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01/05/2009

Théorie du Gnagnagna, langue internationale contemporaine

Il appert, en cette aube du XXIe siècle, que l’anglais n’est plus la langue internationale, pas plus que l’espagnol. Un idiome a largement pris le dessus : le Gnagnagna. Nul hasard dans cette suprématie. Le Gnagnagna s’est imposé par ses qualités : compréhensible par la plupart, très peu d’heures suffisent pour le parler.


Certains esprits retors pourtant, parmi lesquels peut-être faut-il compter le sympathique lecteur, tardent à adopter ce langage universel. Ils résistent. Ils ne voient pas toujours le sens du Gnagnagna. Or sa force, son universalité sans précédent, c’est que, précisément, il ne s’embarrasse point de vouloir faire sens. Le sens est, semble-t-il, une vieillerie métaphysique, tandis que l’époque est au flux antigravitationnel, au débit vacuophobe, à la manifestation d’une pure présence souriante sans justification interne. Tous les esprits de ce haut temps, ceux que la susceptibilité, le pessimisme ou le ressentiment n’alourdissent pas, ont adopté le Gnagnagna. Aussi ne saurait-on trop vous presser d’en faire de même.

Gnagnagna : le mot lui-même est composé de trois syllabes qui derrière leur apparente répétition reflètent en réalité une fine dialectique en trois temps, selon le mode hégélien de la thèse-antithèse-synthèse :

–    Thèse : Gna.
–    Antithèse : Gna.
–    Synthèse : Gnagna-gna.

Chaque syllabe se prononce en collant d’abord la langue sur le palais puis en la décollant brusquement tout en entrouvrant la bouche ; un son ronronnant qui vient du fond de la gorge est alors émit, pour le plus grand bonheur de nos tympans fragilisés : Gna ! Cessons donc de nous lamenter et songeons au bonheur de ne pas avoir sombré dans le pire. Qu’auraient été nos vies si, au lieu du Gnagnagna, se fût développé un vulgaire et infantil Nanana, ou pire, un insupportable et sénile Gagaga ? Sans parler de l’hostile Bahbahbah !


Regagnons une table en terrasse. Devant nous, des amis-objets. Chacun d’eux se présente comme purement Un. Il possède des propriétés : cheveux de telle ou telle couleur, carte de visite, tendance à regarder son téléphone toutes les cinq ou dix minutes, plus ou moins grande dextérité à ne pas reconnaître quelqu’un qu’il ou elle a chaleureusement salué la veille, personnalité fine affirmée sur le mode du j’aime-j’aime pas, etc. En tant que nous sommes tous des amis-objets, nous formons une communauté au regard du Moi-Je. Celui-ci croit ainsi à sa propre existence.


Comment – demandera le lecteur attentif – comment se fait-il que l’ami virtuel accepte d’être pris pour un objet, un outil ? C’est que contrairement aux apparences, cela le conforte aussi dans son Moi-Je. En effet, tout ceci fonctionne comme un doute cartésien inversé.
Vous vous souvenez que Descartes se demandait si le monde extérieur n’était pas un rêve, une illusion mise en scène par un petit malin de génie, alias le Diable ? Il en concluait qu’une chose au moins était sûre, c’était qu’il doutait de ce monde : ce doute révélait la présence d’un ego cogitant soutenu par un autre petit malin, mais plus sympathique : Dieu. Le Gnagnagna pose lui aussi que les propriétés de mon ami-objet sont toutes relatives, mais il préfère dire que les différents aspects de mon prochain sont tous vrais plutôt que tous illusoires. L’ego ne cogite plus, il a horreur du doute, il préfère se faire miroir. Or lorsque vous posez en cercle trois ou quatre miroirs autour d’une table, vous obtenez un monde potentiellement infini.


Le Gnagnagna permet ainsi à chacun de se faire miroir de l’autre et favorise la communauté des Moi-Je standardisés et opératoires. Je me reflète en toi, tu te reflètes en moi, je te tiens tu me tiens par la barbichette de nos intérêts confus, le premier qui rira sera un chic type. Ce dispositif en miroir explique aussi pourquoi la solitude devient de plus en plus insupportable à ceux qui pratiquent le Gnagnagna : celui-ci provoque un effet secondaire inverse au cogito cartésien, à savoir le doute de soi et de sa pensée propre.

 

Luis de Miranda 

(La version intégrale de ce texte paraîtra en septembre 2009 aux éditions Max Milo, en postface de la réédition de Peut-on jouir du capitalisme ?

10:29 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : créalisme, peut-on jouir du capitalisme, luis de miranda | |  Facebook | |  Imprimer