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10/06/2010

L'abandon de la pensée politique est une catastrophe

 

« Il faut participer pour sentir »

 

André Leroi-Gourhan

 

 

 

Demain, demain, demain! Nous sommes sans cesse intoxiqués par la logique promotionnelle nous sommant de croire en des lendemains (publicitaires) qui chantent. Injonctions agressives- derrière des oripeaux scintillants- nous désengageant du créel , de l'ici et du maintenant à fabriquer.

Le passé présenté comme dépassé, nous stagnons dans un maintenant perpétuel, fasciné par une représentation illusoire d'un avenir radieux.

Or, comme le disait déjà Felix Guattari au début des années 90:« tout devrait concourir à mobiliser les esprits, les sensibilités et les volontés. Au lieu de cela, l’accélération d’une histoire qui nous entraîne peut-être vers des abîmes, est masquée par l’imagerie sensationnaliste, et en réalité banalisante et infantilisante, que les médias nous confectionnent à partir de l’actualité.» (1)

 

« Nous », collectivité dans un monde commun à construite, devons absolument nous éveiller au présent. Ce « nous », éminemment problématique, doit être constitué dans cette problématicité même.

Nous éveiller au présent, cela n'équivaut pas à s'avachir dans un carpe diem , bien au contraire. Cela signifie critiquer virulemment le présentéisme béat, fasciné par un futur en kit, afin de construire un  à-venir décent et ce, dès aujourd'hui.

 

Critiquer, mais non pas Juger... Nous avons malheureusement abandonné ce premier mouvement, au nom de la nécessaire mise en question du second.  Critiquer veut pourtant dire analyser, décrire, distinguer, chercher, ausculter... pour sculpter les possibles à venir.

"Nous" avons renoncé à la critique, nous complaisant dans un "chacun son point de vue", un relativisme lénifiant, aboutissant in fine au conditionnement esthétique que l'on connaît, à une misère symbolique absolument cata-strophique. Ce dernier mot devant être compris en deux parties, renouant avec le sens grec de la cata-strophè, c'est-à-dire la transition vers quelque chose de radicalement Autre, une nouvelle époque du partage du sensible (2).

Un travail conséquent se révèle impérieux à cet égard, pour échapper au contrôle actuel du sensible - l’an-esthésie conduisant à une misère symbolique -,  pour redonner sa place à l’expérience esthétique, à l’émergence de singularités chez les individus, indispensables à la constitution d'êtres sociaux.

 

Une révolution est impérative, au sens où est révolue l’époque fondée sur le consumérisme et dans laquelle l’évolution du marketing et des médias a inéluctablement conduit à l’exploitation des pulsions des individus et des groupes. Il ne s’agit pas de se complaire dans le fatalisme ambiant, mais de se battre et de trouver de nouvelles armes dans la considération de  cette situation. Tout cela ne constitue pas une fatalité, et il est devenu évident aux yeux de tous qu’un sursaut, qui est la responsabilité de chacun, nécessite une réactivation du débat public et de l’initiative collective.(3)

Les artistes ont une responsabilité spécifique, dans ce contexte. Contexte marqué par un hiatus grandissant entre une hyper-diachronisation des figures de l’art dit contemporain, et une hyper-synchronisation des consommateurs.

 

 

La question esthétique est indissociable de la question politique, et inversement. Autant cette nouvelle donne à venir,  fournit un horizon appréciable, autant nous ne pouvons nous laisser subjuguer par elle, dans une entropie délétère. Il s'agit de lutter, en inventant résolument, et non pas simplement de « résister » (contre la « marchandisation de la culture par exemple), en ces temps de guerre esthétique pour le contrôle comportemental via le marketing pulsionnel, bras armé de la société de contrôle (4).

Les cris contre la marchandisation de la culture sont condamnés à se figer en slogans, lorsque le problème se révèle bien plus conséquent et complexe, c'est-à-dire auquel ne peut répondre aucun "si on faisait cela, alors...".

