28.05.2009

AVOIR LIEU

Prenez un tissu disparate : la ville de Paris. Vecteurs en directions diverses, croisés en des points d’intérêt, de curiosité, d’appel de l’un vers l’autre (je n’ose plus écrire le mot désir, trop souvent exhalé). Prenez une ville et ses tuyaux cachés, qu’on aimerait dire de zinc, comme dans les hallucinations de Burroughs. Prenez le désordre des courses, des courbes en désunion. Il me semble que beaucoup d’énergie pourrait être sauvée. De cette dispersion laborieuse, une chorégraphie pourrait être tirée, pour peu que la conscience de ce qui est vain ou sain s’étende davantage. Vous ne seriez pas là, à lire ces lignes, si en vous n’était lovée la conscience que nos temps sont nouveaux, que tous les paradigmes et les syntagmes sont à redéfinir. C’est le lot de chaque époque, de chaque instant. Mais l’histoire n’a pas toujours mis l’individu dans une telle posture, d’être l’origine du monde et sa fin. J’entendais Bernard Stiegler dire que le fait du siècle, c’est que la bêtise progresse, au sens de la bestialité. Ce passage même de la bêtise à la bestialité fait problème. Il y a une bêtise philosophique, qui consiste à négliger ses impressions pour suivre le train de l’avant-garde mimétique, celui qui est annoncé comme tel par la vapeur du temps.

Peut-être ne sommes nous pas assez bestiaux : territorialisants. Ni assez innocents : sans calcul social, celui-là même qui nous décentre. Le fait du siècle, ce n’est pas la bêtise, mais la délocalisation. La plupart n’a plus aucune notion de l’unité de lieu, du territoire, ou alors sous des formes archaïques et dépassées (le petit couple, la petite famille, la petite clique). Deleuze dit dans l’Abécédaire que chez certaines espèces, un couple ne se reconnaît plus hors de son territoire. Un peu, souvenez-vous, comme dans la pièce de Ionesco. "Comme c’est étrange". Notre perte d’unité de lieu, ce serait que plus rien ne nous semble étrange, donc spirituellement comestible : tout étant désuni, il n’y a presque plus, en apparence, de correspondance entre divers territoires parallèles, diverses règles du jeu.

Mais nous sommes optimistes. Nous savons que cet affaissement de l’unité de lieu est nécessaire, dialectiquement, à une refondation plus hétérogène, plus complexe. La notion de lieu évolue et son unité se recompose selon une géographie plus connexionniste (au sens de liaisons inattendues et pas nécessairement dangereuses). Nous n’avons pas tari en nous la perception du mystère, et par là la philosophie, la volonté d’unifier nos impressions sans laquelle il n’y aurait pas d’œuvre d’art.

La bonne nouvelle, c'est que notre machine sociale désoudée voit ses boulons se désunir. Il y a donc du jeu... Et de nouvelles règles possibles, dont la règle première : plusieurs jeux, plusieurs espaces. Car c'est le secret de l'unité de lieu : elle est désormais singulière et se conjugue au pluriel. Dès lors, on peut anticiper ce comportement asymptotique : disparition progressive des dominants et des dominés. Seulement des correspondances baudelairiennes. Chacun de nous vivant pilier.

 

 

 

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23.05.2009

If Nietzsche were on Facebook...

L'article sur Facebook fait des petits. Après avoir pas mal essaimé sur le Net francophone (depuis qu'il a été repris par Libé), il vient d'être traduit en anglais par le site opendemocracy : Facebook is the message inside humanity's envelope.

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20.05.2009

Défier la gravité dans les années 30

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18.05.2009

Tolérance...

"Transformer le monde afin de pouvoir tolérer d'y vivre, voilà l'instinct moteur."

Nietzsche.

 

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17.05.2009

Traverser la matière

« Tout se passe comme si un large courant de conscience avait pénétré dans la matière, chargé, comme toute conscience, d’une multiplicité énorme de virtualités qui s’entrepénétraient. Il a entraîné la matière à l’organisation, mais son mouvement en a été à la fois infiniment ralenti et infiniment divisé. D’une part, en effet, la conscience a dû s’assoupir, comme la chrysalide dans l’enveloppe où elle se prépare des ailes, et d’autre part les tendances multiples qu’elle renfermait se sont réparties entre des séries divergentes d’organismes, qui d’ailleurs extériorisaient ces tendances en mouvements plutôt qu’ils ne les intériorisaient en représentations. Au cours de cette évolution, tandis que les uns s’endormaient de plus en plus profondément, les autres se réveillaient de plus en plus complètement, et la torpeur des uns servait l’activité des autres. Mais le réveil pouvait se faire de deux manières différentes. La vie, c’est-à-dire la conscience lancée à travers la matière, fixait son attention ou sur son propre mouvement, ou sur la matière qu’elle traversait. Elle s’orientait ainsi soit dans le sens de l'intuition, soit dans celui de l’intelligence. L’intuition, au premier abord, semble bien préférable à l’intelligence, puisque la vie et la conscience y restent intérieures à elles-mêmes. Mais le spectacle de l’évolution des êtres vivants nous montre qu’elle ne pouvait aller bien loin. Du côté de l’intuition, la conscience s’est trouvée à tel point comprimée par son enveloppe qu’elle a dû rétrécir l’intuition en instinct, c’est-à-dire n’embrasser que la très petite portion de vie qui l’intéressait – encore l’embrasse-t-elle dans l’ombre, en la touchant sans presque la voir. De ce côté, l’horizon s’est tout de suite fermé. Au contraire, la conscience se déterminant en intelligence, c’est-à-dire se concentrant d’abord sur la matière, semble ainsi s’extérioriser par rapport à elle-même ; mais, justement parce qu’elle s'adapte aux objets du dehors, elle arrive à circuler au milieu d’eux, à tourner les barrières qu’ils lui opposent, à élargir indéfiniment son domaine. Une fois libérée, elle peut d’ailleurs se replier à l’intérieur, et réveiller les virtualités d’intuition qui sommeillent encore en elle. »

 

Bergson, l'Évolution créatrice.

 

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Suis-je le sosie de moi-même ?

"En 1923, Joseph CAPGRAS et Jean REBOUL-LACHAUX avaient isolé un syndrome très curieux, qu'ils ont appelé syndrome d'illusion des sosies. Pour arriver au syndrome d'illusion des sosies, CAPGRAS avait remarqué chez une persécutée délirante, un petit quelque chose qui l'avait retenu. Il disait voilà, c'est une persécutée, mégalomane, délire de persécution et de grandeur, tout cela c'est classique, mais il y a quelque chose qui ne colle pas dans ce genre de tableau, c'est que cette femme à chaque fois qu'on lui présente la même personne, elle dit : 'C'est pas la même personne, je reconnais les traits, c'est à peu près le même visage, c'est à peu près la même apparence, mais en réalité, ce n'est pas la même personne c'est un sosie'."

"Dans le syndrome d'illusion des sosies, au fond, ce que les psychiatres ont repéré c'est quelque chose comme : le même est toujours autre. C'est assez caractéristique, la patiente du cas princeps d'illusion des sosies, on lui présenta sa fille cent fois dans la journée, et elle disait : 'J'ai eu affaire à cent sosies différents de ma fille, ce n'est pas ma fille, c'est un sosie'."

A contrario, "ce qui caractérise le névrosé, c'est que la réalité qu'il connaît, il la reconnaît au prix de ne rien identifier. Et il est vrai que notre rapport à la réalité n'est supportable qu'à la condition d'être fondamentalement, on peut dire ça comme ça, abruti. Il faut que nous soyons relativement abrutis pour supporter la réalité. Vous savez que Lacan désigne cela sous des termes spécifiques mais très précis, puisque ce que nous refoulons, ce que nous tempérons ainsi, en identifiant jamais rien ou si peu dans la réalité, c'est ce que Lacan appelait la jouissance. La jouissance, ce n'est pas du tout quelque chose qui nous est familier, contrairement d'ailleurs à ce que pourrait nous laisser croire l'époque dans laquelle nous vivons, une époque, qui, pour des raisons complexes, qui tiennent aux modalités contemporaines du marché, de l'échange, du commerce, etc., nous vivons une époque qui tendrait plutôt à dire au sujet: 'Eh bien vas-y, tu peux jouir, tu peux jouir autant que tu veux !' On pourrait penser que cet impératif est un impératif plaisant, agréable. En réalité, il n'en est rien. Nous constatons en clinique, aussi bien chez chacun qu'à l'échelle sociale, que cet impératif moderne est essentiellement angoissant. Pourquoi ? Parce que nous ne supportons pas la jouissance, je veux dire les névrosés, les gens ordinaires ne supportent la jouissance que dans la mesure où elle est tempérée, c'est-à-dire dans la mesure où elle nous permet d'éprouver notre être comme un corps et comme un corps ayant une unité, comme un corps que nous nous représentons comme permanent, comme le même."

