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11/02/2010

"L'urgence consiste à ralentir"

 



"Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné l‟éponge pour effacer l’horizon tout entier? Qu‟avons-nous fait, de désenchaîner cette terre de son soleil? Vers où roule-t-elle à présent? Vers quoi nous porte son mouvement? Loin de tous les soleils? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés? Est-il encore un haut et un bas? N‟errons-nous pas comme à travers un néant infini? Ne sentons-nous pas le souffle du vide? Ne fait-il pas plus froid? Ne fait-il pas nuit sans cesse et de plus en plus nuit? Ne faut-il pas allumer les lanternes dès le matin?"

Nietzsche, Le gai savoir, §125


« Le nom propre connote des signes »

Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, p.16


 



L’événement créaliste n’est pas arrivé. Il ne cesse pas d’arriver sous un nom qui prolifère et appelle les peuples à se corporer, tout en les renouvelant selon une voix qui n’appartient à personne, laquelle traverse les corps et les agence sous l’appel d’un discours indirect libre.

L’événement a frappé, sans cause, soudain et imprévisible. Nous devenons l’événement, traversés par un flux collectif, une ligne de fuite préindividuelle, une rumeur diffuse et souple dont nous sommes une partie illocalisable.



Plutôt que nous définir, le nom nous infinit. Il tend vers un pullulement qui nous inscrit dans un plurivers de signes, dans un domaine d’expression qui nous happe et nous porte vers une dépersonnalisation nous permettant de nous glisser-entre, de peupler des zones d’énonciations et d’actes collectifs.



Une fourche a introduit une différance marquant l’ouverture, dans le présent, d’autres temps, au croisement du visible et de l’invisible, de l’énoncé et de l’innommable. Rythmiques oeuvrantes ne cessant de s’étendre vers des compositions de rapports et d’inter-actions. Radiqualité d’un fond préindividuel métastable nous mettant en tension vers la créalisation de nouvelles sublimités. De ces merveilles qui bandent l’arc de la singularité. Arme nourrie des innombrables flèches ramassées.

En fuyant nous trouvons des arcs fermes et souples comme le foudroiement du Z, lequel ne fait qu’amorcer la faim con-tenue dans l’ « ère du peut-être ».


L’appel que le passé adresse à l’avenir suivant un éclair dont la vitesse excède toute présentification ; sourde scansion, double détournement qui saute par-dessus le présent. Pressentiment d’un peuple à venir. Peuple qui nécessairement manque, inactuel, intempestif : corps d’ad-jonction.


Le nom ne prédestine rien, ne renferme rien de préétabli, il est à Faire. Il faut le fabriquer là où ses puissances virtuelles ne cessent de se propager à une vitesse infinie. Il faut prolonger le sillage multiple, infiniment, vers d’autres noms: un ralliement au murmure incessant., un trans-port qui nous rejette sans cesse en pleine mer


Nous plongeons dans la palette du Créel, et en ressortons avec les yeux arlequins.

Foudres de regards à faire frémir les médusés, et danser les désabusés.







Dans un texte récent, je me suis risqué à mettre en tension la notion de "Créel" avec celle de "Dieu".

Que de malentendus peuvent charrier cette délicate proposition…



« Ca y est ! » clamera la posture critique : dans le monde désenchanté, de la supposée fin des utopies exaltantes, des illusions romantiques, des rêveries psychédéliques, des conquêtes héroïques, des idéaux extatiques, on nous ressort naïvement la vieille Figure du Dieu transcendant, sensé nous élever vers un ailleurs un peu moins sombre que le plan triste et froid sur lequel errent les particules élémentaires en mal de vie, en mal d'envies, dés-affectées, an-esthésiées. « Vous êtes coincé » proférera le Grand Déconstructeur. Nous tirerions de notre chapeau un Autre destiné à nous aspirer vers sa sainte félicité.


Ce serait se méprendre sur l'excitant enjeu qu'il nous incombe de relever, sur le jeu qu'un certain esprit du temps nous demande de créaliser. Non point une énième bigoterie dont la pose criticiste possède le sacré secret.