 

Cette question esthétique, nous avons en tout cas la responsabilité de la poser dans la situation tout à fait singulière qui est la nôtre « pour inviter le monde artistique à reprendre une compréhension politique de son rôle. L'abandon de la pensée politique par le monde de l'art est une catastrophe. Je ne veux évidemment pas dire que les artistes doivent "s'engager". Je veux dire que leur travail est originairement engagé dans la question de la sensibilité de l'autre. Or la question politique est essentiellement la question de la relation à l'autre dans un sentir ensemble, une sympathie en ce sens ».(5)

 

 

 

Nicolas Zurstrassen

 

 

 

(1) Editorial  « La question des questions » de F. Guattari, revue Chimères n°57. Ce texte a été bâti à partir de fragments issus du livre de Guattari Chaosmose, paru aux éditions Galilée.

(2) Expression issue de « Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000 ». Plus généralement, le travail de Rancière se révèle passionnant quant à ces problèmes d'intrications essentielles entre Esthétique et Politique, entre sensibilité et être-en-commun (...dans le dissensus!). Malheureusement, celui-ci ne prend pas assez en compte, à mon sens, les problématiques liées à la technicité.

(3) Extraits de l' «  Appel pour la création d'une branche d'Ars Industrialis à Bruxelles », que vous pourrez, sous peu, consulter sur le site de l'association: www.arsindustrialis.org et sur divers portails.

(4) Selon l 'expression se W. Burroughs, reprise par G. Deleuze dans le magnifique mais trop bref texte: Deleuze, "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle", in L 'autre journal, n°1, mai 1990. Celui-ci fut réédité dans « Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Minuit, 1990 »

(5) « De la misère symbolique » in Le Monde du 10.10.03. Pour d'extraordinaires déploiements de ces problématiques, lire « B. Stiegler, De la misère symbolique I et II, 2004-2005, Ed. Galilée »

07:11 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : stiegler, zurstrassen, créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

09/07/2009

Éco-créalisme, par Nicolas Zurstrassen

“La figure moderne n’est pas celle de l’enfant ni du fou,
encore moins celle de l’artiste, c’est celle de l’artisan cosmique.”
Deleuze-Guattari, Mille plateaux.

"La fabulation est elle-même mémoire, et la mémoire, invention d’un peuple…
non pas le mythe d’un peuple passé, mais la fabulation d’un peuple à venir."
G. Deleuze, L’image-temps, p. 290

« Chaque personne, lieu et chose appartenant au Tout de ce Chaosmos
et relié en quelque façon à cette tirquerie picaresque se meut
et change à chaque instant du temps »
James Joyce, Finnegan’s Wake

"Il n'y a pas d'oreille absolue, le problème c'est d'avoir une oreille impossible-
rendre audibles les forces qui ne sont pas audibles en elle-mêmes"
Deleuze, Deux régimes de fous

 


1

 

Ici et là, maintenant, (im)possible entente des cris de microsphères créalistes :
étendre le paradigme écologique aux champs psycho-sociaux

Programme de travail concret :  favoriser l'émergence de nouveaux territoires d'existence,
de nouvelles trames de socialité et de pôles de valeur, à l’aune d’une écopraxie réouverte.

Si une certaine pensée-pratique écologiste nous a appris l'importance cruciale de considérer les « externalités », positives et négatives (cf. le paradigme de la pollinisation contre le fétichisme du miel chez Yann Moulier-Boutang), pollutions non prises en compte par l’économie classique ou les ressources dites humaines pour l'économie "restreinte" (à laquelle il faudrait opposer une économie générale ; cf. G.Bataille), la surdétermination la plus forte, celle qui a le plus de pouvoir dans nos sociétés de contrôle (cf. Burroughs, repris par Deleuze), est à trouver du coté des externalités subjectives, c'est à dire des mentalités, des affects et des modes d’existence. Au formatage desquels le marketing, bras armé de la société de contrôle, s’emploie virulemment.

A partir de là, la priorité absolue se situe du côté du soin à apporter aux pratiques singulières cultivées en commun, contre l’onanisme consomptoire, c’est-à-dire, en fait, au désir entre-tenu dans des circuits longs, toujours agoniques, contre la pseudo-évidence égotripique de la jouissance (qui se croit solitaire mais étant le triste fait d’atomes massifiés).

Dans les mots de B. Stiegler, il s’agirait de favoriser l’augmentation des puissances d’exister en construisant des milieux as-sociés, encourageant la transindividuation, contre la réduction perpétuelle et industriellement rationalisée des êtres à leur subsistance, par le marketing pulsionnel (ou psychopouvoir). 

