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28/06/2011

ESSAI SUR LES PRINCIPES DU CREALISME, par Gilles Vervisch



bigfish.jpgLa réalité semble être, par définition, ce qui s’impose à l’esprit et qu’on ne peut pas changer : « c’est un fait ! », « c’est la dure réalité de la vie ». On a tendance à opposer d’ailleurs la réalité, en tant qu’elle s’impose à l’esprit, à tout ce qui n’est pas réel et qui, d’une manière ou d’une autre, est une création de l’esprit ; « tout ça, c’est dans ta tête ». On peut penser à l’illusion (prendre ses rêves ou ses désirs pour des réalités), à l’imaginaire. Certes, si le réalisme consiste simplement à dire que pour agir efficacement sur la réalité, il faut d’abord s’y soumettre, on peut admettre qu’il faut savoir être pragmatique. Tout n’est pas possible. Mais bien souvent, « être réaliste » signifie qu’on ne peut rien changer à la réalité. Ainsi, l’homme n’a plus qu’à contempler ou plutôt à constater le monde qui s’impose à lui, sans chercher à y réaliser ses rêves ou ses désirs ; sans même penser à transformer ce monde, sous peine de n’être qu’un idéaliste. « Changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ». Voilà ce qu’on pense quand on est  "cartésien ".

Mais à quelle réalité devrait-on se soumettre ? Et qu’est-ce que la réalité ?

D’abord, d’un point de vue purement philosophique, il est difficile d’admettre que la réalité est ce qui existe indépendamment de l’esprit; qu’elle s’impose à l’esprit. Je dis que la table qui est devant moi existe, qu’elle est réelle. Or, à quoi tient l’évidence de cette réalité ? C’est parce que je la touche et que je la vois. Mais alors, cela signifie que si je n’étais pas là pour voir la table et penser qu’il y a une table, elle n’existerait pas. En bref, c’est dans la seule mesure où la table existe pour mon esprit, qu’elle existe. Une table, elle, ne pense pas. Elle n’est donc rien pour elle-même.descartes.jpg

 

Et quand bien même on laisserait de côté ces considérations trop métaphysiques, à quelle réalité doit-on se soumettre ? À la société telle qu’elle est organisée, capitaliste et consommatrice. Mais d’abord, qui a organisé cette société, si ce ne sont pas les hommes eux-mêmes ? La réalité dont on nous parle, à laquelle on nous demande de nous soumettre n’est pas une réalité naturelle qui s’imposerait à nous avec autant de nécessité que les lois de la nature. Tous les hommes sont mortels, c’est un fait, et l’on ne peut sans doute rien y changer. Mais "Il faut gagner de l’argent pour vivre", "consommer pour exister" ; en quoi cela constitue-t-il une réalité à laquelle les hommes ne pourraient rien changer, dans la mesure où ce sont eux-mêmes qui l’ont créée ?

En fait, la réalité qui nous entoure n’a plus rien de naturelle : elle est tout entière produite par l’homme. Il paraît donc mensonger de prétendre qu’on ne peut rien n’y changer. Mais c’est un mensonge sans doute utile à ceux qui ont intérêt à ce que cette réalité demeure.
En fait, c’est la société humaine, l’idéologie dominante qui veut faire passer l’idée qu’il faut être réaliste. Non seulement elle est mensongère, mais en plus, elle désenchante les rêves. Le monde humain actuel, mondialisé, est ce monde dans lequel on apprend aux individus à être réalistes. Un monde dans lequel on donne l’idée qu’on ne peut ni ne doit changer la réalité, alors même qu’il s’agit de la réalité la plus terne, la plus uniforme qui puisse exister. Tout le monde consomme les mêmes choses, définit son bonheur de la même manière à travers les clichés imposés par la société de consommation.

Il est donc faux de croire que la réalité ne pourrait pas être changée, qu’elle ne sortirait pas, d’une manière ou d’une autre, de l’esprit ou de l’imagination des individus. Après tout, la réalité même qui s’impose aujourd’hui à nous, dans tout ce qu’elle a de plus terne, de paupérisant, etc. est elle-même le fruit de l’imagination et de l’esprit humains. Par exemple, les « cités » ou banlieues et leurs misérables conditions de vies desquelles on semble aujourd’hui incapable de sortir, sont bien l’œuvre de projets utopiques des années 60-70. C’est de l’esprit humain que sort n’importe quel élément de la réalité qui nous entoure, de la plus petite poubelle à la plus grande mégalopole. Ainsi, c’est bien l’imagination qui produit la réalité. On a tort, sans doute, d’opposer l’imagination à la réalité, comme si l’imagination ne pouvait produire que de l’imaginaire. Le monde moderne, avec ses lois économiques, sociales ou politiques, qui s’imposent désormais à chaque individu aussi nécessairement que les lois de la nature retire à chacun l’idée qu’il pourrait changer cette réalité ; et fait croire à tous qu’on doit s’y résigner. C’est bien d’un cerveau humain qu’est sortie la bombe atomique, comme les cités dortoirs, les villes nouvelles, et tous les bidonvilles de la terre. Alors, pourquoi une autre réalité ne pourrait-elle plus sortir du même cerveau ?
L’imagination ne consiste pas forcément à s’évader de la réalité : le scientifique qui émet une hypothèse use de son imagination. Baudelaire l’appelait « la reine des facultés ». Il critiquait le peintre paysagiste qui se contentait de copier la nature, et considérait comme un triomphe de ne pas montrer sa personnalité.

 

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Le « créalisme » prétend donc faire cette synthèse ; réaffirmer que la réalité, loin de s’imposer à l’esprit, est créée par l’esprit lui-même. Notamment son imagination. Loin du « réalisme » qui voudrait nous imposer un seul système monde, une seule réalité, le créalisme affirme, contre Descartes, qu’il vaut mieux changer l’ordre du monde, plutôt que ses désirs ; rendre le monde conforme à ses désirs. Pourquoi le fait de « prendre ses désirs pour des réalités » consisterait seulement à se réfugier dans l’illusion ? A s’évader de la réalité ? Qui a dit qui les désirs ne pouvaient pas créer, transformer la réalité ?

 

Gilles Vervisch

17:21 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : gilles vervisch, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer