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10/04/2009

Volontarisme ou (s)élection

 

L'un des chantiers auquel je vous invite à réfléchir est celui de la part de la volonté dans la pratique du créalisme. C'est une question complexe. Elle court dans l'Histoire et ses excès, par exemple dans l'exemple communiste chinois, où l'ego était perçu comme un obstacle à l'avènement de l'homme nouveau. La question a aussi montré son nez dans l'Histoire des religions, par exemple lorsque le courant pélagianique minimisa le rôle de la grâce dans le salut, et fut étouffé par Rome.

 

Il me semble qu'il est assez clair à la lecture du Manifeste que le créalisme n'est pas un pur volontarisme : l'individu humain n'est pas la mesure de toute choses, pour reprendre la formule de Protagoras (Platon). Le créalisme est aussi une écoute/lecture/interprétation et un accueil de la grâce collective et extraindividuelle. Néanmoins, le rôle de la volonté dans l'empowerment reste important - le créalisme tend à favoriser l'autonomisation ou la capacitation de chacun, et cela passe par une pratique de l'autor-ité, qui ne se découvre et ne se développe qu'en prenant des risques volontaires. Mais ce n'est pas la même chose que de vouloir quelque chose et de maintenir résolument, à chaque instant, sa capacité autoriale, son filtrage encapacitant.

 

Pour creuser cette question, je m'apprête à lire les trois livres suivants (avis à ceux qui voudront en partager la lecture avec moi) :

 

Par la volonté du peuple, ou comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, de Timothy Tackett (Ed. Albin Michel).

 

Le Monde magique, de Ernesto de Martino (Ed. Empêcheurs de penser en rond).

 

Ces corps qui comptent, de Judith Butler (Ed. Amsterdam).

 

Je discutais mardi soir avec Jérôme Vidal, qui dirige cette dernière maison d'édition. Il a prononcé le terme de créolisation. C'est Yves Citton, professeur de littérature et lecteur de Spinoza, qui a entre autres (après Edouard Glissant, notamment) travaillé ce terme, par référence à Deleuze. Citton écrit dans un article pour la revue Multitudes :

 

"Il s’agirait de se concevoir le vivant, non pas comme un être entouré d’une membrane, limité par une frontière (semi-perméable) qui nous distingue et nous unit à notre environnement, mais comme un être dont l’essence singulière consiste en une membrane, en une grille de (se)lectio. Concevoir l’être à partir de l’activité de lecture conduit à reconnaître que je ne suis qu’un filtre : un filtre qui affirme la nécessité ou le désir de faire passer à travers lui tel ou tel élément du monde qui l’entoure (et dès lors le constitue) ; un filtre, aussi, qui résiste à tel ou tel flux que la pression de l’environnement semble devoir lui imposer. Sur cette ontologie peut se construire une politique, qui ne sera plus hantée par le fantasme de l’Action (la Révolution, le grand soir), mais qui se conjuguera au quotidien des petites (s)élections qui régissent ce que je laisse passer à travers moi : une côtelette issue de l’agro-industrie ou des rutabagas biologiques ; une série télévisée ou un film indépendant ; un préjugé sexiste ou un propos émancipateur ; la tendance à se diriger vers la taverne ou vers sa table de travail... Dans tous ces cas, il est moins question d’agir que de pousser (soi-même et le monde dont on participe) dans telle direction plutôt que dans telle autre. Tous ces choix de consommateur, d’électeur, de spectateur, de locuteur, de créateur, dans lesquels se diffracte mon activité de filtrage, toutes ces petites inflexions au fil desquelles prend forme « l’unité de ce mouvement en train de se faire » que Deleuze mettait au cœur de son Leibniz baroque, tout cela ne donne peut-être pas accès à « l’essence de la politique ». Mais toutes ces petites (s)élections quotidiennes trament le tissu des corps collectifs que nous constituons. On sait, (au moins) depuis les analyses micropolitiques de Michel Foucault, qu’elles méritent de faire l’objet d’une attention particulière. Mais on n’a finalement guère progressé dans la théorisation de ces politiques membraniques, dont les potentiels, les blocages et les enjeux restent encore largement à explorer."

 

Cette question des inclinations de l'âme (Leibniz relu par Deleuze) occupe précisément un chapitre de mon dernier livre, Une vie Nouvelle est-elle possible ? Le flux des "petites sélections" peut faire un grand fleuve, cela dépend d'une cohérence qui ne se conquiert pas sans une attention de chaque instant, une stance, un effort. Bref une intégrité.

 

 

 Luis de Miranda

 

 

12:53 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : créalisme, créolisation, intégrité, deleuze, miranda | |  Facebook | |  Imprimer