Ceci suppose la fabrication de « sphères » au sens de Sloterdijk, qui pourraient « contenir » le désir, offrir un plan de consistance à la croyance psychique et collective. La croyance permet l'imitation et le désir permet l'invention des individuations psycho-sociales, transductivement.
Par désir, il s'agit d'indiquer le réinvestissement des différentes croyances qui se confrontent, en un mouvement perpétuel. La croyance nourrissant le désir, qui lui-même la nourrit (il faudrait ici croiser  « la volonté de croire » de W. James et la néomonadologie de G. Tarde).

Les sphères, chez Peter Sloterdijk, désignent une configuration d’émergence, toujours à reprendre, dans laquelle il n’est pas possible de distinguer l’humain de son habitat ou de sa cité, ou l’Homme en Général de ce qu'On appelle l'Environnement. Elles suivent, par ailleurs, un mode d’existence qui accorde à la relation un primat sur les termes de la relation : existe ce qui émerge dans et par la relation. Ce qui existe d'abord, c’est toujours une multitude de microsphères apprenantes et mouvantes se tenant à proximité les unes des autres (ce qui imposera une pensée-pratique des médias comme canaux de partages réciproques des souffles animés).

Nous cherchons dans l’espace éco-sphérologique non un principe de stabilité comme nous le demande l’Etat ou un point de fuite comme l’exige le Marché mais un module de coexistence, d’accord entre éléments épars, qui supporterait une infinité de configurations et échapperait à la tentation despotique afin d’accueillir la diversité réelle, laquelle ferait mouvement, mémoire, création.

Ces microsphères sont ouvertes sur le dehors immanent de par leur ek-stase existentielle. De leur co-existence émerge une sphère de plus grand format qui les entoure d'un halo bouillonnant. L'être-dans au sein d'un monde familier ne peut en outre jamais être considéré de manière triviale, il ne suffit pas d'être là pour appartenir et être obligé par. L‘habitat commun, dans un « monde », implique beaucoup plus qu'une occupation égocentrique à plusieurs personnes. L'espace partagé a une teneur infiniment plus forte que l'espace des physiciens ou des fonctionnaires des cadastres.

Les ensembles humains sont surréels. Ils n'occupent donc jamais un espace physique ou juridique, mais produisent l'espace dans lesquels il peuvent prospérer: sphéro-poiese, topo-poiese, athmosphéro-poiese.

Ces relations doivent être créées et cultivées par des techniques de soi et des autres et ce, d’un point de vue éco-sphérologique, c’est-à-dire aussi immunologique, psychoacoustique, anthropologique, atmosphérologique, politologique, etc.

 


2


Notre époque pourrait bien être un foyer de nouvelles possibilités de vie intéressantes. Et en même temps, la troisième vague d’insularisation actuelle (celle des îles absolues sur le modèle de la station spatiale : Écumes de Sloterdijk, p.281) semble donner lieu à un risque inédit, celui de voir émerger « l’homme sans retour », consommateur ultime, toujours nouveau et singulier mais d‘une manière tristement inconséquente, dans l‘impossibilité d’être saisi par quoi que ce soit, parce qu’il serait à lui-même sa propre fin, parfaitement détaché de collectifs qui l’engagent et le font sortir de lui-même.

Penser l’éco-créalisme serait alors inséparable de l’aménagement d’un diagnostic sur les devenirs mortifères ou non, les possibilités de vie intéressantes et les risques que recèlent notre espace.
Si un monde pluriversel, débarrassé de la représentation monosphérique, n’a plus besoin de marchands de morale, il a au plus haut point besoin de techniques permettant de produire les critères distinguant les airs où l’on respire de ceux où nous mourrons d'asphyxie: la Morale doit être remplacée par un art des atmosphères.

Le C.R.E.E.L. peut devenir une sphère puissante, entendue ainsi comme co-individuation des microsphères.

Ce monstre en devenir a-t-il, cela dit, le pouvoir de capter nos forces et de causer notre pratique, de nous obliger? Peut-il devenir le support d'une sorte d’« art générique » ?
Peut-il devenir notre 12-ème chameau ?

« Il était une fois un vieux bédouin qui, sentant sa mort venir, réunit ses trois fils et leur signifia ses volontés dernières. A l'aîné, il légua la moitié de son héritage, au deuxième le quart, et au plus jeune le sixième. Il mourut, laissant ses fils perplexes. Car l'héritage en question se composait de onze chameaux. Fallait-il tuer ceux des chameaux dont la division semblait prescrite, et s'en partager la viande ? Etait-ce là la fidélité filiale requise ? Le père s'était-il trompé, distrait ou affaibli par la mort proche ? De fait, il y a un problème patent...
Mais hériter sur la base d'une interprétation qui disqualifie une dernière volonté n'est-ce pas faire insulte aux morts ? Et dans ce cas, comment diviser ? Il y avait là tous les ingrédients pour une guerre fratricide. Les frères décidèrent pourtant de faire le pari d'éviter la guerre, de croire qu'une solution pouvait exister. Ils s'en allèrent voir un vieux sage. Celui-ci fut très décevant : il répondit aux protagonistes qu'il ne pouvait rien pour eux. Il partit et revint avec un vieux chameau malingre, puant et aveugle. »

Présence boiteuse qui rend possible ce qui paraissait contradictoire. Le contenu de l'héritage est une donnée qui fait contrainte, mais le rôle de cette contrainte appartient à la solution, et la question de la répartition peut donc être plongée dans un champ de possibles plus vaste.

La solution passe ainsi, non par la soumission à l'énoncé problématique, mais par l'invention du champ où le problème trouve sa « solution ». Si les frères avaient continué à discuter sur la confiance qu'ils devaient avoir ou non en leur père, la situation était sans issue. Par ailleurs, c'est seulement parce qu'ils ont fait confiance à la volonté paternelle en tant qu'inconnue, parce qu'aucun n'a prétendu savoir ce que leur père "voulait dire", qu'ils sont allés consulter le vieux sage. Et le "faire confiance" à l'inconnu ne s'adresse pas au vieux sage lui-même : il s'adresse au possible en tant que tel. Quant au douzième chameau, il ne reviendra à aucun des frères, il rend « seulement » l'acte possible.

La seule existence du C.R.E.E.L peut rendre les actes possibles…



3


Mais le champ éco-créaliste est toujours déjà pharmacologique : à la fois remède et poison. C’est un écart qui déploie une question autours de son inconnue, qui met en indétermination ce qui semble aller de soi. Il s'agira toutefois de travailler pour garder le fil de la possibilité d'un accord, jamais acquis, qui nous oblige à penser, à se confronter, à agir ensemble.
Nul d'entre nous , en tant que « sujet », ne pourra définir « l'objet » créaliste. Ce sera toujours un artéfact, fait de l'art (tekhnei et non pas art pour art), fabriqué. La « vérité » qu'il autorise est relative au dispositif qui aura réussi à convoquer ce qui est interrogé, à le constituer en répondant de la question à lui adressée. Si nous ne nourrissons pas le spectre créaliste, si nous l'érigeons en Vérité figée, celui-ci peut nous manger.

Un Fil peut toujours nous faire tomber : "Ariane a les oreilles de Dyonisos".


Et j'ajouterais que, dans le matérialisme de Nietzsche, Dyonisos n'est pas séparable d'Apollon, muni d’un couteau qui tranche pour créer de nouvelles valeurs, contrairement à ce que certains croient parfois.

Non seulement nous ne savons pas encore comment convoquer ce qui ferait exister le C.R.E.E.L comme « cause », mais nous n'avons aucune décision particulière à prendre. Juste à explorer les effets de ce pari ; si un travail commun doit pouvoir devenir cause, nous le sentirions dans ses effets, dans l'expérience de ce que, protégés de ce qu'exige le Sérieux, nous ne serions pas livrés à l'arbitraire, au n'importe quoi, au bavardage : mur de pierres sèches où les pierres tiennent les unes les autres parce que leurs formes diffèrent, sans ciment, sans colle, sans garantie... arriver à une connivence sans mobilisation.

Plus aucune « naturalité » n’est ainsi de mise. Il nous faut radicalement tirer un trait sur la pensée spontanéiste molle, plus ou moins teintée « de bonne volonté », de « plaisir d’être ensemble » afin de se tenir chaud, à l’abri du grand froid dehors.
Non, il s’agit bien plus de se confronter au désert croissant, non pas pour créer des oasis autistiques, mais bien pour peupler le rien, ou du moins fabriquer des sens qui appréhenderaient à quel point les occidentaux se sont symptomatiquement trompés en nommant l’espace vivant des touaregs « désert ».


Ceci appliqué au monde capitalistique réduisant tout à la moribonde équivalence nivelante : non pas se déconnecter de manière puriste de l’économie, mais bien montrer (ce qui suppose un Faire et non une monstration démystifiante) en quoi les valeurs économiques sont bien comme toutes les valeurs, c’est-à-dire qu’elles dépendent du crédit qu'on leur accorde, comme on le voit avec les phénomènes de panique boursière. (cf. la folie des tulipes ayant frappé la Hollande au début du 17e siècle).

Il nous faudra mettre en exergue le fait que ces sphères sont à la fois ouvertes, s'inter-pénétrant, et relativement fermées, permettant une certaine agglomération créatrice, une épaisseur subjective, créant quelques similitudes au milieu des différences et quelques répétions parmi les fluctuations (cfr. Deleuze, Différence et Répétition).

La prise en compte des sphères permet de commencer avec ce qu'il y a de plus fragile, ce que nous avons en commun, ce que nous créerons en commun, ce subtil commun qui permet à chacun d’être visité par l’autre.

 

 

4

 

L’objectif principal consiste ainsi à sortir radicalement de l'individualisme classique et de tendre vers un certain dividualisme (au sens de la puissance singularisante de l’exception et non pas du moi=moi tautologique) qui se construirait par et dans la relation, sans que l’on puisse trouver un terme premier. Être par les autres dans les sphères, et non pas l‘Individu seul dans son égosphère. Ou travailler ensemble les conditions concrètes de l'habiter (VS : vêtir, abriter, panser), tout en fabriquant une transterritorialité entre leurs idiomes hétérogènes. Transterritorialité qui pose à nouveau frais la question de la traduction.

Par ailleurs, une langue dans la langue commencera, si tout va bien, à se faire sentir, dans ce couplage qu'elle fabriquera avec nos corporéité. Cela se fera « tout seul », mais nous pourrons tout de même proposer, artéfactuellement, de nouveaux signifiants qui nous permettront de fabriquer un milieu un tant soit peu as-socié.

Si la production progressive de ce que pourrait devenir un travail commun n'est pas un impératif face auquel chacun devrait s'incliner, il « nous » (à n-1) appartient, en revanche, d'en expérimenter le risque. Et ce risque passe par la mise en danger du « commun » que nous pensons acquis.
Mais ce genre de mise en risque demande aussi protection. Lorsqu'on dessine un cercle, ce geste peut autant ouvrir que fermer.
Il s'agira, il me semble, de prendre cette question dans ses dimensions complexes. Si nous le faisons avec attention, l'opposition entre public et privé s'écroulera. Ce n'est pas « nous » qui déciderions, mais bien le FAITiche: le processus créaliste convoqué dans la consultation.


Sera « intrus » celui qui s'octroie le droit de se présenter et de poser des questions qui manifestent qu'il n'est pas entré dans l'alchimie de la consultation, sera indésirable celui qui n'accepte pas, à partir de « son territoire » de se traduire vers le C.R.E.E.L.


Le traducteur peut ne pas être un traître, s'il parvient à faire éprouver ce qu'il traduit en le re-créant. Cette re-création, non récréative, exige de faire subir à la langue maternelle du traducteur une violence, et étendre les limites du japonais jusqu'à Rimbaud.
Traduire: trans-ducere, conduire au travers.

Comme dans l'amour, l'échange sera parfois rude, on se caressera avec les poings, mais c'est parce qu'il n'y a pas d'art ni de pensée sans corps. Sans corps à corps. D'où la jubilation, le co(s)mique, les mots qui filent comme des fusées, mais aussi la tendresse attentive et la générosité, les bons plaisirs des fulgurances du langage mêlés à la joie plus subtile d'entendre ce que l'on ne savait pas que l'on entendait.

 


5


Il y aura donc, dirons-nous dans la perspective que nous recherchons, des enchaînements permanents entre environnement physique, économique mais aussi affectif et mental, et qui font que nous ne pouvons plus séparer, comme les marxistes dogmatiques, les infrastructures matérielles des superstructures idéologiques. Même si une certaine pensée marxienne demeure importante.

Le problème pratique le plus urgent pour la politique créal(écolog)iste pourrait donc être de travailler, plus que les leviers du pouvoir politique ou économique au sens restreint, ceux de la micro-politique des affects, des valeurs et des façons de vivre. Favoriser l’émergence de singularités par le collectif, c’est-à-dire créer des conditions d’infinitisations, de création de l’incalculable (qui peut être engendré par du calculable ! Il peut falloir beaucoup calculer pour créer de la part maudite, du somptuaire)  de ce qui n’existe pas, mais consiste (cf. Stiegler) sans toutefois hypostasier ces consistances, en faire du sacré, de l’intouchable. Tout dépend de la manière dont nous toucherons...

Faire l’immanence et non pas se contenter de la proférer. Car contrairement aux blablas modernistes sur la fin de la transcendance, celle-ci prolifère d’autant plus que l’On nie son pouvoir de modélisation du réel. La Grande Déstabilisation n’a pas du tout été menée aussi loin que l’On croit. Tout se passe comme si cet « ouragan perpétuel » (Schumpeter) qu’est le procès capitalistique, cette « libération de flux dans un champ déterritorialisé » (Deleuze-Guattari) se faisait sur fond de continuité intouchable, intègre désintégration. Rien ne change et tout change.
A nous de dresser un plan intensif qui permettrait de pointer les strates mortifères barrant les flux, mais aussi les flux morbides à entraver, ce qui suppose des barricades pour les canaliser, voire les anéantir.

Et le problème n’est pas de « décroître » ou d’arrêter la production, en tout cas pas dans un sens trivial. Car si nous en avons besoin (et nous en avons besoin), les forces d’anti-production elles-mêmes doivent être produites : produire le laisser-être, au risque sinon de se réfugier dans une sphère indemne et protégée. Nous protéger de nos protections et faire attention aux phénomènes auto-imunitaires (Derrida) produisant ce qu’ils combattent.

Cette magnifique problématique suppose donc de construire une cartographie (matérialisable en un livre) des forces et des formes, des forces créalistes sous-tendant peut-être des formes caduques... toute une organologie (au sens stieglérien, soit l’intrication entre les organes au sens strict/les organes techniques/les organes sociaux).
Le corps sans organe de Deleuze lecteur d’Artaud, mal repris par certains petits deleuziens, a sérieusement entravé ce travail indispensable. Le  CSO, s’il peut « transformer l’image du corps, en valorisant la vitalité intensive et virtuelle des forces contre l’organisation figée des formes »  et servir à rechercher « cette fonction critique et politique : nous délivrer de la référence œdipienne et des strates organiques, signifiantes et objectives, qui nous ligotent en nous asservissant », ne doit pas être idéalisé en tant que tel. Les formes et les strates ne sont pas forcément figées, loin de là. Celles-ci peuvent porter en elles (et grâce à elles), de manière métastable (Simondon) des forces inouïes.

Il nous faut pour cela d'abord distinguer autant que c'est possible les protagonistes, les enjeux et les armes. Et si c'est possible, c'est à la limite de l'impossible : il s'agit là de la passion, en propre - du pâtir en quoi consiste le pathein, et qui requiert patience. Et la patience est inséparable de la sapience, du goût, de la saveur d’exister.

 

6

 

Soit tenter d’agencer une écopraxie des relations entre différents points de vue actifs, des pôles de valeur (posant infiniment la question de la valeur de la valeur). Agencements contributifs, collaboratifs, qui produiraient ainsi du long-terme, lequel est, en l’état, sans cesse court-circuité par le marketing.

Toute « vie » est relation. C’est pourquoi il nous faut une pensée qui « biologise » le social, sans tomber dans les thèses réductionnistes des sociobiologistes.
Nous avons un besoin vital d’une philosophie du vivant qui confère à la relation en tant que telle une capacité politique immanente, produisant de l’ « encapacitation » (empowerment).
Même pour un unicellulaire, vivre c’est avant tout sélectionner, préférer et exclure, composer des rencontres et construire son milieu tout en étant construit par lui, comme l’affirmait Canguilhem, philosophe médecin, professeur de Foucault, de Deleuze.

Chez Deleuze-Guattari, à leur suite et différemment chez Latour et Stengers, cette leçon d'écologie sociale devient une véritable ontopraxie des relations : ce qui est important, ce n'est pas tant ce qui se passe dans tel ou tel pôle de transcendance (la Nature, l’Etat, l’Individu, la Technique...), c'est ce qui se passe dans les interstices, dans les « entre ». Prendre toute dimension par le milieu afin de chercher ce qui rend l'agencement plus ou moins productif, ouvert, vivant, et éventuellement le modifier en fonction.

Les oppositions modernistes Nature/Culture ou Nature/Artifice n'ont dès lors plus lieu d’être, l'essentiel étant que les « machines » soient désirantes et inter-essantes.
L’ écocréalisme, comme son nom l’indique, ne peux se dire conservateur ou muséal, mais bien constructiviste. On ne conserve jamais sans transformer. Tout acquis change de nature une fois qu’il est considéré comme acquis. Non garder l'être donc, mais produire des milieux vivables et vivants, intéressants et « encapacitants », singularisants et désirants.
C’est en ce point précis que nous nous écartons d’une certaine écologie qui, à nier le désir, peut toujours se transmuer en éco-fascisme plus ou moins « néo-libéral » (cf. les alliances vert-bleues que nous voyons proliférer partout).

L'écopraxie créaliste se construira à l'instar des dispositifs qu'elle décrira petit à petit et promulguera une carte feuilletée plus qu'une arborescence enracinée, une forme très spéciale de systématique toujours en train de se faire entre de nombreuses rencontres, foyers, pôles, sphères de subjectivation disparates, discordants, hétérogènes, bigarrées...
Alliances (voire parfois alliages) entre des pôles de singularisation éclatés, mutants, hétérogénétiques qui n’hypostasient pas ceux-ci en tant que tels mais les considèrent comme des conséquences d’une pratique créaliste, passant donc par le collectif.
Il ne s'agit donc pas d'écraser, de proscrire dans des affects tristes les virtualités singulières, mais d'en promouvoir une écopraxie, une coexistence, au travers de ce que Stengers nomme une « écologie des pratiques », qui cesseraient de se disqualifier mutuellement à partir du tiers le plus pauvre, d'opposer la liberté de l'un à celle de l'autre, la pensée normale et saine de l’un à la déraison barbare de l’autre.

Il ne s'agit pas ici seulement de se soumettre à un impératif de tolérance, à un catéchisme quant au « goût des autres ». Il s'agit de com-prendre - comme on le remarque dans les co-opérations dites transdisciplinaires - que ma singularité et ma puissance d'agir commence là où, non pas s'arrête, mais commence celle de l'autre. Et ce, contre l’adage libéral sans cesse rabâché pour faire accepter les « sécurisations » les plus liberticides.

La pluralité des points de vue nous sortant du narcissisme consensuel distillé par les formatages médiatiques des subjectivités, nous ouvrirait ainsi l'espace des n points de vue, de la co-opération dans la com-préhension et la production des mondes, du monde commun toujours à (re)faire. Un point de vue quelconque, nous avons non seulement à l' « accepter », mais bien plus à l'aimer pour lui-même… à le rechercher, à dialoguer avec celui-ci, à le creuser, à l'approfondir ensemble... L'écopraxie créaliste est une philosophe de l' « entre », mais aussi du « et », de la disjonction non exclusive.
Gymnastique du pluri-logue : adopter tour à tour le point de vue de chaque entreparleur.

La sym-pathie trans-logique comme déploiement de l'expérience.

La pièce créaliste comme partition de territoires.

Géographie dramatique, cartographie intensive.

 

 

7


C'est bien selon cette stratégie qu'il faudrait agir, hic et nunc, mais "il est difficile d'amener les individus à sortir d'eux-mêmes, à se dégager de leurs préoccupations immédiates et à réfléchir sur le présent et le futur du monde. Ils manquent, pour y parvenir, d'incitations collectives". (F. Guattari). Comment sortir l'individu contemporain de sa narcose fataliste et conservatrice (de fait, poussé par un progressisme absolument abscons)?

Guattari, parmi de nombreux autres outils, proposait d’élaborer de nouveaux « agencements collectifs d'énonciation » et de nouveaux « enlacements polyphoniques entre l'individu et le social »

Une nouvelle productivité des subjectivités (processualité des trajets de subjectivation) doit être soutenue par de nouveaux dispositifs éminemment concrets.
Insister sur les agencements matériels qui permettent l’émergence de telles virtualités hors de toute bonne volonté « créative », ou dite marginale, subversive, profanatrice, transgressive etc.

A sortir de son indifférence par rapport au ravage écologico-social, le sujet « pacifié » (mais de fait extrêmement violent lorsque on gratte ce « si fragile vernis » faisant vitrine) célébré par Gauchet a sûrement quelque chose à perdre - et il s’agit de créer des surprises de conscience à cet égard - puisqu'il y prend conscience de sa finitude, de son altération, de ce que Blanchot appelait son « impouvoir ».
Aussi convaincante que soit pour certains la fiction molle du sujet politico-moral transcendant, elle n'empêche que cet être soit soumis, comme chacun, à des interdépendances, des politiques de santé ou d'urbanisme… à ses propres fragilités comme vivant.

Par rapport à cette crucifiction, l'écopraxie créaliste recourra d’une certaine manière au « principe de cruauté ».  Elle est d'une certaine façon un matérialisme absolu. L'humour du corps s'adressant à l’esprit dominateur, maître et possesseur.
« Vivants dans la politique desquels leur condition d'être vivant est en question » (Foucault), il nous serait terriblement dommageable de laisser à d'autres le soin de Gérer, de manière exogène, nos corps, nos affects et les matières auxquelles nous sommes attachés.

L'écopraxie sociale est d'abord une politique des êtres concernés par les problèmes qui les concernent, des existants quant à la vie qu'ils vivent, des habitants quant au territoire qu'ils habitent, des « vieux » et des « jeunes » sur la façon de vivre leur âge : une biopolitique de l'implication pratique, en rupture radicale avec le schème technocratique ou assistanciel. Par là, elle permet tout un champ de possibles, des initiatives nouvelles, pour décloisonner les questions et se réapproprier nos existences (ou "s’exapproprier", aurait dit Derrida)

Créer la réalité, réaliser la création, créer à partir d’un certain « réel » et non pas se réfugier dans le fantasme. La puissance imaginative ne pose pas en elle-même problème, mais seulement dans la mesure où elle se déconnecte de toute production de réalité, et tourne à vide.
Le chaos contemporain lui-même n'est pas doté de valeurs exclusivement négatives : en nous déterritorialisant des soumissions traditionnelles, en nous indiquant aussi les limites de la rationalisation. C'est pourquoi l'écopraxie créaliste ne pourrait faire appel au raisonnable, au renoncement ni, comme l'a hélas cru H. Jonas, à l’heuristique de la peur.

 

 

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Le C.R.E.E.L. : Puissance en devenir créant activement de l’espoir, développant une utopie concrète...
C'est faute de pouvoir accomplir une telle pragmatique désirante, que le sujet contemporain souffre de sa normopathie (non considérée comme telle).

La théorie des sphères, et de nombreux autres outils que nous cherchons, permet de faire sentir en quoi nous avons besoins besoin de « vérité » pour avancer, pour croire au sens de William James.
Mais ces vérités ont changé de statut après Nietzsche. Nous pouvons les appréhender, non plus comme des essences, des transcendances ou des choses en soi, mais comme des constructions, des conventions qui rendent le monde habitable pour des êtres en commun. Elles ne peuvent être déconstruites d’un point de vue objectal, dans la mesure où elles ont fabriqué des connexions entre elles et les êtres. Les êtres sont imbriqués et engagés par elles. Ces constructions qui ne sont pas que des constructions appellent une prise en considération technique qui, les mains dans le cambouis et non pas d’un point en hauteur qui juge, offrira des diagnostics sur la respirabilité ou non des sphères considérées, sur l’enchevêtrement avec d’autres sphères qu’on n'aurait pas remarqué...
James nous apprend qu'il y a des choses qui n'adviennent que si on leur donne du crédit, c’est-à-dire de l'avance: « Du possible, sinon j'étouffe ». Nous avons besoin de donner de l'avance au réel, avance dont il a besoin pour devenir.

Le C.R.E.E.L. serait une façon de "croire au monde" après dépossession, en sentant la possibilité de ruptures plurielles et immanentes. Elle est une thérapoeise qui ouvre le champ du multiple.


Nicolas Zurstrassen
Machine en charge de la nomencréature créalexique, des fibres vocréabulaires