Car en effet, une telle analogie n’oblitère pas que la table de jeu est située, résolument, que les cartes ne sont pas distribuées n'importe comment: les règles sont relativement strictes et plus ou moins explicites, les protagonistes sont assez identifiables. Le défi ressort de l'ici et du maintenant et non pas d'un Intemporel, éternel qu'il s'agirait de Reconnaître.


Tout au contraire, c’est bien à partir d'un diagnostic quant aux rapports de forces présents, auxquels nous sommes connectés que nous le voulions ou non, que des créations sont possibles. Nous ne pouvons être en dehors. Comme dit Gilles Deleuze, nous sommes branchés. Mais, nous avons la possibilité d’être à la fois conducteur et résistant: capitalisme et schizophrénie.


Créalisation: sonder le présent, s'en intoxiquer volontairement, s'en enivrer souvent, s'en dégoûter parfois... sentirs à partir desquels créer l'à-venir, les mondes possibles.



Comparer le Dieu leibnizien et le Créel consistait simplement à faire transparaître la multiplicité inhérente à ces termes. Multiplicité: ni Un, ni Multiple.

La nomination importe.

Ensuite, il s’agit d’accompagner cette dernière, d’en assumer l’épreuve, d’en déplier les virtualités.

Bien sûr, le danger est grand de se faire phagociter par le fantasme de l'Un.


Si cet "attention" est légitime, s'il faudra à tout moment faire "attention" à ce gouffre, l'écueil me semble bien moins important, aujourd'hui - proposition située - que l'attrait morbide pour l'hyper-fragmentation, laquelle masque de fait une hyper-massification et une débandade généralisée.


L’éclatement des sphères nourrit l’ennui lié à la Macrosphère unidimensionnalisante.

Nous ne voulons plus de cette lassitude lénifiante.


Le problème de l'éclatement des sphères collectives a été puissamment problématisé par Martin Heidegger : le fait que l'existence détachée et creuse se voit dominée par l'incapacité à être saisi et convaincu par quoi que ce soit. L'ennui est lié à l'activité dépossédée de toute tension commune : insoutenable légèreté ou la misère de l’absence de misère.

De sa phénoménologie de l'ennui, ressort un cri: "là ou il y a avait de l'existence active, le plus profond ennui doit advenir", comme une impossibilité de se pro-jeter.

Le lucide diagnostic a toutefois poussé le berger à embrasser le pire des brasiers : la grosse bêtise nazie. C’est à partir de ce là qu’il nous faut penser le poison et le remède de l’être-avec, sous l’égide d’un et plusieurs noms.




Il nous faut une politique qui, d‟une part, évite tout à la fois le retour réactif du Grand-Un, dont nous avons vu les limites, et la prolifération des bulles individuelles auto-destructrices, autistiques, d’autant plus polluées par le dehors qu’elles essayent, tant bien que mal, de s’en prémunir par toute sorte de prothèses.


Nous ne pouvons plus fantasmer l’étouffante micro-bulle individialiste, ni nous protéger dans l'hyperglobe du Dieu unique, du Cosmos unique, de la Nation, ou de l’idéal communicationnel, lorsque nous éclate au visage le fait que ces alternatives n’en sont plus.

Il y a un lien bien plus étroit qu’on ne le pense vulgairement entre l'hyperglobe câblé du Tout-communicatif, la sphère ethnico-religieuse et le retranchement sur la bulle individuelle .


Il nous faut résolument fabriquer d'autres modalités d'être-ensemble, de respirer, de con-spirer, pour nous défaire le mauvais sort de l'Individu-Masse: éclatement du multiple mortifère... sous l'égide de l'Un atrophié.



Ainsi, il ne suffira pas de faire sphère commune, gonflée par le pauvre objectif de se tenir chaud entre soi.

Il faudra que celle-ci soit ouverte sur les problèmes du monde fait-Un.


Nous pouvons ici faire appel aux thèses de Jacques Derrida : toute communauté, écrit-il dans Foi et savoir, est « commune auto-immunité », c’est-à-dire qu‟il n’y a pas de communauté sans destruction minimale des protections par lesquelles le soi, en voulant n‟être que soi, ne serait même plus un soi. Il faut cette destruction minimale pour que puisse passer le mince filet de l‟« incalculable », de l‟« im-possible », de l’« événement »


Comment entamer l‟immunisation de la vie contre ce qui nous empoisonne, sans la traduire en oeuvre de mort ? Tout comme les lignes de fuites peuvent se transformer en ligne de mort chez Deleuze, la sphère peut se transformer en sphère mortifère.



Le nom ouvre des dimensions qui ne se réduisent plus à la description de la Réalité. Des forces qui n’appartiennent à personne mais qui se créalisent entre nous, au milieu de nous, des affects ou des chatoiements, des affections mutuelles, des agencements machiniques dans lesquels nous baignons comme dans une atmosphère.



Penser l'atmosphère nous permet de nous ouvrir à un « faire attention » quant aux conditions matérielles de la respirabilité d'un milieu. Cette respirabilité n'est pas, au sens strict (même si l'on pense que tout est politique), exclusivement politique mais dépend de multiples activités connexes (alimentation "différente", poésie, musique, expérimentations collectives, ...) qui peuvent créer des couplages contre-nature entre eux. Ceux-ci nous inviteraient à faire un pas de côté par rapport à la « mobilisation infinie », à la surexposition délétère du Grand-Un.


Entre les « citoyens » existent désormais des rapports d’empoisonnement mutuel. Si bien qu’une toxicologie collective doit remplacer dans une certaine mesure la politique classique


Est-ce respirable? Les êtres font-ils puissance? Lesquels? Pourquoi d’autres se sentent-ils asphyxiés? Quels sont les éléments qui polluent la démocratie? N'est-ce pas la croyance en La Démocratie elle-même, en tant qu’essence? En présupposant l'accord entre garants de droits et de pouvoir d'achat, n'occulte-t-on pas les divergences entre des gens profondément hétérogènes? Ce que cette chape de plomb masque ne s'exprimera-t-il pas de toute façon, d'une manière ou d'une autre?


La politique qui vient, qui ne se réduirait pas à la lutte axiomatique, dans les axiomes mêmes du capitalisme, mais ferait remonter un hors-lieu dans le lieu présupposé de la politique. Ils pourraient faire émerger des dehors non pris au sérieux… de tous ces problèmes qu’On avait trop vite rangés sous la coupole ronde.

Ralentissons, à même la vitesse. L’urgence consiste à ralentir.



L’érotique nom propre « Créel » (oui impropre) peut et doit y contribuer. Non pas, on l’aura compris, comme une force univoque de mobilisation, mais comme quelque chose qui arrive et n’en finit pas d’arriver : établit des rives et le cours de ce qui prend, donne lieu, fait corps, ouvre le temps intempestif d’un espace d’exception. Conjuguant en ce sens la singularité d’un nous, l’individuation comme inachèvement tourbillonnaire et retour où, dans les boucles des spirales, se répète la différence en s’y altérant sans cesse : telle est la rive indéfinie de la singularité, comme ce qui reste toujours à venir… Inconsommable, de la ciselure à l’installation, en passant par des entrelacs.


Le nom peut alors se com-prendre comme « autant de combinaisons, et des chances uniques que telle combinaison ait été tirée. C’est un coup de dés nécessairement vainqueur, parce qu’il affirme suffisamment de hasard, au lieu de découper, de probabiliser ou de mutiler le hasard, au lieu de le découper, de probabiliser ou de mutiler le hasard » (Deleuze)


Nous sommes tous pris dans des machines de noms qui s’emparent de notre vie et la brassent vers des signes qui sont les seuls événements dignes d’être affirmés dans nos luttes et combats. De ces notions qui nous appellent et nous font gagner une surface où seuls comptent les effets et les affects.


Ce sont toujours pour des noms que nous entrons dans des processus de subjectivation créatifs. Ce sont des noms qui nous drainent dans une machine de guerre et ce, bien plus que les causes génétiques ou les conditions sociales que nous recevons de par notre naissance. Le nom est lui-même une machine qui brasse les corps et les fait converger vers des « notions communes » (cf. Spinoza).



Nicolas (Zur)strassen

09:46 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : créel, nom, zurstrassen, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer