28.03.2012

Luis de Miranda parle de la mutation créaliste

Luis de Miranda.jpg

 


podcast
 

 

Enregistré le 27 octobre 2011 - Interview radio (BFM)

 

Le créalisme est un mouvement philosophique, artistique, politique et existentiel nommé par Luis de Miranda dans les années 2000, à partir du néologisme Créel (néologisme forgé à partir de créer et de réel), terme qui trouve son origine dans son roman Paridaiza et dans son essai sur Deleuze, "Une vie nouvelle est-elle possible ?" Les sources sont, entre mille autres, Nietzsche, Bergson, Lacan, Hegel, Heidegger et Deleuze.

Le créalisme est le respect amoureux des différences qui veulent advenir à l'existence et son mot d'ordre est faire exister ce qui n'existe pas en devenant compositeur de sa vie. C'est historiquement la prise de conscience collective, après l'effondrement post-moderniste, que la réalité n'est pas analogue à la vérité, mais que les producteurs du réel tendent à chaque époque à imposer leur codage comme vrai et absolu. La création s'étend dans le domaine public. L'émancipation humaine repose non pas sur l'adaptation aux protocoles existants, mais sur l'ordination de nouveaux ordres reflétant mieux notre âme et notre désir, un processus que les artistes connaissent bien et qu'il s'agit de démocratiser. Il s'agit de faire de la Terre notre oeuvre d'art musicale, harmonieuse. Le créalisme vise à enchanter les pratiques sociales et à introduire du jeu dans nos codes. Désobjectiver notre monde et désautomatiser les humains. Le créalisme ne dit pas que le réel n'existe pas, mais qu'il est toujours déjà mort ou en cours de décomposition (et donc à terme étouffant), puisque sans cesse dépassé par le créel et la nécessité de nouvelles ordinations répondant à l'onde de la novation (qui n'est pas nécessairement une innovation technologique).

 

Le créalisme n'est pas une réactivation de la perspective protagoréenne, trop anthropocentrique, qui fait de l'homme un manipulateur et de la vie un arsenal. Le créalisme n'affirme pas que l'homme est le créateur originel et le maître et possesseur de la nature. Les humains ne peuvent rien créer sans l'aide du chaosmos qu'est le créel. L'humain ordonne des mondes, choisit parmi les multiples possibles du fleuve des crealia, dont la plupart restent des vibrations en puissance. Nous devons retrouver notre capacité à co-construire le monde plutôt que nous adapter à des réalités construites par des créordinateurs qui chercheraient à avoir le monopole de la production du réel.

12:00 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : créalisme, bfm, mutation, miranda | |  Facebook | |  Imprimer

07.03.2012

conférence sur le créalisme à l'ENS

 

Club de la Montagne Sainte-Geneviève – École Normale Supérieure

Dans le cadre du colloque « REPENSER NOS FORMES DE VIE À L’AUNE DES NOUVELLES TECHNOLOGIES »

Capture d’écran 2012-03-07 à 11.43.51.png


17 mars 2012 – 14h45 – Amphi Rataud - 45 rue d'ULM - Paris


« Numérisme et créalisme : la dialectique du siècle à venir ? »

par Luis de Miranda


Lire ici le texte de l'intervention :

 

créalisme.pdf

 

 
Abstract
 

« L’homme est le génie de l’équivoque », écrivait Merleau-Ponty. L’épopée humaine est en effet susceptible d’une duelle interprétation. Loin d’être seulement le gardien de l’être, le poète de la Terre (Heidegger), il en est aussi, selon l’expression de Foucault, « le principe ordinateur ». Nous nommons « numérisme » l’activité humaine d’ordination du réel, de nomination, de mesure, d’agencement, de calcul, de codification sans laquelle on ne saurait parler de société. Nous nommons « créalisme », par dialectique, la faculté de renouveler ces codes ordinateurs producteurs de réalité, de démonter puis recomposer le jeu des protocoles sociaux, de hiérarchiser les valeurs idéologiques qui articulent nos formes de vie. Numérisme et créalisme sont sans doute antérieurs à l’invention desdites nouvelles technologies, mais leur dialectique s’est exacerbée avec la modernité. En examinant depuis Leibniz jusqu’à nos jours les archives de l’histoire des computeurs et les discours afférents à la supposée révolution numérique, nous nous demanderons à quelles conditions la liberté reste possible dans un monde de cyborgs. S’il est vrai que le « nouvel esprit du capitalisme » (Boltanski, Chiapello, 1999) s’appuie sur l’idéologie de l’épanouissement personnel, il est fort probable qu’il soit dépassé par les contradictions engendrées par cette idéologie même, intenable en pratique. D’où l’intérêt de penser un « créalisme » avec le numérisme, en tant que nouvel esprit artistique et politique, investi dans le réel mais non désinvesti de l’imaginaire, et dont l’œuvre commune serait la Terre comme métacyborg. Loin des peurs mécanistes et des fantasmes d’asservissement par les automates, le créalisme nous permet d’entrevoir une forme de vie qui intensifie à la fois création personnelle et harmonie collective...

 

Repenser nos formes de vie (7) - «Numérisme et créalisme : la dialectique du siècle à venir ?» par Luis de MIRANDA from CMSG on Vimeo.

 

Lire ici le texte intégral de l'intervention :

numérisme-créalisme-miranda.pdf


11:46 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

24.02.2012

30 propositions pour une société créaliste

Texte d'abord publié le 11/04/2010

 

Merci à la centaine de présents à la soirée de ce vendredi, qui se sont donnés au jeu des règles pour une société autre. Voici un pot-frais de ce qui est ressorti de leur stylo. Co-création politique :

1 - Dire oui au passage du dedans vers le dehors et vice versa.

2 - S'employer à gommer son ego.

3 - Rien n'est vrai, tout est possible.

4 - Règle d'apprentissage : partir d'un domaine éloigné pour se rapprocher du point à enseigner.

5 - Ne jamais imaginer la réponse de l'autre avant de l'entendre.

6 - Avoir toujours, partout et à chaque contact, de la bienveillance.

7 - Dream you heart forth. Take action to instill your reality.

8 - Prendre son voisin par les bras et le faire voler comme un papillon.

9 - La vraie vie doit commencer très tôt.

10 - Efforcez-vous de voir l'autre en vous.

11 - Parler pour créer.

12 - Censurer la censure.

13 - Ne respirer qu'avec le ventre.

14 - Être responsable de ses actes, assumer les conséquences de ses choix.

15 - La liberté est une valeur fondamentale non négociable.

16 - Toujours se demander : Que penserais-je de ce que je suis en train de faire si j'étais quelqu'un d'autre ?

17 - Chercher son bonheur dans quelque chose qui ne s'achète pas.

18 - Interdire des domaines à l'économie.

19 - Répondre aux propositions de faire l'amour selon son désir. Arrêter de considérer le désir comme une perversion.

20 - Abolir les frontières et remettre la calèche au goût du jour.

21 - Encourager et valoriser le développement des particularités propres de chaque individu naissant pour qu'il puisse offrir sa fleur unique au monde (au lieu d'abraser ces particularités pour en faire un être standardisé).

22 - Arrêter de faire la gueule sans raison et respirer sous l'eau comme les raies mantas.

23 - Rendre le déraisonnable obligatoire.

24 - Identité internationale pour tous. Possibilité d'aller travailler n'importe où.

25 - Respecter et préserver les lieux d'expression artistique.

26 - Arrêter de marcher pour danser dans la rue. Se donner des fleurs en échangeant des mots courtois.

27 - La fin ne doit jamais justifier les moyens.

28 - Se faire des baise-mains érotiques.

29 - Chaque personne qui émet un jugement critique doit aussitôt faire une contre-proposition positive.


30 - Et vous, quelle est votre règle pour une société créaliste ?

23.02.2012

Crealism or capitalism ?

York University, Toronto, 2011

00:51 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

16.02.2012

MANIFESTE DU CRÉALISME

Huit points pour un Infini debout, par Luis de Miranda, 14 décembre 2007.

 

Image 5.png




1. Au coeur du réel agit une création continue, matérielle et spirituelle. "Le monde est/doit être ma création" est l'éthique différentielle des sujets singuliers. Vérité dont l'événement inter-relationnel ne cesse de surgir çà et là au fil de l'Histoire. Vérité souvent oubliée face aux humiliations décourageantes du "monde comme il va" et des "humains comme ils sont". Le créalisme n'est pas un anthropocentrisme qui séparerait artificiellement une nature-objet d'un humain-maître et possesseur. Il y a des complicités et des affinités actives entre le chaosmos et celui qui se rend digne de l'écouter et de l'oeuvrer.

2. Le capitalisme altère le monde et pousse les humains à vouloir altérer leur corps et leur âme selon des standards anxiogènes. Ce qu'il s'agit de viser (tant d'autres l'ont mieux clamé avant moi), c'est à une altérité différentielle en acte, une éthique amoureuse, politique, érotique, esthétique, cosmique, professionnelle faite d'ascèse aventureuse et de tentative héroïque de ne pas monnayer ses extases. La stance contre le nihilisme hypnagogique passe par cette exigence apparemment mégalomaniaque de déconditionnement en devenir, une politique po(i)étique qui tente de redonner à l'imagination désirante, à l'idéation volontaire et généreuse, à l'effort d'invention et de soutien de structures nouvelles leurs lettres de noblesse en matière d'existence.

3. Bien entendu, à l'échelle in-dividuelle, les résultats ne sont pas souvent spectaculaires. Le créalisme est une autodiscipline parfois ascétique dans un monde où les complicités durables sont rares (l'envie compétitive a colonisé toutes les sphères, y compris là où la tradition l'attend le moins), les obstacles froids fréquents (idiotie et indifférence) et les puits de mélancolie omniprésents. Mais le créalisme est aussi une extase sensible et mentale, une source et une manifestation de joie.

4. Le créalisme pose le primat de la créativité au coeur de l'être, et loin d'être agencé aux seules disciplines artistiques, il concerne la dynamique d'extension des territoires vivants, une praxis éprouvable et collective de la singularité. Sous cette acception, le Créel est un bourgeonnement imprévisible, un tissu vif d'interrelations à vocation non-déterministe, tandis que le Réel est son compost, son encadrement automatisé.

5. Pour ceux qui croient en "Dieu", le créalisme revient à supposer qu'Il n'est pas figé une fois pour toutes. Son identité change sans cesse à mesure de sa co-création par ses créatures. L'univers est une partition musicale en constante (re)composition, au fil de laquelle les improvisations sont toujours possibles. Nous sommes tous plus ou moins divins selon les moments de notre vie, tantôt dormeurs avides, tantôt acteurs et senseurs du Créel. L'accès au dialogue lucide avec les forces aimant(é)es du monde est plus aisé lorsque le sujet tient une certaine ascèse antimimétique et maîtrise ses pulsions de consommation et de régression, au prix d'un effort de renoncement aux (dé)plaisirs pavloviens. Pas facile, car le totalitarisme de la consommation et de la fange sans cesse nous mobilise en excitant nos neurones fatigués de ses messages en apparence contradictoires (fausse liberté de choix entre l'hygiénisme et le caboucadin). Chaque jour, le système capitaliste dépense des sommes énormes pour nous débiliser. Mais heureusement, même les débiles sont mentaux...