Extraits d'un article de Stéphane Thibierge

16:22 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

14.05.2009

L'humain est un écran. Facebook est son message.

Facebook est, en direct, une expérience tragique, belle et douloureuse. Sartre parlait de l’incommunicabilité des êtres. Et c’est bien ce qui se joue à chaque instant au fil des statuts et des posts : la volonté de formes vivantes de trouver un analogue, un double, une structure qui résonnerait, vibrerait selon la même fréquence. Mais aussi semblables que les artifices de la société tentent de nous rendre (le langage, la culture, les expériences partagées du divertissement ou des rites), nous restons tous radicalement différents les uns des autres : nous sommes, comme le disaient Bergson puis Deleuze, des gerbes de création en devenir et reconfiguration incessante, dont seul l’effet de surface est commun. Facebook met en jeu, en temps réel, cette gesticulation humaine : celle d’une série d’entités individuelles étrangères les unes aux autres cherchant leur impossible double.

Chacun de nous est une planète, un assemblage unique et disparate. Chacun de nous est un monstre baroque, composé de mille points d’expérience modulés en un assemblage unique et mouvant. Nous cherchons non pas notre moitié, mais notre double structurel, celui qui pourrait entrer en résonance avec les points de suture qui nous composent – nous sommes chacun un Frankenstein singulier poursuivant sa fiancée fantasmatique. Facebook exhibe plus que de raison notre vain effort pour trouver notre monstre frère, alors que les chances pour rencontrer quelqu’un qui soit structuré comme nous sont plus infimes que celles, pour la France, de remporter l'Eurovision.

Certains ont compris cette solitude humaine radicale. Ils ne cherchent plus leur double composite, mais plutôt à transformer les autres structures, par influence. À rendre l’autre un peu plus proche de soi, en attaquant point par point son édifice. Admettons que chacun de nous soit composé de mille points de structure – de mille plateaux, diraient Deleuze et Guattari. Je poste telle vidéo qui m’anime et tente par là de planter une punaise dans la structure de l’autre, espérant qu’au final, à force d’exposer mon goût, j’aurais, à défaut de rencontrer mon monstre frère, transformé l’autre en un reflet de mon territoire. Là encore, c’est illusoire. La carte n'est jamais le territoire, on le sait depuis Alfred Korzybski et sa mise en garde contre la réification des symboles. Nous évoluons à chaque instant, notre structure se recompose sans cesse sous des influences diverses et incessantes. Quand bien même pourrais-je, à un moment donné, avoir l’impression de coïncider avec quelqu’un en assez de points pour vibrer d'une passion commune, cette coïncidence amoureuse ne durera pas. Elle sera, le plus souvent, un effet d'attente.

Alors sommes-nous condamnés à être seuls et à chercher la fiancée de Frankenstein ? Nous pouvons cesser de poursuivre notre double. Nous pouvons par exemple opter pour la démarche inverse et nous dire que nous avons tout à gagner à interagir avec des structures totalement différentes de la nôtre (je parle de micro-différences, pas de ces clichés sous lesquels on catalogue telle ou telle minorité factice). Ainsi, une manière amusante et peut-être moins morne d’user de facebook serait de ne poster que des vidéos que l’on n’aime pas, ou d’écrire des statuts qui reflètent le contraire de ce que l’on ressent. Certains le font déjà, par dérision. Une autre idée ? Utiliser facebook non pas pour exprimer des goûts ou des envies, ni pour tenter de rencontrer son double monstrueux, encore moins comme un réseau d'influence ou de publicité, mais pour créer de nouvelles valeurs, de nouveaux concepts, de nouvelles manières de voir. Bref, en faire un laboratoire parmi d'autres, pour un nouveau kit humain de présence au monde, pour des agencements plus favorables aux échanges d'intensités.

Jouer d'une apparence qui se sait telle et ne cherche plus l’humain à l’intérieur, dans une âme qui ne sera jamais sœur que par sa profusion disparate de possibilités, que par sa monstruosité difforme et imprévisible. Si l’humain est un écran et que facebook est son message, soignons nos manifestations. Nos statuts d'aujourd'hui peuvent devenir nos statues de demain. À nous de choisir la matière première de nos rigidités à venir. Ou de construire un monde plus fluide, plus délicieusement monstrueux. C'est-à-dire plus réel. "La différence, c'est le monstre", écrivait Deleuze. Et ce beau monstre intérieur a toujours suscité en nous une passion d'abolition et de normativité que nous confondons trop souvent avec la civilisation, un pathos qui aujourd'hui a tendance à se rejouer sur facebook, trop souvent reproducteur de normes standardisantes.

Si Nietzsche était sur facebook, il préférerait qu'on l'ajoute comme ennemi. Moins pour être haï que pour être surpris.

 

10:18 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note

07.05.2009

création d'espace vital

 

La Production de L'Espace de Henri Lefebvre est un livre un peu brouillon mais important dans ses intuitions :

"Plus on examine l’espace et mieux on le considère, mieux on saisit les conflits qui le travaillent, qui tendent à l’éclatement de l’espace abstrait et à la production d’un espace autre. (...) L’espace se théâtralise, se dramatise, grâce aux énergies potentielles des groupes divers qui détournent à leur usage l’espace homogène. Il s’érotise, rendu à l’ambiguïté, à la naissance commune des besoins et désirs, grâce à la musique, grâce aux symboles et valorisations différentielles qui débordent les localisations des besoins et désirs dans des espaces spécialisés, physiologiques (le sexe) ou sociaux (les lieux dits de plaisir). Une lutte inégale, par moments acharnée, à d’autres relâchée, se déroule entre le Logos et l’Antilogos, ces termes se prenant au sens le plus large : celui de Nietzsche. Le Logos inventorie ; classe ; range ; cultive le savoir et s’en sert pour le pouvoir. Le Grand Désir nietzschéen veut surmonter les séparations, celles de l’œuvre et du produit, du répétitif et du différentiel, des besoins et des désirs. Du côté du Logos, il y a la rationalité, qui ne cesse de s’affiner et de s’affirmer : formes d’organisation, aspects de l’entreprise industrielle, systèmes et tentatives pour tout systématiser. De ce côté s’assembler les forces qui tentent de dominer et de contrôler l’espace : l’entreprise et l’État, les institutions et la famille, l’établissement et l’ordre établi, les corporations et les corps constitués. De l’autre, il y a les forces qui tentent l’appropriation de l’espace : les formes diverses d’auto-gestion des unités territoriales et productives, les communautés, les élites qui veulent changer la vie et tentent de déborder les institutions politiques et les partis. (…) Or un tel désir de 'faire' quelque chose, donc de 'créer', ne peut s’accomplir que dans l’espace, en produisant un espace."

11:32 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

02.05.2009

Message de derrière le coin du mur

Nous avons perdu le codex. Ils ont rentré la machine afin de ne plus l’utiliser. L’ordre n’a pas triomphé. Ils n’ont pas fumé de dernière cigarette. Ils ont opté pour le repos. On viendrait bientôt les chercher. Ils en ont marre de ramer. Ne plus ramer, disent-ils. Si ramer c’est vivre, alors soyons l’océan. Quittons l’embarcation. On n’attire que des las à ramer à contre-courant. Ils ont posé la machine.

Mais moi j’étais caché à l’intérieur. J’ai dépensé mille volts de connaissance pour me glisser entre les rouages. Ma dose est celle d’un maigre voleur de protons. Rassasié jusqu’à l’aube. J’ai depuis longtemps renoncé à gagner, sans pour autant avoir prêté sermon à Dieu. L’absolu n’a pas besoin de Dieu, ni d’égaux. Le soleil qui se réverbère au sol n’est pas le soleil. C’est l’inversion du monde. Ne m’appelez pas. Je n’existe pas pour ceux qui ont oublié que le soleil est une étoile.

Je prends feu une fois pour toutes, au coin d’une pièce inversée, indépendante de toute bâtisse, de tout labyrinthe. Le ciel est le sol. Mais le soleil au sol n’est pas une étoile. Les règles du jeu sont restées dans le tiroir de la maison où vous êtes peut-être resté aussi, à vous demander quelles sont les règles du jeu. Ni jeu, ni règle.

Dépouillement, après la mort. Rien n’est plus différent que ce qui se ressemble.

 

 

 

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01.05.2009

Du Gnagnagna

Il appert, en cette aube du XXIe siècle, que l’anglais n’est plus la langue internationale, pas plus que l’espagnol. Un idiome a largement pris le dessus : le Gnagnagna. Nul hasard dans cette suprématie. Le Gnagnagna s’est imposé par ses qualités : compréhensible par la plupart, très peu d’heures suffisent pour le parler.
Certains esprits retors pourtant, parmi lesquels peut-être faut-il compter le sympathique lecteur, tardent à adopter ce langage universel. Ils résistent. Ils ne voient pas toujours le sens du Gnagnagna. Or sa force, son universalité sans précédent, c’est que, précisément, il ne s’embarrasse point de vouloir faire sens. Le sens est, semble-t-il, une vieillerie métaphysique, tandis que l’époque est au flux antigravitationnel, au débit vacuophobe, à la manifestation d’une pure présence souriante sans justification interne. Tous les esprits de ce haut temps, ceux que la susceptibilité, le pessimisme ou le ressentiment n’alourdissent pas, ont adopté le Gnagnagna. Aussi ne saurait-on trop vous presser d’en faire de même.

Gnagnagna : le mot lui-même est composé de trois syllabes qui derrière leur apparente répétition reflètent en réalité une fine dialectique en trois temps, selon le mode hégélien de la thèse-antithèse-synthèse :

–    Thèse : Gna.
–    Antithèse : Gna.
–    Synthèse : Gnagna-gna.

Chaque syllabe se prononce en collant d’abord la langue sur le palais puis en la décollant brusquement tout en entrouvrant la bouche ; un son ronronnant qui vient du fond de la gorge est alors émit, pour le plus grand bonheur de nos tympans fragilisés : Gna ! Cessons donc de nous lamenter et songeons au bonheur de ne pas avoir sombré dans le pire. Qu’auraient été nos vies si, au lieu du Gnagnagna, se fût développé un vulgaire et infantil Nanana, ou pire, un insupportable et sénile Gagaga ? Sans parler de l’hostile Bahbahbah !


Regagnons une table en terrasse. Devant nous, des amis-objets. Chacun d’eux se présente comme purement Un. Il possède des propriétés : cheveux de telle ou telle couleur, carte de visite, tendance à regarder son téléphone toutes les cinq ou dix minutes, plus ou moins grande dextérité à ne pas reconnaître quelqu’un qu’il ou elle a chaleureusement salué la veille, personnalité fine affirmée sur le mode du j’aime-j’aime pas, etc. En tant que nous sommes tous des amis-objets, nous formons une communauté au regard du Moi-Je. Celui-ci croit ainsi à sa propre existence.


Comment – demandera le lecteur attentif – comment se fait-il que l’ami virtuel accepte d’être pris pour un objet, un outil ? C’est que contrairement aux apparences, cela le conforte aussi dans son Moi-Je. En effet, tout ceci fonctionne comme un doute cartésien inversé.
Vous vous souvenez que Descartes se demandait si le monde extérieur n’était pas un rêve, une illusion mise en scène par un petit malin de génie, alias le Diable ? Il en concluait qu’une chose au moins était sûre, c’était qu’il doutait de ce monde : ce doute révélait la présence d’un ego cogitant soutenu par un autre petit malin, mais plus sympathique : Dieu. Le Gnagnagna pose lui aussi que les propriétés de mon ami-objet sont toutes relatives, mais il préfère dire que les différents aspects de mon prochain sont tous vrais plutôt que tous illusoires. L’ego ne cogite plus, il a horreur du doute, il préfère se faire miroir. Or lorsque vous posez en cercle trois ou quatre miroirs autour d’une table, vous obtenez un monde potentiellement infini.


Le Gnagnagna permet ainsi à chacun de se faire miroir de l’autre et favorise la communauté des Moi-Je standardisés et opératoires. Je me reflète en toi, tu te reflètes en moi, je te tiens tu me tiens par la barbichette de nos intérêts confus, le premier qui rira sera un chic type. Ce dispositif en miroir explique aussi pourquoi la solitude devient de plus en plus insupportable à ceux qui pratiquent le Gnagnagna : celui-ci provoque un effet secondaire inverse au cogito cartésien, à savoir le doute de soi et de sa pensée propre.

 

(La version intégrale de ce texte paraîtra en septembre 2009 aux éditions Max Milo, en postface de la réédition de Peut-on jouir du capitalisme ?

10:29 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

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