, d’histoires vous rappelez-vous ? De quels rêves vous rappelez-vous ? Êtes-vous en train de vivre vos propres rêves ou bien tentez-vous de vivre les rêves d’autrui ? Vivre ces propres rêves en s’attachant à créer cette nouvelle réalité est une attitude vraiment créaliste.

« Il faut faire de la vie un rêve et faire d'un rêve une réalité. » Pierre Curie (physicien)

Comment la réalité se crée à partir de nos rêves ? Nos rêves sont l’essence de la réalité. Lorsque notre conscience de la réalité se modifie à des moments particuliers tels que les rêves, nous la voyons tout à fait autrement. En effet, nous n’avons plus aucuns stimuli pour la rattacher à quoi que ce soit. Notre cerveau n’a plus besoin d’interpréter ce que nos yeux voient, ce que nos oreilles entendent, ce que nos mains touchent, etc. Il a juste à être l’écoute des profondeurs de notre être et il peut alors déclencher un voyage nous éclairant justement sur nous-mêmes.

« Chaque période est dominée par une mode, sans que la plupart des gens soient capables de découvrir les tyrans qui l'imposent. » Albert Einstein (physicien)

De ce fait, notre environnement nous parle de la réalité à travers différentes voix : la société, les cultures, les médias, les institutions, les entreprises, les courants de pensées, etc. De ce fait, la réalité dont nous entendons parler n’est pas la réalité, mais des visions du monde et de la réalité imposées par certains acteurs de la société. Ces voix nous font rêver la réalité. Certaines de ses voix convergent et certaines s’imposent plus que d’autres. La société de consommation est un rêve devenu réel pour certains.

« Les hommes jugent les choses suivant la disposition de leur cerveau ». Jean-Pierre Changeux (neurobiologiste)

Une illustration claire du paradigme réaliste et consumériste est la célèbre (et juste) affirmation du PDG de TF1, Patrick Le Lay : « […] soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit [...]. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible […]. » De ce point de vue, les réalistes se revendent entre eux du temps de cerveau humain disponible. Cela est logique, puisque la structure de notre cerveau le rend perméable aux messages publicitaires. Cette tendance réaliste rend notre cerveau indisponible à lui-même pour l’amener dans une réalité de consommation irrationnelle.

Le consumérisme qui fait partie de notre postmodernité (sic) témoigne également d’un comportement réaliste. Pourquoi ? Parce que notre société de consommation fonctionne sur le principe de plaisir et de récompense. Nous consommons et notre cerveau nous charge en dopamine pour nous récompenser ; nous éprouvons du plaisir et notre désir se tourne vers l’objet de consommation, le totem. Voilà la faille qu’exploitent les réalistes. La méthode employée est le marketing et son fonctionnement est aujourd’hui confirmé par les neurosciences. Les travaux scientifiques nous apprennent que notre cerveau détermine nos comportements et nos pensées d'une façon inconsciente en grande partie. C’est pourquoi le marketing moderne, encore appelé neuromarketing, exploite nos circuits cérébraux liés au plaisir, à la récompense et à la prise de décision afin de les détourner d’eux-mêmes et de les tourner vers des objets de consommation. Les objets de consommation assureraient-ils leur survie via les désirs inconscients humains ?

« Le libre arbitre, c’est de faire volontiers ce que je dois faire. » Carl G. Jung (psychiatre)

Le consommateur, le réaliste, croit devoir sa survie et son bonheur dans l’expérience du plaisir à court terme mobilisé par l’acquisition et le gaspillage. Son amour du totem le détourne de son amour pour lui-même et de son amour pour les autres. Si ce mécanisme fonctionne c’est parce qu’il leurre nos comportements inscrits dans nos gènes suite à des millions d’années de survie en milieu hostile. Pour reprendre possession de nous-mêmes, place à l’Homo crealis ! Le créaliste recherche la jouissance durable, les plaisirs et les désirs sur le long terme, le partage et la poursuite de valeurs immatérielles génératrices de satisfaction spirituelle, indépendante des objets de consommation. Son amour pour lui-même l’amène à l’amour pour les autres. De cette façon, la réalité se crée à partir de l’acteur et non plus à partir de l’objet. Pour devenir créaliste, le réaliste se doit de reprendre ses droits et reconnaître ses désirs.

« Bientôt nous devrons regarder à l’intérieur de nous-mêmes et décider ce que nous désirons devenir. » Edward O. Wilson (biologiste)

Bientôt nous rêverons, bientôt nous penserons, bientôt nous réaliserons, bientôt nous créerons.

Bienvenue en Créalie, ce pays qui est en vous.

Si un Centre de Recherche pour une Existence Libre (CREEL) a vu le jour, c’est qu’il répond certainement à un besoin que chaque citoyen peut ressentir au plus profond de son être.

Le créalisme est avant tout une manière d’exister, un état d’être. Ses champs d’applications sont donc multiples.

Ensemble, nous construisons un rêve collectif et ce rêve sera d’autant plus beau si chacun s’attache à vivre le sien.

 

Guillaume Blivet

17:27 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : guillaume blivet, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

ESSAI SUR LES PRINCIPES DU CREALISME, par Gilles Vervisch



bigfish.jpgLa réalité semble être, par définition, ce qui s’impose à l’esprit et qu’on ne peut pas changer : « c’est un fait ! », « c’est la dure réalité de la vie ». On a tendance à opposer d’ailleurs la réalité, en tant qu’elle s’impose à l’esprit, à tout ce qui n’est pas réel et qui, d’une manière ou d’une autre, est une création de l’esprit ; « tout ça, c’est dans ta tête ». On peut penser à l’illusion (prendre ses rêves ou ses désirs pour des réalités), à l’imaginaire. Certes, si le réalisme consiste simplement à dire que pour agir efficacement sur la réalité, il faut d’abord s’y soumettre, on peut admettre qu’il faut savoir être pragmatique. Tout n’est pas possible. Mais bien souvent, « être réaliste » signifie qu’on ne peut rien changer à la réalité. Ainsi, l’homme n’a plus qu’à contempler ou plutôt à constater le monde qui s’impose à lui, sans chercher à y réaliser ses rêves ou ses désirs ; sans même penser à transformer ce monde, sous peine de n’être qu’un idéaliste. « Changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ». Voilà ce qu’on pense quand on est  "cartésien ".