6. Contre les castrations des sinistres contempteurs d'envol, contre la colonisation de l'intime par les impératifs publicitaires duplicitaires, les créalistes ont toujours été de relatifs sacrificateurs de confort standard (un certain luxe leur est pourtant essentiel). Ils ont été des filtres de l'être, des haut-parleurs, des raffineurs de chaos. Suivons leur exemple, ou supportons encore et toujours les conséquences schizonévrotiques d'un monde rendu stagnant par notre abandon ou notre collaboration avec la misère marchande, la morose émulation simulatrice, la soumission à l'argent que nous confondons, comme l'écrivait Marx, avec autrui. Agir ou subir la honte quotidienne que tentent de nous infliger les soldats (autant de femmes que d'hommes) de la société de classes. Se faire so(u)rcier des formes, des intensités et des coïncidences, plutôt que d'accepter la banalité des codes d'une époque saturée de culs-de-sac.

7. Une situation de bouillonnement amoureux, des synchronicités, un désir de justice allant au-delà des revendications salariales, une belle joute sans hypocrisies entre adversaires nobles. Tout sauf la pusillanimité des élans atrophiés, l'abrutissement des stimuli et l'idiotie affamée, larmoyante, ricanante, fataliste. L'Histoire est triste ? Deleuze disait : "L'histoire désigne seulement l’ensemble des conditions si récentes soient-elles, dont on se détourne pour 'devenir', c’est-à-dire pour créer quelque chose de nouveau."

8. Le créalisme est une politique du Réel en tant que co-création en devenir, où le sujet cohérent-actif occupe une place co-centrale avec l'harmonium cosmique, où l'imagination, la passion, la volonté, l'art, le désir, l'amour redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d'une vie désaliénée, d'une existence libre.

 

11:05 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

15.02.2012

Créanalyse de la Ville Lumière (L'être et le néon)

11:10 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

08.01.2012

Pour un moratoire sur les prix littéraires - LE MONDE

Tribune publiée par LE MONDE (version papier du quotidien + site) le 23 novembre 2011.

photo (3).jpg__________


À l'approche de Noël, dans des librairies gangrénées malgré elles par l'esprit de lucre, on nous sert la haine sous forme de livres tièdes. En tant qu'auteur d'une douzaine d'ouvrages et directeur éditorial d'une maison d'édition indépendante, je dois vous parler de l'agonie du livre et notamment du roman contemporain, ainsi que de ses assassins présumés : une poignée d'éditeurs parisiens conservateurs, avec la complicité des jurés moribonds des prix littéraires dominants et des critiques littéraires les plus installés, souvent écrivains eux-mêmes. Tout ce beau monde se tient par la barbichette des intérêts croisés. Une histoire de meurtre de la poésie véritable aux multiples coups de poignards, qui pourrait s'intituler Mort sur le Nihil.

 

photo (2).jpg


Les prix littéraires tuent. Ils sont le résultat de transactions économiques occultes, orchestrées par un oligopole d'éditeurs dont les règles ne tiendraient pas deux secondes devant un tribunal européen. Concurrence déloyale vis-à-vis des petits éditeurs écartés d'office de la compétition, dumping artificiel du marché, ententes illicites entre quelques "grandes" maisons, conflits d'intérêts des jurés... Tout cela a été décrit et démasqué maintes fois. Et pourtant la "fête" continue. Et les français semblent dupes, puisqu'ils achètent. Mais leur donne-t-on le choix ?

 

Les prix littéraires tuent car, chaque année, ces manigances élèvent artificiellement au rang de best-seller une littérature parfois frelatée, sans dimension épique, sans réelle ambition stylistique, créative ou sociétale. Je ne compte plus les lecteurs qui m'avouent, entre la honte et la colère, avoir été déçus par l'achat d'un livre portant la mention Prix Goncourt, Renaudot ou autre. Puisque le budget littéraire moyen du Français ne dépasse guère un ou deux livres contemporains par an, nous comprenons en partie pourquoi les éditeurs indépendants vivent aujourd'hui une crise sans précédent : les prix littéraires sont en partie responsables du pourrissement du marché, en décevant trop souvent la candeur du lecteur. Que répondent les grandes maisons ? Qu'il y a de toute façon trop de petits éditeurs qui produisent trop de livres.

 

Comment sont choisis les livres qui intègrent les listes des prix ? Celles-ci sont elles-mêmes faussées. Sur le millier de romans qui paraissent chaque année, les jurés n'en lisent que quelques uns, une dizaine à tout prendre. C'est comme si les correcteurs d'un concours national se contentaient de lire 1% des copies pour y choisir l'élite de demain. Pire, imaginez qu'au lycée on laisse de côté 99% des élèves, sans même considérer leur travail. On ne donnerait des notes et l'opportunité de poursuivre des études qu'à ceux qui fréquenteraient les bonnes écoles et seraient issus des bons réseaux.

 

photo (1).jpg

 

Les autres auteurs ? Qu'ils meurent et cessent de se prendre pour des poètes ! Qu'ils se contentent de vendre 300 exemplaires de leur roman, la réelle moyenne nationale, soit comme par hasard 1% des ventes moyennes d'un prix Goncourt. Exagéré ? Non : chaque année des auteurs confirmés se voient refuser la publication de leur nouveaux manuscrits au prétexte qu'ils ne sont pas bankables. La notion d'oeuvre, c'est-à-dire de l'auteur étrange, difficile, exigeant, élitaire, qui a besoin du soutien d'un éditeur sur la durée, est à peu près caduque. La plupart des gros éditeurs ne laissent plus aux auteurs qu'une seule chance : si leur livre ne se vend pas et s'il n'a pas l'heur de toucher une presse littéraire souvent snob ou sectaire, la comptabilité analytique passera l'ambition de l'écrivain au broyeur du refus automatique. On ne compte plus les auteurs SDF de l'édition, ballotés, pour les plus chanceux, d'enseigne en enseigne.

 

Chaque année aussi, au moment des résultats des prix littéraires, des voix s'élèvent pour dénoncer l'engeance parisienne des grandes maisons. En vain – mais aujourd'hui l'heure est plus que jamais grave, elle est funèbre : dans une édition en panique, lors même que les librairies semblent plus ou moins désertées, la rumeur dit que beaucoup d'éditeurs indépendants ne passeront pas l'hiver, tandis que le cartel des grandes maisons doublera grâce aux sapins son chiffre d'affaires annuel, en comptant notamment sur le trafic des prix littéraires. Ces maisons ne seraient pas longtemps florissantes sans cette concurrence illégale. Un exemple ? Il y a plus de 1000 maisons d'édition publiant des romans en France. Or depuis 2000, en onze ans, Gallimard et ses filiales a obtenu le prix Goncourt 7 fois – soit un taux de réussite de 64% et une somme estimée à 30 millions d'euros de chiffre d'affaires pour ces seuls 7 ouvrages, une part de marché dont aucun monopoliste du CAC 40 n'oserait rêver. Quand bien même les Goncourt de Gallimard seraient tous des chefs-d'oeuvre, il y aurait là quelque chose de pourri au royaume du papier.

 

On me trouvera naïf. Il est temps que les éditeurs et les jurés se souviennent de la raison pour laquelle ils ont aimé lire, lorsqu'ils étaient "naïfs" : souvent, ce fut en découvrant des Rimbaud, des Nietzsche et autres auteurs à peine lus de leur vivant, parfois publiés pour la première fois à compte d'auteur, souvent morts dans des conditions misérables. Romantisme ? Alors soyons réalistes : tuons les marginaux, étouffons les authentiques, castrons les petits, la plupart de ces auteurs assez fous pour écrire encore "avec leurs tripes". Je songe par exemple à Fernando Pessoa, reconnu, maintenant que son cadavre est plus que froid, comme "l'un des plus grands poètes du XXe siècle", mais dont on méprisait les manuscrits lorsqu'il était vivant, ce qui l'obligeait à écrire ses poèmes derrière ses factures de comptable :

 

Un jour, dans un restaurant hors de l'espace et du temps,

On me servit l'amour sous la forme de tripes froides...

 

Messieurs, Mesdames les grands éditeurs, Chers membres-des-jurys-des-prix-ayant-pignon-sur-rue, vos seigneuries les "critiques" littéraires, je vous propose, le temps de relancer l'économie du livre, un moratoire sur les prix littéraires. Ou alors que les romans bénéficiant d'un prix soient tirés au sort. Le hasard ferait mieux les choses. Nous aurions alors un système un peu plus respectable, le seul apparemment qui puisse être fiable dans ce milieu, faute de compter sur l'honnêteté intellectuelle de l'édition parisienne dominante, souvent incestueuse, poussiéreuse, mesquine, pathétique, même si des êtres de qualité s'y battent – y compris dans les petits bureaux des grandes maisons – pour de plus grandes idées. Et nous profiterions du temps ainsi dégagé par la pause des tractations oligopolistiques pour relire le Château de Kafka, une belle métaphore de l'auteur perdu face au Leviathan éditorial.

 


Pendant ce temps, tandis que les grands groupes multinationaux rachètent les librairies à tour de bras et interdisent aux libraires de lire sur leur lieu de travail, de manière à ce qu'ils ne puissent plus conseiller que des best-sellers, trop d'éditeurs de tout poil, mimétiques, favorisent une littérature du minimum vital : sujet-verbe-complément. Mais le sujet est assujetti au marché des consommables – vite lu, vite oublié. Mais le Verbe n'est plus ni au commencement, ni à la fin – adieu l'incantation, so long la poésie. Mais le livre dominant n'est plus que rarement le complément des âmes.

 



photo.jpgDes exceptions ? Oui, il y en a. Mais les fleurs sauvages de la littérature contemporaine, cherchez-les plutôt, si vous êtes tenaces, sur... Internet, car elles ne poussent en rayon que quelques jours, avant de partir au pilon. C'est qu'il faut faire, sur les tables, la place aux prix.


Luis de Miranda

10:14 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

03.01.2012

Manifeste du créalisme clamé par Luis de Miranda (2010)

SoireeCrealiste9Avril2010HQ by Créalisme Musical

12:00 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

27.12.2011

Créalisme et liberté - interview de Luis de Miranda

 

Interview du 30 mai 2011, journal La Tribune

Capture d’écran 2011-05-31 à 05.55.24.png

 

Vous avez été l'un des premiers intellectuels à réagir à chaud à l'arrestation de DSK, analysant dès le lendemain dans Libération la chute d'un héros de tragédie. Comment voyez-vous aujourd'hui les conséquences de cette affaire sur la politique française ?

 

DSK incarne une certaine ambiguïté française : le grand débat de la campagne sera de savoir ce que signifie être de gauche ou de droite. Certaines valeurs sont censées être de droite : considérer que l'individu est le principal responsable de ce qui lui arrive. D'autres sont censées être de gauche : la tolérance libertaire, le culte des « victimes ». Pour y voir clair, il ne faut jamais perdre de vue la distinction entre l'idée d'adaptation et celle de transformation. La droite française resterait plutôt identitaire : elle aurait tendance a penser qu'on naît à l'intérieur d'une certaine typologie sociale et que pour réussir il faut avoir à la naissance, de manière plutôt innée, un caractère de gagnant et franchir des étapes préétablies, respecter les codes et prendre des risques mesurés. Son slogan, ce serait plutôt : adaptez-vous ! La gauche serait plutôt transidentitaire, elle devrait croire davantage à la renaissance des âmes par l'éducation, à la redéfinition démocratique des protocoles et l'expérimentation des possibles par des risques inouïs. Son slogan, ce devrait être : ne vous adaptez jamais complètement ! Créez de nouveaux codes ! Mais ce sont là des simplifications qui se retrouvent chez les électeurs de tout bord. Par exemple, l'idée qu'il faut une hiérarchie pour orienter une structure, des maîtres éclairés, est-elle de droite ou de gauche ?

DSK semblait incarner des tendances complémentaires, un deux-en-un pratique qui dispensait d'inventer un avenir autre, le héraut d'une social-démocratie gestionnaire. C'était en apparence le candidat sécuritaire du non-choix et de la gestion tranquille. Il défend un socialisme de l'émancipation, mais aucune réelle émancipation ne peut advenir si l'on maintient au cœur de la machine sociale la loi capitaliste de la plus-value financière plutôt que celle d'une existence active ayant réellement prise sur la société. La biographie de DSK est plutôt celle d'un opportuniste : un individu qui sacrifierait ses idéaux pour gagner en puissance sociale personnelle. Il séduisait par son charisme et son côté deux-en-un, et illusionnait par sa carte du PS. Or le PS français est pris dans la même schize, le même clivage mental que DSK : il semble avoir peur de rêver des modèles nouveaux, obnubilé qu'il est par la prise de pouvoir. Aujourd'hui c'est à la fois la capacité d'action et de création de sa propre vie qui doit être bien assumée par la gauche, bref une certaine forme d'entrepreneuriat existentiel, mais aussi une participation de chacun à un ordre social novateur où le pouvoir et l'argent ne soit pas nos idoles. Il faut cesser de diaboliser à gauche aussi bien l'esprit utopique que l'ordre, l'audace individuelle, la territorialisation de son désir, comme par exemple le fait de vouloir créer son entreprise, mais aussi de vouloir se reconnaître ses rêves dans le monde qu'on habite plutôt que de le subir. La gauche français est trop réaliste. Nous sommes en France dans cette situation paradoxale, dans laquelle Marine Le Pen apparaît presque comme une candidate de gauche, parce que la gauche est empêtrée dans une position molle, notamment quant à la nécessité de refonder une Europe culturelle forte, civilisationnelle - idéaliste et pragmatique à la fois. A l'échelon européen, il est évident que tôt ou tard nous allons subir - nous subissons déjà - le retour de boomerang d'une Europe trop financière et qui avance à la traîne des Etats-Unis, comme un continent mineur. Il serait souhaitable de retrouver l'esprit d'une Europe de la connaissance, de l'action novatrice, faite de valeurs d'appartenance à une histoire audacieuse, faite d'élitisme généreux et de fidélité à un idéal utopiste et culturel qui existait par exemple chez Victor Hugo. On ne peut pas changer le monde tous les matins, mais sans désir de le faire on ne va pas très loin. Le problème de fond de l'Europe c'est qu'elle n'est plus assez fière d'elle-même, que ceux qui y détiennent le pouvoir sont trop académiques et conformistes tandis que sa jeunesse reste trop superficielle, mal organisée (bien qu'elle commence à se réveiller) et beaucoup moins intellectuellement formée qu'on le croit. Or un corps social qui n'aurait plus de fierté et perdu son culte du savoir ne porte plus de valeurs régénératrices. Compte tenu de son Histoire, l'Europe doit redevenir un territoire de connaissance et d'audace, et Paris, rêvons-le, la capitale des Nouvelles Lumières. Je suis politiquement optimiste : ce processus est en cours, en tous cas c'est le sens de mon action personnelle, et je loin d'être le seul.

La communauté féministe a été très choquée des prises de paroles des uns ou des autres dans l'inculpation de DSK. A l'heure où le débat sur la parité agite l'Etat et les entreprises, pensez-vous que nous sommes repartis dans un combat féministe aux accents du passé ?

C'est évidemment une autre question qui va diviser la France, et avec l'affaire DSK, elle prend de l'ampleur. Beaucoup de femmes pensent encore qu'il y a trop d'inégalités hommes/femmes et d'autres disent vouloir arrêter les catégories de genre. Le risque simplificateur de ce scandale, c'est que les hommes fassent tous figures de machos du fait de la seule structure de leur désir, historiquement moins réprimé que celui des femmes. Le discours victimiste des féministes m'ennuie lorsqu'il insiste trop sur des différences artificielles. C'est une erreur de jouer les femmes contre les hommes et vice versa. Il est toujours inélégant de s'appuyer seulement sur des injustices pour s'affirmer, et heureusement, certaines féministes ont des propositions intéressantes, actives, et ne reposant pas sur le ressentiment ou la haine, mais sur des idéaux de rapports autres. Mais on observe depuis plusieurs années une culpabilisation, voire une criminalisation a priori du désir masculin, qui serait « animal ». En gros, le désir animal serait vilain. Faut-il le remplacer par un désir minéral ou végétal ? Réinventons plutôt les rapports de genre, mais ne créons pas une société hygiéniste où le simple fait d'aborder poliment une femme dans la rue est perçu comme suspect et anormal. Par ailleurs, le fait qu'une Clémentine Autain se mette en valeur en nous ressortant régulièrement qu'elle a été violée me paraît aussi vulgaire que les saillies machistes de certains.

 

Vous avez écrit qu'il y avait une continuité pulsionnelle en France entre Sarkozy et DSK. Selon vous notre devise républicaine "Liberté, Egalité, Fraternité" sonne comme une injonction intenable et psychorigide, propre à faire naître des pulsions contraires. Faut-il en changer ?

Pas nécessairement, mais le travail de sa mise en œuvre reste devant nous. Pour l'instant cette devise s'est surtout réalisée dans les objets plutôt que les sujets. La liberté s'incarne ainsi dans la libre circulation des marchandises, et l'Egalité dans la standardisation des produits. La Fraternité, elle, se retrouve dans la connectique universelle et la compatibilité croissante des machines entres elles. Du côté des individus en revanche tout le travail reste à faire : c'est un travail de connaissance autant que d'action. La liberté est un art d'édifier l'avenir. L'Égalité, paradoxalement, devrait être la chance donnée à tous de se construire un destin différent, « incommun », la chance de pouvoir être inégaux en termes de diversité de mondes, plutôt qu'en termes de privilèges matériels. La Fraternité a encore trop de relents crypto-religieux, de morale chrétienne, alors qu'elle ne peut avoir lieu que dans l'action et pas seulement l'empathie. La vraie fraternité est la camaraderie et l'émulation de ceux qui construisent le monde. Sous ces acceptions, la devise française devient un objectif à réaliser.

N'y-a-t-il pas déjà des signes dans la société française qui montrent que ce désir est déjà là ?

En France comme ailleurs en Occident, neufs citadins sur dix ne sont pas contents de leur travail. Paris est la ville qui consomme le plus d'antidépresseurs au monde. Comment vivre dans une société ou un maximum de "citoyens" n'a plus l'impression d'être en harmonie avec, d'une part, le monde extérieur et, d'autre part, son désir profond. Chacun s'adapte à outrance et vit dans ses fantasmes. Plutôt que de se complaire dans un sentiment d'insatisfaction ou, pire, dans un optimisme forcé qui ressemble à du déni (positiver à tout prix, à grand renforts de drogues ou d'illusions), il s'agit d'être assez honnête vis à vis de soi pour admettre - c'est la première étape - que l'on ne reconnaît pas son âme dans ce qui nous environne.
Certes nous sommes tous empêchés à un moment ou à un autre. A ce titre, l'histoire de DSK est émancipatrice - comme le sont les frasques de Sarkozy - car même des hommes aussi puissants qu'eux peuvent perdre le contrôle. Si chacun reconnaît dans la cour des miracles qui semble aujourd'hui dominer le monde que l'être humain est faillible, que ce n'est pas la perfection qui gouverne mais le désir, alors il cessera de s'empêcher de participer à la construction du monde au prétexte qu'il se trouve anormal, pas assez doué, inconstant. Ceux qui nous gouvernent sont de grands avides plutôt que de grands sages. Prenons la télévision : ceux qui font la pluie et le beau temps dans les médias semblent de plus en plus fous, incultes et aberrants. Je le regrette, mais cela a au moins un mérite : le spectateur du cirque des puissants se dira peut-être : cessons de lire des tonnes de manuels de développement personnel pour devenir parfait, cessons de faire des régimes, cessons de se réprimer tous les jours. Ce n'est pas la probité ni la perfection qui gouverne le monde, mais la volonté de puissance. Osons vouloir. Mais ajoutons-y les plus sublimes des "monstruosités" : l'honnêteté et la justice.

N'y-a-t-il pas dans cette posture le danger de se dire qu'il n'y pas de grands hommes et raviver ainsi une haine des maîtres ?

Evidemment. Cela nous renvoie au postmodernisme, cette période où les masses ont découvert la faculté de choisir, mais sur un mode consumériste : une période où l'on a voulu tuer les maîtres et la connaissance. L'autoritarisme arbitraire n'est certes pas souhaitable, mais une société sans maîtres ne peut être viable - reste à savoir ce qui fait la maîtrise : je crois que c'est la connaissance et le savoir-faire, plutôt que la seule volonté de puissance. Je ne crois pas à la société horizontale, mais pas non plus aux organisations trop pyramidales et monopolistiques. Je défendrai plutôt l'idée de " microcosmopolitisme", dans laquelle tout individu, indépendamment de ses origines, est un acteur d'un monde qui en côtoie d'autres : en quelque sorte, je défends l'esprit des minorités, mais à condition que celles-ci soient basées sur des valeurs de connaissance plutôt que sur des prémisses physiques illusoires ("en tant que femme, en tant que Noir, en tant que victime", etc). Si l'on met en place les conditions permettant d'émanciper au maximum les sujets, on fera apparaître davantage de citoyens cherchant à devenir maîtres de leur destin tout en construisant ensemble des mondes divers. Dès lors on neutralise les monopoles. Celui qui veut dominer tout le monde finit par ne dominer personne car son monde est plat, lisse les différences et ne crée pas d'affinités électives. C'est le problème de la mondialisation standardisante héritée du XXe siècle. Un vrai maître ne cherchera pas à s'entourer de beaucoup de monde mais seulement de quelques personnes. C'est bel et bien de la microcosmopolitique : favoriser la création et l'ordination de mondes divers sur des valeurs diverses mais coexistant dans un respect mutuel, non-hégémonique.

Vous avez ainsi donné naissance à un mouvement baptisé "le créalisme" et rédigé en 2007 un manifeste du créalisme traduit en plusieurs langues. Depuis vous êtes régulièrement invité à l'étranger pour donner des conférences, notamment en Tunisie ou en Islande. Ne craignez-vous pas une dérive sectaire ?

(Rires) Il n'y a rien d'occulte ou de caché dans le créalisme : c'est un état d'esprit que j'ai notamment analysé dans mon livre L'art d'être libres au temps des automates et dans mon dernier roman, Qui a tué le poète ? Le monde dans lequel nous vivons est l'actualisation par la connaissance et l'action de certaines de ses infinies possibilités. Il y a toujours d'autres possibles, plus justes peut-être, plus intenses, qu'il ne tient qu'à nous de faire affleurer en artistes de l'existence, en compositeurs des organisations. Face à la progression de l'ère numérique, et du numérisme en général, qui transforme tout en chiffres, en statistiques, en prévisions, en courant binaire, le créalisme constitue un antidote poétique aux impasses du capitalisme (au sens grec de création autant qu'au sens français de délicatesse). Le comportement créaliste révèle le monde en tant qu'il est notre cocréation commune incessante et novatrice, en complicité avec la Vie, ce flux que je nomme le Créel pour bien l'opposer au Réel. Etre créaliste c'est tailler dans le Créel, ce réel en devenir qui n'est jamais figé en soi. C'est mettre en œuvre notre capacité à favoriser le déploiement d'espaces d'existence libérateurs d'harmonie, de beauté, d'amour, d'aventure, d'improvisation et de novation. Etre créaliste, c'est désirer construire sa réalité plutôt que de s'adapter à la réalité des autres.

Vous avez fondé le "C.R.E.E.L.", Centre de Recherche pour l'Émergence d'une Existence Libre. Est-il proche des valeurs de liberté de 68 ?

Le C.R.É.E.L. est une association à valeur encore symbolique, qui doit avoir quelques dizaines d'euros sur son compte bancaire, ce qui pour une secte est bien maigre (rires). Oui, je ne suis pas anti-68. Il s'agit, comme le voulait l'esprit de l'époque, de structurer sa vie et ses choix de vie de manière la plus autonome possible, d'expérimenter des codes divers dans les rapports humains et les modes de production. Mais je ne crois pas à la fuite à la campagne façon Larzac, ni au romantisme hypercritique façon Tarnac. Le créalisme est dans le monde, il le transforme de l'intérieur, il est pragmatique. J'ai fait HEC parallèlement à mes études de philosophie pour mieux saisir mon époque et éviter de sombrer dans les considérations abstraites et les fausses idées du monde, comme beaucoup d'universitaires. Puis j'ai cocréé, avec quelques hommes et femmes partageant mon idée de la culture, un écosystème idéologique ouvert, un dispositif critique non propagandiste, un laboratoire de pensées, un haut-parleur d'expériences : les Editions Max Milo, dont je suis le directeur éditorial et l'un des actionnaires. J'ai donc appliqué une devise marxiste : pour changer le monde, il faut avoir prise sur les forces de production. Mais je ne suis ni communiste (comment peut-on encore adopter cette étiquette sans insulter l'Histoire ?), ni à strictement parler capitaliste, même si pour l'instant, par pragmatisme, je dois jouer au minimum les règles du jeu. Je crois plutôt à un spiritualisme dialectique : les idées, à force de persévérance, peuvent transformer la réalité. Dans le capitalisme, on place la plus value et le profit financier au centre de l'action, du désir et de la motivation. Dans le créalisme, on place au centre de l'action la liberté créatrice, le sens de la justice, l'écoute des différences et la cohérence avec son esthétique personnelle. Un esprit créaliste est capable de renoncer aux sirènes de l'argent ou du pouvoir lorsque cela met en cause son intégrité. Le créalisme n'est qu'un mot-valise contagieux qui transporte une tendance qui a toujours existé chez les dominants mais se démocratise aujourd'hui. Le monde est aujourd'hui dans un moment créaliste historique : la vieille distinction entre l'individu et le collectif est transcendée par la volonté de plus en plus collective d'être acteur de ce monde et de s'y réjouir en profondeur, corps et âme.

Cela veut dire selon vous que c'est gagné ? Que nous allons tous devenir des créalistes ?

Notre monde reste encore lourdement réaliste et mimétique. Les risques de totalitarisme et de peur face aux responsabilités qui nous incombent sont encore immenses. J'ai été invité début avril à donner une conférence à Carthage à partir de mon livre, L'art d'être libres au temps des automates, dont j'ai distribué gracieusement une centaine d'exemplaires. J'ai senti les Tunisiens empêtrés entre le néo-libéralisme et la montée de l'islamisme - beaucoup d'entre eux restent sceptiques face à ces deux tendances. Ils sentent une possibilité hypothétique de réinventer leur société en faisant confiance à des propositions audacieuses, mais subsistent encore beaucoup d'inerties, de nombreuses dissensions, des paranoïas entre groupuscules divers. Comme dans toutes les révolutions, il y a une quantité anarchique de petits partis qui a émergé ces derniers mois, démontrant une fois de plus que la principale difficulté pour les idéaux c'est de faire groupe, d'organiser le rêve. C'est encore plus criant en France, où nous sommes en plein désenchantement face aux partis politiques. À juste titre, car la seule logique du parti politique, telle qu'on la connaît, est impuissante à satisfaire nos idéaux globaux, qui ne concernent pas que les salaires ou la sécurité. Aujourd'hui nous sommes face à une véritable difficulté à entrer dans une logique collective autre que celle des loisirs. Se mobiliser collectivement sur des idées reste complexe, notamment parce que notre individualisme actuel encourage "l'opinionisme" plutôt que la connaissance, c'est-à-dire un système dans lequel chacun se contente de défendre son point de vue partiel plutôt que d'agir. Cela donne des conversations de café passionnantes, beaucoup de Gnagnagna - j'ai d'ailleurs écrit un texte drolatique sur cette tendance dans mon livre Peut-on jouir du capitalisme ? Mais il y a une vraie difficulté à structurer l'action, sans doute entretenue par le consumérisme, qui favorise l'ego trip, c'est-à-dire une fausse affirmation de soi. En chacun de nous vit un conformiste et un rebelle.

 

Comment devenir créaliste ?

Pour y arriver, il nous faut nous lancer dans l'aventure de changer pas mal d'approches sur beaucoup de sujets. Ainsi du travail. Il ne faudrait plus employer ce terme, qui vient du latin "tripalium", une racine qui comme chacun le sait renvoie à la torture. Picasso disait : "Les humains ont inventé le travail pour pouvoir fabriquer des réveils". Une conception du travail liée à la souffrance nous rend automates. Nous devrions, à une échelle globale, remplacer le verbe travailler par "œuvrer", dans le sens où chacun prendrait soin de ce qu'il fait et pourrait y consacrer le temps nécessaire, dans un souci de générosité, d'artisanat, d'esthétique, d'invention plutôt que de rentabilité et de panique. Or notre logique financière, notre course au profit, nos compétitions absurdes et aveugles nous rendent cet horizon pour l'instant impossible. Pourtant, nombre d'initiatives entrepreneuriales, plus créalistes dans leur esprit et leurs méthodes, prennent corps au sein même du monde capitaliste, et elles fonctionnent. Les médias devraient en parler davantage.

Car le véritable levier qui pourrait accélérer cet esprit collectif de renaissance et d'émancipation, ce sont les médias. Le mimétisme médiatique actuel, basé encore trop souvent sur la panique, le spectacle et un réalisme gris, est castrateur. Ce qui sature l'actualité telle qu'on nous l'impose, ce n'est pas assez l'évènement social réel mais trop souvent une agitation autour de problèmes irréels orchestrés de telle manière qu'ils prennent une importance réelle. J'aimerais découvrir davantage dans la presse ce qui chaque jour évolue et change dans la société civile. Les journalistes devraient être les sentinelles de l'audace, les témoins de l'expérimentation sociale. Comment certains tentent de s'organiser autrement, comment certains mettent en place des codes alternatifs qui font ou non évoluer ce que c'est que d'être humain. Comment une société se réinvente, c'est cela aussi l'actualité, et non seulement ce catastrophisme mimétique aux allures de volcan islandais ou de réforme gouvernementale du code de la route. Quant à l'image que les médias donnent de la culture contemporaine, c'est trop souvent scandaleux. Ce que l'on présente à la masse en guise de pseudo-actualité culturelle est le produit de la standardisation la plus bornée et d'une volonté de recouvrir à tout prix l'originalité, qui demande du temps à être assimilée. Les critiques littéraires, par exemple, favorisent les plats réchauffés, la médiocrité rassurante, le snobisme creux ou le copinage. C'est mortifère : comme si on mangeait des aliments avariés, le cerveau à terme ne fonctionne plus. « Braindead », dit-on dans les films d'horreur. J'accuse beaucoup de journalistes culturels d'être complices de la zombification des esprits. Or la culture est un enjeu essentiel pour construire un monde plus vivant. Quant à Frédéric Mitterrand défendant Skyrock au nom de la « pluralité des expressions », c'est risible et effrayant à la fois. Le paysage culturel français est en crise, mais pas parce que Skyrock aurait pu disparaître. La crise spirituelle que nous vivons est notamment le produit d'un consensus anti-intellectuel qui occulte la connaissance, l'effort mental et les concepts, sous prétexte que les Français seraient trop bêtes pour ce qu'il y a de meilleur. Il y a une Lady-Gagatisation de la culture à l'échelle internationale, mais la France a le devoir historique de donner l'exemple. Elle ne peut se contenter d'être la nation du luxe uniquement en matière de mode vestimentaire. Le luxe est cette invention de l'esprit, cette passion de l'inutile qui a engendré les mathématiques et la poésie. Sur ce point, j'appelle à une véritable prise de conscience nationale, car il y a urgence. N'oublions jamais que la créativité, la connaissance et la pensée - ou leurs lacunes - sont au cœur de notre production de la réalité.

 

 

Propos recueillis par Sophie Péters - 30/05/2011, 10:35

07.12.2011

L'origine des suicides économiques

par Luis de Miranda (27 août 2011)

suicide-japon.jpg

Au centre du capitalisme contemporain, mode de régulation dominant de nos sociétés, il y a la capitalisation, c’est-à-dire un système de placement financier – que Marx nommait « fictif » – dont les revenus doivent eux-mêmes engendrer à plus ou moins long terme, sans production effective, d’autres revenus. Selon les économistes Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, il ne faut pourtant pas considérer la capitalisation comme un simple principe économique, mais comme un « mode de pouvoir »[1]. Les gains financiers n’ont pas une origine matérielle, qu’elle soit comptée en marchandises ou en temps de travail : « Ils sont la représentation symbolique d’une lutte – un conflit entre groupes dominants, agissant de manière à formater et à restructurer le cours de la reproduction sociale. Dans cette lutte, ce qui est accumulé n’est pas la productivité, mais la capacité à subjuguer la créativité pour la subordonner au pouvoir. » Ces auteurs nomment les groupes qui dominent l’organisation globale de l’espace social des « créordres ».

Le créordre capitaliste, comme tout ordre, est agit par une direction et une épuration. On sait depuis Marx que la direction du capital est la plus-value. Il me semble que son mode épurateur porte aujourd’hui un nom : la comptabilité analytique. Pour comprendre ce qu’elle représente, prenons un exemple dramatique. En France, l’Office national des forêts employait, en 1986, 15 000 personnes[2]. À l’heure où ces lignes s’écrivent, cette administration ne compte plus 9 500 salariés. Entre le 20 juin et le 20 juillet 2011, sur une période d’un mois, quatre gardes forestiers se sont suicidés. Depuis la mise en place de la Révision générale des politiques publiques en 2007, on dénombre une vingtaine de suicides. Ce climat social délétère, que l’on retrouve aussi dans le secteur privé, est l’effet de l’introduction, depuis une vingtaine d’années, de la comptabilité analytique dans la gestion des entreprises. C’est un instrument de mesure qui subdivise une organisation en parties pour en étudier la productivité en termes de coûts de revient. L’unité d’analyse sur laquelle les organisations occidentales estiment avoir le plus de marge de manœuvre pour réduire leurs coûts est l’heure de main d’œuvre. On demande aux employés, moins nombreux, de travailler davantage, sur le modèle de l’heure-machine. La grille d’analyse rudimentaire appliquée par les experts comptables élimine toute finesse et nuance : certaines tâches sont jugées non rentables ou trop lentes lorsqu’elles sont considérées séparément. Mais si l’on avait un regard d’ensemble, informé de la culture et des modes d’agir de telle ou telle organisation, l’on verrait que l’amour d’un métier est moins le résultat des processus mécaniques que d’un attachement à ce que le sujet y juge beau et gratifiant. Certainement, on devient garde forestier parce qu’on aime contempler la forêt, en ressentir la musique. Si l’on doit travailler à des cadences abrutissantes, et si dans la gestion même des arbres règne la bêtise, si l’utilité des moments de convivialité est niée, si l’esprit de compétition est introduit entre différents services de la même organisation, l’humain finit par être dégoûté. La comptabilité analytique a aussi fait des ravages dans l’édition française depuis les années 1990, éliminant les auteurs qui ne se vendent pas au profit d’une littérature formatée. Là encore, on oublie qu’un humain travaille mieux s’il est tout simplement fier de certaines de ses productions.

Si les experts comptables et ceux qui les instrumentent étaient plus compétents, ils verraient qu’il y a une fonction économique de l’acte qualitatif, qu’il soit de s’arrêter pour contempler les arbres ou de publier un auteur difficile et exigeant. C’est ainsi que le Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel a appelé en 2009 a un boycott de la comptabilité analytique : « Puisque ce ne sont pas les femmes et les hommes de l’Office national des forêts qui font la valeur ajoutée mais l’économique, puisque les directions ne savent même pas ce que nous faisons, puisque les cases se réduisent comme peau de chagrin pour se concentrer uniquement sur du productif et du marchand au point de nous culpabiliser, puisqu’à nos problèmes on ne répond que par la menace, puisque cette comptabilité ne leur sert qu’à justifier leurs propres postes et à supprimer les nôtres, puisque quels que soient les résultats, bon ou mauvais, on nous supprime des postes, nous invitons l’ensemble du personnel à poursuivre le boycott de la comptabilité analytique. »[3]

Pour renverser la terminologie sartrienne, ce que tend à néantiser l’en-soi capitaliste, c’est le pour-soi de chaque employé.



[1] Nitzan & Bichler, Capital as Power, a study of order and creorder, Part IV, chap.. 12, London/New York : Routledge, 2009, p. 217-218.

[2] Source AFP.

[3] Communiqué du Snupfen (Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel), juin 2011.

00:35 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

CREALIST CREATTACK AT THE LOUVRE - Créattentat créaliste

Créattentat au Louvre, le 19 avril 2010.

00:32 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

06.12.2011

L'émergence littéraire du Créel

L’émergence du « Créel »

 

 

 

« Ce à partir de quoi il y a génération est le principe de tout. »

Aristote[1]

 

 

 

 

 

Rien n’était familier, pas même les odeurs, mais en même temps je me sentais chez moi. J’ai eu l’impression d’être à l’intérieur d’un kaléidoscope vivant qui aurait obéi à ma volonté. C’était aussi comme si du miel coulait dans mes veines, un flux intense de désir…

 

Le chapitre du roman Paridaiza[2] intitulé « Le Créel » a été écrit à l’automne 2007, en même temps que le manifeste du créalisme. Nous allons en examiner d’autres courts extraits. Certains trouveront peut-être singulier qu’un auteur procède à la généalogie de ses propres concepts, mais il nous paraît nécessaire, dans cette enquête, de passer d’abord par une analyse de nos propres fictions et de nos présupposés, ne serait-ce que pour révéler en quoi ils sont eux-mêmes le produit d’une époque.

Il n’est pas anodin de dire que « Paridaiza » nomme, dans le récit d’anticipation du même nom, un jeu de simulation numérique dupliquant la vie humaine sur Terre, et reposant sur la promesse de quantités élevées d’argent autant que de jouissance. Le procédé stimule de manière contagieuse les sensations de millions de joueurs par l’intermédiaire de casques neuronaux reliés à Internet.

Propulsés dans cet espace « virtuel » par une histoire d’amour apparemment vouée à l’échec entre une pianiste d’âge moyen et un jeune homme nostalgique d’explorations épiques (à tel point qu’il donne à son avatar le nom du navigateur Magellan), une poignée de rebelles va détraquer, comme il se doit, le totalitarisme ambiant de cet environnement ordinateur, dont les effets aliénants se répandent, via les neurones, jusque sur la vieille Terre. Leur stratégie consiste à introduire un virus dans le code programmatique du mégajeu de société, un grain de sable exprimé par un simple mot. Ils optent d’abord pour le mot « détroit », en hommage à Magellan, et parce que le terme leur paraît suffisamment neutre politiquement tout en restant libérateur. Mais la scientifique qui les aide, une certaine Gagarina, préfère inoculer le néologisme « Créel », selon elle plus à même de dynamiser les initiatives. Ce signifiant induit chez les avatars, et par voie de conséquence chez les joueurs, une prise (ou un état) de conscience telle que décrite dans ces extraits :

 

Quelques mètres plus loin, contournant un mur de haies, les deux femmes retrouvent Mickx au pied de la fontaine du Cirque, dont les lions crachent de l’eau par-dessus quatre angelots de similimarbre. Il est posté devant un banc sur lequel est monté Orantex. Celui-ci a le visage levé vers le ciel avec une expression d’extase.[3]

 

(…)

 

L’ordre du jour consiste à comprendre pourquoi Orante Magellanx a eu, au pied de la fontaine du Cirque, la vision d’un monde qu’il a spontanément appelé le « Créel ». Radieux, il sert maintenant à boire à Mélodiex, Clarax et Kimx, qui viennent de lui demander une description plus précise de son extase.

– Vous allez me prendre pour un drogué. La première impression que j’ai eue, c’était d’être dans un univers différent de celui de Paridaiza, peut-être même opposé. Il y a eu comme une explosion, et je me suis retrouvé au coin d’une sorte de cloître avec un jardin et une fontaine.

– Ça ressemblait à un endroit que tu avais déjà vu ? demande Clarax.

– Rien n’était familier, pas même les odeurs, mais en même temps je me sentais chez moi. J’ai eu l’impression d’être à l’intérieur d’un kaléidoscope vivant qui aurait obéi à ma volonté. C’était aussi comme si du miel coulait dans mes veines, un flux intense de désir. Le chemin pour accéder à la fontaine formait une sorte de labyrinthe qui variait à chacun de mes pas. Les formes brillantes et colorées se métamorphosaient dans un murmure. En redressant la tête, j’ai compris que le cloître n’avait pas de murs, seulement des colonnes en péristyle. Comment dire ? J’avais l’impression que ce monde était, d’une certaine façon, ma création, et en même temps que je ne faisais qu’accueillir une harmonie divine…

– Ça a effectivement l’air d’une hallucination, dit Kimx.

– Je ne sais pas, ce cloître me semblait profondément réel.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je me suis retrouvé au pied de la fontaine. J’ai eu envie de boire son eau, qui semblait se soulever à mon approche.

 

(…)

 

Dans un coin du salon, Gagarinax s’est maintenant approchée d’Orantex et l’interroge. Sa voix possède quelque chose de malicieux :

– Mais pourquoi le Créel ? Pourquoi ce néologisme a-t-il surgi spontanément ?

– Je ne sais pas. J’ai eu la sensation d’entrer à la fois dans le monde même de l’imagination et au cœur de la réalité.

– Et tu te sentais très bien ?

– Oui, c’était vraiment une sensation de joie et de confiance. De puissance aussi, mais une puissance douce, harmonieuse.

– Est-ce que ça faisait l’effet d’un tissu de coïncidences, d’une synchronicité ?

– C’est comme si j’avais touché à l’essence de mon être. J’avais cette impression que tout était en correspondance.

Le visage de Gagarinax s’illumine :

– Ce cloître magique avec une fontaine au milieu, ça ressemble précisément à ce que du temps du prophète Zoroastre on appelait Paridaiza. Le vrai Paridaiza, celui qui est symbolisé sur mon tapis persan, et pas une prison dorée remplie d’automates avides. C’est ça ton Créel : le secret du Paridaiza originel.

– Quel secret ?

– Rien d’autre que notre origine spirituelle. La créativité désirante qui est l’essence même de la vie. La volonté imaginative qui triomphe de l’effondrement ! Les Anciens appelaient ça le « Poème du Cosmos ».

 

 

 

Le paradis retrouvé

 

Que peut-on déduire de cette parabole, à la prendre autrement que comme une fantaisie fictionnelle plus ou moins homothétique de l’expérience des psychotropes ? Que le Créel serait un monde parallèle qui reflèterait le « cœur de la réalité », à savoir cette « vérité » perspectiviste, perçue par un personnage s’exprimant à la première personne, selon laquelle son esprit constituerait le monde au fil de sa perception, par le truchement de la « créativité », de son « désir », de sa « volonté imaginative » et – c’est une apparente contradiction – via la complicité d’une « harmonie divine ». Il peut sembler ici que nous ne savons pas sur quel pied danser, entre pure subjectivité souveraine et destin extérieurement guidé par une transcendance divine.

Le Créel dans ce roman apparaît comme un inframonde accessible dans un état de conscience provoqué par l’inoculation du signifiant Créel dans un système apparemment ordonné, à savoir un jeu de société numérique. Vu de l’extérieur, l’accès au Créel s’apparente à une « extase ». Vu de l’intérieur, à une sorte d’oasis monacale ouverte, avec une fontaine de jouvence en son centre, qui renvoie à une tradition de type mystique liée au nom du Zoroastre (francisation du Zarathoustra persan).

Le corps socialisé dans le roman se donne comme un véhicule systémique entre deux états complexes, le Créel et la conscience du joueur. Voilà qui est déjà porteur d’une thèse implicite : la société serait un système d’ordinations intermédiaire entre un Créel absolu et un joueur relatif, tous deux créateurs. Mais celui-ci ne retrouve l’accès à sa créativité propre qu’en traversant les grilles sociales conditionnantes pour accéder à la fontaine de jouvence du Créel et en ramener le feu de la création. C’est un thème qui sans doute n’est pas nouveau, et qui peut rappeler certaines traditions ésotériques, à commencer par l’orphisme. Mais la tradition d’une idée ne suffit évidemment pas à garantir sa légitimité. Qui plus est, le fait que le signifiant créaliste surgisse dans un roman, comme un monde virtuel à l’intérieur d’un monde fictionnel, pourrait donner à penser que son champ d’application concerne le seul domaine de la théorie littéraire. Mais dans ce cas, prenons aussi au sérieux l’hypothèse symétrique, à savoir que le dispositif complexe de ce roman superposant plusieurs niveaux de réalité était seul à même d’atteindre une vérité extrafictionnelle tangible, par le procédé heuristique de la mise en abîme.

À suivre notre conte paradisiaque, ce qui distinguerait le monde créel du monde habituel, ce serait le fait que dans le monde usuel, la plupart n’a pas souvent l’impression que la réalité est le produit de son désir, de sa volonté, de son imagination, pas plus que d’une harmonie divine. Nous pouvons dès lors nous demander si la parabole de Paridaiza traduit autre chose qu’un désir de toute puissance exprimé d’une manière vaguement new age, le fantasme répandu qui voudrait que la réalité se plie à nos désirs plutôt que l’inverse. Le créalisme ne serait-il qu’une velléité immature d’imposer sans grand effort sa volonté à la réalité extérieure, le fantasme de baigner dans une jouissance perpétuelle tout en étant légitimé ou déculpabilisé par une caution divine ?

Plutôt que de défendre d’emblée des thèses qui nous paraîtraient plus nobles, choisissons de prendre cette objection comme digne d’être reçue : demandons-nous pourquoi un tel désir de diriger le réel sans effort est considéré comme naïf. Plutôt que de balayer d’un revers de la main la vision créelle, en disant, « ce n’est pas sérieux », ou « vous allez au devant de grandes déceptions », ne convient-il pas de comprendre pourquoi, après tant de millénaires d’existence humaine plus ou moins laborieuse, après des siècles de « castration du réel », nous portons encore en nous cette idée d’un paradis où tout serait magique, enchanteur et facile, où tout conflit, toute frustration, toute dualité entre l’intériorité humaine et l’extériorité du monde seraient harmonieusement dépassés ? N’est-ce qu’un souvenir utérin sans portée politique ? Comment comprendre, après des siècles de vexations adressées aux humains au nom du principe de réalité, des milliers d’années de lutte contre « l’hostilité » des éléments extérieurs, des centaines d’années de distinction conflictuelle entre la personne et le monde, des lustres de bon sens pragmatique, que certains persistent encore à rêver d’un paradis sur terre qui serait le reflet de leur âme, et d’une âme qui serait l’aimée du cosmos ? Le fantasme n’est-il que la conséquence de la frustration ? Vision cynique. Car comment concevoir que le principe de réalité n’ait pas, à force, triomphé au point de rendre une parabole comme celle que nous venons de lire inconcevable, et impossible la sensation même de la frustration idéaliste ? En somme, comment se fait-il que, loin d’être devenus de parfaits automates au sein d’un déterminisme total[4], le désir d’être les auteurs de notre existence nous préoccupe toujours ?

Une première réponse, évidemment, est liée aux régimes de domination de l’histoire : sans doute y eut-il de grands seigneurs ou propriétaires qui avaient l’air d’être des demi-dieux aux yeux de leurs esclaves. L’une des thèses de notre recherche sera d’ailleurs une revisitation de la dialectique du maître et de l’esclave : nous dirons que le maître est celui qui ne renonce jamais à la volonté que son esprit soit l’origine de ses actes, que ses idées et idéaux mènent ses comportements. Quant bien même la primauté de l’esprit sur le réel serait une fiction, le créalisme posera que deviennent les héros du réel ceux qui restent fidèles à cette fiction, quitte à mettre en péril ce qui en eux est le plus réel, à savoir la vie biologique. Est créaliste celui qui ne cède jamais sur le postulat de l’origine idéale du réel.

C’est ainsi peut-être que nous pourrions définir le créalisme a minima, en partant de sa critique même. Le créalisme désignerait au moins le fait que certains individus se sentent esclaves de la réalité, et qu’ils persistent à vouloir satisfaire leurs désirs, de manière apparemment « peu raisonnable ». Le créalisme, ce serait au minimum le fait que l’humanité porte en elle, irréductiblement, une certaine idée, fût-elle contradictoire ou déraisonnable, d’un paradis habitable et sensible, ici et maintenant. Le créalisme, ce serait le rêve du poète et de l’enfant face à un monde trop « ordinateur », le fait qu’à l’impossible, certains d’entre nous se sentent tenus. Le créalisme, ce serait dans sa version la plus simple la volonté éperdue d’être chez soi au cœur d’un environnement dont on serait le « novacteur », sans tomber dans l’ennui de la familiarité et de la répétition. Est-ce un idéal d’esclave ? Peut-être. Mais ne vaut-il pas mieux être un esclave qui songe à briser ses chaînes plutôt qu’un faux maître qui finirait par être l’esclave d’un monde auquel il n’a fait que s’adapter ?

Retenons ceci comme précepte, à la lueur de cette première apparition littéraire du mot « Créel » : chacun peut ressentir en lui une certaine idée du paradis. Pas le paradis pour les autres, mais d’abord pour soi, pas le paradis dans l’au-delà, après la mort, mais le paradis des vivants. Le créalisme, ce serait avant tout l’idée que le paradis des vivants, ici et maintenant, n’est pas perdu, et qu’il commence par soi.

Ici, une objection peut s’élever : est-ce à dire que le créalisme serait un solipsisme, un égoïsme, ou du moins un individualisme ? Nous tenterons d’y répondre. Seconde objection, qui reprend la question du maître-esclave et qui se renforce lorsque l’on sait de surcroît que le « paridaiza » persan désignait, des siècles avant Jésus-Christ, un jardin « divin » destiné au repos du roi ou des personnages de rang noble : peut-on vraiment être maître en son propre paradis ? Nous pouvons d’ores et déjà citer, parmi cent autres, un maître célèbre qui ne sut pas maintenir l’ordre dans son jardin : le Dieu de l’Ancien Testament, dont on sait que sa paix et son ordre furent troublés par un serpent lové en son propre domaine (en son propre corps) et par l’émergence, interne à son système pourtant réputé paradisiaque et omniscient, du désir de savoir.

L’Ancien Testament semble révéler dès ses premières pages, de manière assez claire, qu’il est lui-même un texte problématique, puisque son Dieu est un dieu qui doute de son propre savoir et n’est pas le maître absolu en son paradis/corps. Si l’on considère la Bible comme une fiction, l’idée même de l’arbre de la connaissance et du fruit défendu ne peut être sortie que d’un esprit qui n’avait pas la foi, qui avait peut-être envie d’indiquer, d’une manière cryptée, que la croyance monothéiste est en réalité une hypostase du doute absolu. Dans le Nouveau Testament, on retrouvera d’ailleurs ce motif du doute à un moment essentiel, Jésus sur la croix demandant à Dieu, c’est-à-dire à lui-même, pourquoi il l’a abandonné, alors que ce même Jésus, quelques heures plus tôt, sur le mont des Oliviers, venait de renoncer à sa volonté au bénéfice de la Volonté divine.

Retenons ceci de cette digression biblique, avant d’y revenir plus loin : les religions ne sont pas nécessairement, comme on pourrait distraitement le croire, le lieu de la foi la plus inébranlable. L’absolu le plus indubitable reste peut-être encore à inventer, et peut-être devra-t-il être accessible par un sentiment, une émotion, une idée plus certaine encore que la foi, alors que nous sommes habitués à considérer celle-ci comme le mode le plus efficace d’adhésion à une « réalité ». Qu’est-ce qui est plus fort que la foi ?

La parabole de Paridaiza se déroule elle-même dans un jardin divin, mais loin d’indiquer une séparation, un divorce, une trahison entre le divin et ses créatures, elle célèbre plutôt une cocréation harmonieuse. S’il y a un doute créaliste, ce n’est pas par l’intervention d’un élément tiers tentateur et séparant diaboliquement dieu de sa créature autour du nœud de la volonté de savoir, mais dans la volonté de dénouer logiquement l’apparente contradiction de ce que l’on peut vivre sans gène, à savoir que chacun de nous peut être à la fois le créateur et la créature.

En somme, à prendre au sérieux le récit de Paridaiza, le créalisme en tant que sensation, ne poserait aucun problème : l’extasié du Créel sent de fait que le monde est à la fois sa création et le reflet d’une harmonie divine supérieure[5]. Reste que nous devons nous poser la question : comment une telle sensation serait-elle réellement possible et pas seulement fictive ? Quelle philosophie permettrait qu’elle devienne vraie ?

 

 

 

La créalité ultime

 

Le « Créel » du roman Paridaiza est une arme verbale, un signifiant opposé à un monde numérisé en voie d’automatisation, de façon à ce que chaque sujet se souvienne que le monde[6], comme le dit le manifeste du créalisme, « est/doit être » sa création. D’ores et déjà, cette remarque nous permet d’avancer l’hypothèse que le créalisme, dépossédé de sa prétention à un absolu indubitable, soit a minima un rappel éthique, le mot d’ordre séculaire de la philosophie politique depuis au moins les Lumières, celui qui consiste à cultiver son jardin en osant se faire sa propre vision de la réalité[7] pour agir le plus lucidement possible et se désaliéner de conditionnements plus ou moins intégristes.

Lors de l’écriture de la parabole de Paridaiza, j’avais d’abord nommé l’espace extatique découvert par Orante Magellanx le « Réel-réel ». Ce redoublement me gêna ; je le trouvais insatisfaisant d’un point de vue sonore et intuitif. Je me suis souvenu de la distinction que fait Deleuze, dans son livre sur Nietzsche[8], entre l’humain « actif », affirmant et actualisant des valeurs créatrices, fort de sa capacité autotélique[9], et l’humain « réactif », mu par son ressentiment, sa difficulté à rejoindre son destin et sa singularité. Un matin de novembre ou décembre 2007, le mot Créel a surgi comme une étincelle de l’attelage Réel-réel, comme si deux réels s’étaient affrontés et unis pour enfanter leur sursomption, leur dépassement, à partir du monde tel qui est souhaité et le monde tel qui est subi.

Je me souviens que la veille au soir, errant dans une grande librairie parisienne, je m’étais fait la réflexion que ce qui manquait à mes contemporains, c’était la dimension épique, et que celle-ci m’était chère. J’étais par ailleurs amoureux, à l’époque, d’une jeune femme très idiosyncratique. Fière et égotiste, elle « chassait » quotidiennement des situations nouvelles, intenses, poétiques, « divines », et sur ce point nous nous comprîmes vite. Elle appelait cela des « Instants », peut-être en partie inspirée par le seul philosophe qui avait eu l’heur de lui plaire au lycée, Heidegger[10], sans doute aussi influencée par un ensemble de courants tels que le romantisme, le nietzschéisme, le dadaïsme, le surréalisme, le situationnisme. Elle se disait donc « instantéiste » par jeu, un jeu sérieux, sans doute par défi aussi, notamment parce qu’au lycée on nous apprend que les ismes sont désormais dépassés et même peu souhaitables. D’où le message que je lui ai envoyé par téléphone ce matin de fin d’automne, peu après l’émergence du « Créel » : « instantéisme + épisme = créalisme ». C’est ainsi qu’est né l’isme du Créel, au cœur d’une relation singulière. Cocréation amoureuse d’un concept.

Reste que la vision d’Orante Magellanx, dans le roman Paridaiza, paraît bel et bien être une extase solitaire. Il paraît maître en son jardin tant qu’il y semble seul. Peut-on concevoir une dimension créaliste durable, à plusieurs ? La notion même de « créativité sociale » ne serait-elle pas une contradiction dans les termes, comme le croit par exemple un auteur comme Ayn Rand[11] ? Le monde peut-il être à la fois ma vision, la projection de mon désir, et la vision d’un autre, l’actualisation d’un autre désir ? N’est-ce pas précisément par qu’il est parcouru de désirs disparates que notre monde n’est pas et ne sera jamais un paradis ? Après tout, ce n’est pas parce qu’un individu entrant dans cet inframonde nommé Créel a l’impression qu’il est l’auteur de la réalité ambiante que cette expérience serait réelle et partageable.

Une manière de résoudre la contradiction entre le Créel comme monde engendré par un individu et le Créel comme absolu pluriversel, serait de dire que lorsqu’on est plongé dans le second, on ressent son autorité métaphysique, sa puissance créatrice extra-singulière sans pour autant perdre la sensation d’être un individu, une conscience particulière, un je. Il y aurait dans l’extase décrite un devenir Créel par fusion, et cette fusion avec un cosmos créateur, contrairement à d’autres extases, n’abolirait pas l’ego. Est-ce concevable et est-ce possible ?

Pour l’instant, cela ne semble être possible qu’à l’intérieur d’un délire, d’une fiction, d’un mythe, d’une nouvelle mystique. L’expérience originaire du Créel tel que narrée par le roman Paridaiza est autant perçue comme une hallucination que comme une révélation. C’est l’introduction dans le corps d’un automate du signifiant Créel qui génère sa vision, conformément à son souhait exprimé plus tôt de se libérer de la prison sociale robotisante dans laquelle il se sent enfermé. Il y a là sans doute l’écho des traditions mystiques qui nous rappellent que l’adéquation entre perception de la réalité et vérité de la réalité, n’est jamais acquise.

Quoique l’auteur de la parabole dise qu’il n’ai pas souhaité nier le réel comme existant, quoiqu’il soutienne que le créalisme n’est pas une proposition de type bouddhiste qui poserait que tout est illusion, que nous ne sommes pas non plus dans une hypothèse subjectiviste qui affirmerait que rien n’existe en dehors d’une conscience qui constitue le monde, il reste à prouver que ce n’est pas ce qu’il dit malgré lui. Car c’est bien du questionnement d’un « Réel-réel » comme absolument réel qu’il s’agit, c’est à dire du dépassement du paradigme des choses (realia), par la conjecture des crealia, des éléments du monde en tant qu’ils ne seraient ni tout à fait des choses, ni tout à fait des fictions. Créel, comme une invitation à penser des « créalités » plutôt qu’une simple réalité.

Le paradigme de la créativité (qui semble indiquer la double présence d’une novation et d’une puissance) mérite-elle d’être première, lorsqu’on s’interroge ainsi sur la réalité de la réalité, et si oui, à quelles conditions ? D’où nous vient, finalement, l’idée même de création ? Nous permettra-t-elle vraiment de sortir de la subjectivité fidéiste ou de l’anthropocentrisme de l’homo faber ? Le créalisme peut-il être autre chose qu’un idéalisme, un spiritualisme ? Est-il bien raisonnable, c’est-à-dire à la fois démontrable et souhaitable, qu’un Créel soit la créalité ultime ?

Répondre à toutes ces questions de manière exhaustive et irréfutable est peut-être au-dessus de nos forces – nous espérons du moins labourer le terrain et planter quelques graines fertiles.

 

 

 

Créer ou être créé ?

 

Une apparition contemporaine du néologisme « Créel » est donc repérable dans le manifeste du créalisme[12], qui lui doit son nom. À l’époque, nous cherchions déjà à exprimer l’esprit de notre temps, par un concept qui, après le post-modernisme, concentrât la teneur historiale de ce début de millénaire. Rappelons quelques passages de ce texte diversement lu et commenté :

 

Au cœur du réel agit une création continue, matérielle et spirituelle. ‘Le monde est/doit être ma création’ est l’éthique différentielle des sujets singuliers.

(…)

Le créalisme pose le primat de la créativité au cœur de l’être, et loin d’être agencé aux seules disciplines artistiques, il concerne la dynamique d’extension des territoires vivants, une praxis éprouvable et collective de la singularité. Sous cette acception, le Créel est un bourgeonnement imprévisible, un tissu vif d’interrelations à vocation non déterministe, tandis que le Réel est son compost, son encadrement automatisé.

(…)

Le créalisme n’est pas un anthropocentrisme qui séparerait artificiellement une nature objet d’un humain maître et possesseur. Il y a des complicités et des affinités actives entre le chaosmos et celui qui se rend digne de l’écouter et de l’œuvrer.

(…)

Pour ceux qui croient en ‘Dieu’, le créalisme revient à supposer qu’Il n’est pas figé une fois pour toutes. Son identité change sans cesse à mesure de sa cocréation par ses créatures. L’univers est une partition musicale en constante (re)composition, au fil de laquelle les improvisations sont toujours possibles. Nous sommes tous plus ou moins divins selon les moments de notre vie, tantôt dormeurs avides, tantôt acteurs et senseurs du Créel. L’accès au dialogue lucide avec les forces aimant(é)es du monde est plus aisé lorsque le sujet tient une certaine ascèse antimimétique et maîtrise ses pulsions de consommation et de régression, au prix d’un effort de renoncement aux (dé)plaisirs pavloviens.

(…)

Ce qu’il s’agit de viser (tant d’autres l’ont mieux clamé que moi), c’est à une altérité différentielle en acte, une éthique amoureuse, politique, érotique, esthétique, cosmique, professionnelle faite d’ascèse aventureuse et de tentative héroïque de ne pas monnayer ses extases.

(…)

Se faire so(u)rcier des formes, des intensités et des coïncidences, plutôt que d’accepter la banalité des codes d’une époque saturée de culs-de-sac.

(…)

L’histoire est triste ? Deleuze disait : ‘L’histoire désigne seulement l’ensemble des conditions si récentes soit-elles, dont on se détourne pour ‘devenir’, c’est-à-dire pour créer quelque chose de nouveau.’ Le créalisme est une politique du Réel en tant que cocréation en devenir, où le sujet cohérent-actif occupe une place cocentrale avec l’harmonium cosmique, où l’imagination, la passion, la volonté, l’art, le désir, l’amour redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d’une vie désaliénée, d’une existence libre.

 

Un texte qui semble d’abord énoncer un paradoxe : nous serions à la fois les créateurs du monde et les créatures d’un chaos divin. Faiseurs d’avenir et médiateurs d’infini. Créer ou être créé : ne faut-il pas, en effet, choisir ?

 

 

 

Un absolu éthique ?

 

Cet universel (ou « multiversel » ?) tissu des mondes et élan des êtres, nous l’avons donc nommé « Créel » à partir des mots « créer » et « réel », non pas pour invalider l’existence du réel, mais pour répondre aux questions suivantes : suis-je tenu de subir la réalité si elle me déplaît ? Comment tient-elle ? Puis-je y prendre une part active et m’y contempler ?

L’idée que le Créel puisse être la créalité des réalités est-elle tenable rationnellement ? Est-elle raisonnable socialement et politiquement ? Est-elle un monstre conceptuel, un cul-de-sac existentiel ?

À la lecture du manifeste, nous avons constaté une possible contradiction principale, ou du moins une aporie. La création serait soit une capacité humaine, soit une capacité extrahumaine : or nous semblons affirmer d’une part que la réalité est générée par notre action créatrice, notre intégrité, notre système de valeurs, notre ouvrage et une relative ascèse, et d’autre part nous semblons dire que tout cela s’opère sur un fond omniprésent, ubiquitaire, efflorescent, toujours généreux et pourtant en grande partie invisible de création incessante de tout, une novation incessante de tous les possibles débordant l’humain, une chair métamorphique infatigable du chaosmos, engendrant perpétuellement une infinité de virtualités dont notre monde partagé serait un microterritoire d’actualisations parmi d’autres. Entre l’homme démiurge et l’homme créalisé, y a-t-il compatibilité ?

De surcroît, parler de « réalité », n’est-ce pas déjà tomber dans l’erreur d’un monde qui me serait extérieur, posé face à moi comme un amas d’objets dont je serai le sujet ? Parler de « création », n’est-ce pas tomber dans le présupposé d’un auteur, d’une conscience active, d’une vision productive du monde, d’un passage du non-être à l’être, de l’inexistence à l’existence, d’une transcendance ? Dire que la réalité est ma création ou que je suis sa créature, est-ce que cela ne revient pas à poser d’une part une séparation entre des êtres considérés comme des « étants », et d’autre part à supposer l’existence d’un ou plusieurs créateurs surplombant le réel comme le forgeron surplombe le résultat de son travail, un créateur risquant à chaque instant de devenir lui-même l’objet d’un créateur plus puissant, suivant un modèle hérité peut-être, comme le suppose Heidegger, de la pensée technique mise en branle depuis Platon et Aristote[13] ?

Nous nous trouvons donc face à quatre possibilités apparentes : soit ce sont les individus qui créent le monde, soit c’est le Créel qui engendre les individus, soit nous soutenons les deux et il y a, d’une manière qui reste à définir, une relative fusion entre la création et la créature, soit l’idée même de création appliquée à la réalité est un leurre.