Mais à quelle réalité devrait-on se soumettre ? Et qu’est-ce que la réalité ?

D’abord, d’un point de vue purement philosophique, il est difficile d’admettre que la réalité est ce qui existe indépendamment de l’esprit; qu’elle s’impose à l’esprit. Je dis que la table qui est devant moi existe, qu’elle est réelle. Or, à quoi tient l’évidence de cette réalité ? C’est parce que je la touche et que je la vois. Mais alors, cela signifie que si je n’étais pas là pour voir la table et penser qu’il y a une table, elle n’existerait pas. En bref, c’est dans la seule mesure où la table existe pour mon esprit, qu’elle existe. Une table, elle, ne pense pas. Elle n’est donc rien pour elle-même.descartes.jpg

 

Et quand bien même on laisserait de côté ces considérations trop métaphysiques, à quelle réalité doit-on se soumettre ? À la société telle qu’elle est organisée, capitaliste et consommatrice. Mais d’abord, qui a organisé cette société, si ce ne sont pas les hommes eux-mêmes ? La réalité dont on nous parle, à laquelle on nous demande de nous soumettre n’est pas une réalité naturelle qui s’imposerait à nous avec autant de nécessité que les lois de la nature. Tous les hommes sont mortels, c’est un fait, et l’on ne peut sans doute rien y changer. Mais "Il faut gagner de l’argent pour vivre", "consommer pour exister" ; en quoi cela constitue-t-il une réalité à laquelle les hommes ne pourraient rien changer, dans la mesure où ce sont eux-mêmes qui l’ont créée ?

En fait, la réalité qui nous entoure n’a plus rien de naturelle : elle est tout entière produite par l’homme. Il paraît donc mensonger de prétendre qu’on ne peut rien n’y changer. Mais c’est un mensonge sans doute utile à ceux qui ont intérêt à ce que cette réalité demeure.
En fait, c’est la société humaine, l’idéologie dominante qui veut faire passer l’idée qu’il faut être réaliste. Non seulement elle est mensongère, mais en plus, elle désenchante les rêves. Le monde humain actuel, mondialisé, est ce monde dans lequel on apprend aux individus à être réalistes. Un monde dans lequel on donne l’idée qu’on ne peut ni ne doit changer la réalité, alors même qu’il s’agit de la réalité la plus terne, la plus uniforme qui puisse exister. Tout le monde consomme les mêmes choses, définit son bonheur de la même manière à travers les clichés imposés par la société de consommation.

Il est donc faux de croire que la réalité ne pourrait pas être changée, qu’elle ne sortirait pas, d’une manière ou d’une autre, de l’esprit ou de l’imagination des individus. Après tout, la réalité même qui s’impose aujourd’hui à nous, dans tout ce qu’elle a de plus terne, de paupérisant, etc. est elle-même le fruit de l’imagination et de l’esprit humains. Par exemple, les « cités » ou banlieues et leurs misérables conditions de vies desquelles on semble aujourd’hui incapable de sortir, sont bien l’œuvre de projets utopiques des années 60-70. C’est de l’esprit humain que sort n’importe quel élément de la réalité qui nous entoure, de la plus petite poubelle à la plus grande mégalopole. Ainsi, c’est bien l’imagination qui produit la réalité. On a tort, sans doute, d’opposer l’imagination à la réalité, comme si l’imagination ne pouvait produire que de l’imaginaire. Le monde moderne, avec ses lois économiques, sociales ou politiques, qui s’imposent désormais à chaque individu aussi nécessairement que les lois de la nature retire à chacun l’idée qu’il pourrait changer cette réalité ; et fait croire à tous qu’on doit s’y résigner. C’est bien d’un cerveau humain qu’est sortie la bombe atomique, comme les cités dortoirs, les villes nouvelles, et tous les bidonvilles de la terre. Alors, pourquoi une autre réalité ne pourrait-elle plus sortir du même cerveau ?
L’imagination ne consiste pas forcément à s’évader de la réalité : le scientifique qui émet une hypothèse use de son imagination. Baudelaire l’appelait « la reine des facultés ». Il critiquait le peintre paysagiste qui se contentait de copier la nature, et considérait comme un triomphe de ne pas montrer sa personnalité.

 

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Le « créalisme » prétend donc faire cette synthèse ; réaffirmer que la réalité, loin de s’imposer à l’esprit, est créée par l’esprit lui-même. Notamment son imagination. Loin du « réalisme » qui voudrait nous imposer un seul système monde, une seule réalité, le créalisme affirme, contre Descartes, qu’il vaut mieux changer l’ordre du monde, plutôt que ses désirs ; rendre le monde conforme à ses désirs. Pourquoi le fait de « prendre ses désirs pour des réalités » consisterait seulement à se réfugier dans l’illusion ? A s’évader de la réalité ? Qui a dit qui les désirs ne pouvaient pas créer, transformer la réalité ?

 

Gilles Vervisch

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02/05/2011

L'ART D'ÊTRE LIBRES SUR FRANCE CULTURE

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 Émission Place de la Toile du 2 mai 2011, interview de Luis de Miranda

 

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