Bien entendu, nous pourrions esquiver ces tracas spéculatifs en posant que la conjecture du Créel est avant tout éthique, même si elle se donne des allures cosmologiques. Nous dirions alors que le créalisme part de l’intuition suivante (qu’il faudrait de toute façon aussi soumettre à l’épreuve du doute) : les humains ne peuvent vivre sans au moins un absolu[14]. Une éthique ou une politique trop relativiste, fût-elle basée sur la capacité et la légitimité de tous à créer la réalité risquerait toujours, tôt ou tard, de buter sur un nouvel absolu érigé par le besoin humain de croire en une dimension surnaturelle, de se reconnaître dans une foi extrahumaine. Placer la pure novation en position de primum mobile – tout en expliquant, comme nous allons le voir, que le Créel n’est jamais tout à fait Un – serait une stratégie démocratique pluraliste : cela interdirait, dirions-nous, que d’autres absolus moins ouverts, plus castrateurs, deviennent des totems intégristes (Dieu, l’Argent, l’Homme, la Femme, le Peuple, les Mathématiques, la Révolution, la Jouissance, la Souffrance, etc.).

Postuler « créellement » que le seul absolu souhaitable soit le moins dogmatique des absolus possibles, et que cette conjecture « éthique différentielle » doive reposer sur une novation incessante, viserait, dès lors, à rendre impossible le joug d’autres absolus plus dogmatiques et fixistes : Dieu, l’État, la Morale, l’Être, la Société. À priori, il semble que le Créel soit à même de respecter le jeu démocratique des différences, tout en évitant de sombrer dans un relativisme pur sans hiérarchie résumable par un slogan comme « tout se vaut ». Mais alors, que dire ? Que tout se vaut sauf le Créel ? Ou que certaines personnes ou réalités seraient plus créalistes que d’autres et dès lors seraient supérieures ? Que des individus au quotidien très automatique et aux pensées très mimétiques seraient méprisables ? Le créalisme serait-il une nouvelle aristocratie des esprits créateurs et différents ?

On le voit, même la piste éthico-politique devra être passée au crible d’une critique de la raison créaliste. Il faudra par exemple prouver que ce procédé ne génère pas l’inverse de ce qu’il prétend prévenir, à savoir une société uniforme. Il faudra aussi prouver qu’un monde extrêmement uniforme, un meilleur des mondes à la Huxley ne soit pas finalement plus souhaitable qu’un monde où chacun serait encouragé à ne se fier ultimement qu’à l’idée de créativité cosmique et existentielle.

A contrario, un monde où chacun pourrait devenir un aristocrate du Créel, un « créaristocrate », un « artistocrate », n’aboutirait-il pas à une surenchère des visions du monde ? Si tout est création, n’en déduira-t-on pas que tout ce qui est créé mérite d’être ? Mais comment évaluer la « teneur en créativité » d’un être ou d’un système ? N’en déduira-t-on pas que le pire des totalitarismes a plus de valeur qu’une démocratie déliquescente au motif que le premier est une œuvre plus fascinante, consistante et cohérente ? Ou à l’inverse ne finirait-on pas par célébrer un monde anarchique et incohérent, où chacun se comporterait de manière totalement imprévisible et novatrice, absurde ? Ne serait-il pas préférable, en termes de joie et de distribution des intensités, de vivre dans une « dissociété » où la spontanéité jaillissante et l’excentricité mouvante auraient plus de valeur que la peur de la mort ou la passion de l’identité ?

Inversement, l’opération de transvasement de la capacité créatrice de l’humain vers un absolu cosmique, simultanée d’une spiritualisation, voire d’une hypostase de la créativité, n’entraîne-t-elle pas une forme d’impuissance corollaire du désir identitaire ou une paralysie de l’action ciblée et des projets durables, le « n’importe quoi » devenant presque plus beau et canonique que l’homogène cohérent ? Si c’est la conjonction de mon esprit et du Créel qui produit le monde, ne dois-je pas arrêter de travailler à des activités reconnues socialement et rémunérées pour me concentrer sur la méditation créaliste disparate et les comportements aléatoires, ambigus ou contradictoires, à la vie à la mort ? Dès lors, le créalisme, qui se prétend émancipateur, ne serait-il pas plutôt un pharmakon, un remède-poison qui aggraverait l’impuissance politique des plus créatifs d’entre nous ? Car à la limite, si le Créel tel que nous l’avons défini est le seul absolu souhaitable, la figure la plus créaliste pourra apparaître comme celle du fou imaginatif.

Mais une telle objection oublie que dans créaliste, il y a réaliste, que dans Créel, il y a Réel. Un réel qui ne serait partagé que par une seule personne serait-il encore réel ? Ne faut-il pas pour qu’il y ait réalité, fut-elle différente de la réalité la plus admise, qu’une convention minimale soit établie entre au moins deux, voire trois (combien au juste ?[15]) individus capables de se comprendre ?

La position politico-éthique est confortable dans un monde habitué à ce que les intellectuels profèrent perpétuellement d’inoffensifs appels à la sédition, mais au fond elle ne convaincra pas. Il ne s’agit pas de jouer aux héros autoproclamés. L’existence du Créel, je l’ai jusqu’ici affirmée, ressentie, parfois exemplifiée, et il me plaît le plus souvent d’y croire comme à une intuition libératrice, mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir démontrée de manière consistante, à supposer que cela soit possible. A ceux qui objecteraient, avec des airs rembrunis de circonstance, qu’il n’est de toute façon plus le temps de « logiférer » sur l’absolu, mais bel et bien « d’agir », répondons : savez-vous vraiment ce qu’est l’action ou êtes-vous des mystiques de l’événement ? Savez-vous que faire ? Si oui, faites-le.

Nous verrons plus avant qu’une action est ce qui fait ou défait le réel, et nous nous demanderons si cet effet est possible sans une intégrité de l’actant, une cohérence spirituelle dans la durée. Agir sans être assuré de sa consistance propre, de son axiomatique persistante et verbalisable, fût-elle arbitraire mais tenue sur la durée, nous paraît risquer de jouer le rôle de la bille frénétique et stérile dans le flipper d’un bar populaire.

 

 

 

Le créalisme est-il si manifeste ?

 

Le néologisme de Créel, depuis qu’il a surgi dans mon esprit un matin de l’année 2007, a fait, tantôt sous cette forme tantôt sous la forme du signifiant « créaliste », un parcours sociétal et international que je n’avais pas anticipé, même si je n’y suis pas pour rien. Mais le succès populaire, l’intersubjectivité d’un concept ne suffit pas à le légitimer, de la même façon que des ventes massives ne sont pas un gage de qualité pour un produit de consommation. Quand bien même le monde entier se proclamerait créaliste par une sorte de contagion fidéiste et confuse, nous n’aurions pas avancé d’un iota dans la compréhension rationnelle de la pertinence de ce concept, ni de ses conséquences pratiques à long terme pour une époque.

Je souhaite que nous soyons plusieurs à considérer la notion de Créel non pas comme un enfant à protéger et à porter aux nues à tout prix mais comme un fait à interpréter, à démontrer, à expliquer en multipliant les angles d’approche et les objections, tentant de prendre une distance critique maximale bien que si possible bienveillante. Si le monde devient créaliste, si c’est l’esprit de notre temps, cet esprit n’en sera que plus efficace d’être analysé. Si a contrario le Créel est une fausse piste, si le créalisme tel que je l’entends ne mène à rien d’autre que des apories sans fin, j’ai en tant que « figure fondatrice » plus intérêt que tout autre à m’en rendre compte le plus tôt possible. Mon intégrité mentale et biographique m’importe plus que la conquête d’un territoire brinqueballant et excentrique. La pensée et le dialogue avec des êtres que le jeu des concepts et l’idée directrice d’un « paradis sur terre » émeut me séduit davantage qu’un propagandisme vague.

Le Créel est-il démontrable ou est-ce un petit Graal ? Un nouvel animisme ? Une extrapolation de l’ordre de la foi et une impasse cognitive ? Une axiomatique étique à prétention éthique ? Si le Créel désigne quelque chose de spécifique, quelle conception de la réalité, de l’action, de la société entraîne-t-il ? Ne serait-il pas préférable d’imaginer un créalisme sans Créel, qui serait une simple célébration de l’ingéniosité humaine ? Le Créel est-il une pure invention ou une découverte ?

On dira à juste titre que le fait d’avoir pondu un mot-valise ne garantit nullement qu’il désigne une réalité extérieure à l’esprit de l’auteur, ou autre chose qu’un bon mot. On dira que si chaque individu inventait un mot et passait le restant de ses jours à chercher quelle réalité il pourrait bien posséder d’un point de vue métaphysique ou physique, la Terre deviendrait un asile de fous improductif. Admettons. On ajoutera avec raison que le fait que d’autres personnes, des philosophes, des économistes, des lecteurs considèrent depuis quelques années le concept de Créel comme une piste intéressante pour élargir la question du Réel, que le fait que des humains pris dans des activités diverses y sentent une force inspirante et l’écrivent ou le disent çà et là, que le fait que plusieurs universités de par le monde nous invitent à parler de créalisme, que le fait que les médias en aient rendu compte internationalement, on constatera censément que tout cela ne justifie pas qu’il soit plus pertinent de s’interroger sur la nature du « Créel » plutôt que du « Tove », ce mot inventé par Wittgenstein[16] pour désigner à quel point le jeu du langage peut être arbitraire. Comme l’écrit un philosophe parmi ceux que la conjecture créaliste intéresse : « Il y a le soupçon chez Wittgenstein que beaucoup des détournements du langage ordinaire viennent de l’irrésistible charme qu’ils produisent.[17] » Et c’est précisément tout ce que nous pouvons constater à ce jour : le néologisme de Créel exerce, en conjonction avec celui de « créalisme » ou de « créordre »[18], un certain charme international, dont il reste à prouver qu’il opère durablement, comment et pourquoi il opère, et s’il est souhaitable qu’il continue à opérer.



[1] Métaphysique (350 av. J.-C.).

[2] Roman publié aux éditions Plon en 2008. « Paridaiza » est l’origine du mot « paradis » et désigne dans l’antique Perse une oasis royale, un verger somptueux entouré de murs le protégeant des vents chauds, et entretenu comme un lieu de correspondance entre l’humain et le divin.

[3] Le nom des personnages porte dans le texte originel un exposant x lorsqu’il s’agit de distinguer les avatars numériques des joueurs « réels ».

[4] On songe au Meilleur des mondes de Huxley (1932).

[5] Certaines personnes nous ont dit que la parabole de Paridaiza se rapprochait de ce que l’on peut ressentir lorsqu’on a ingéré de l’ayahuasca, ce fameux breuvage chamanique à base de lianes.

[6] Un monde n’est-il qu’un système d’étants configuré par l’homme ?, comme se le demande Heidegger dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique (1929-1930). Nous y reviendrons.

[7] Nous nous référons d’une part au célèbre Sapere aude de Kant, dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) – « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », et d’autre part au Candide de Voltaire (1759).

[8] Nietzsche et la philosophie (1962).

[9] Selon le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, « l’autotélisme » – du grec auto, pour soi, et télos, le but – désigne la capacité de se laisser absorber par des activités pour leur valeur propre, plutôt que de manière non investie (Flow, 1992).

[10] « L’éternité est dans l’instant », écrit Heidegger dans son séminaire sur Nietzsche professé de 1936 à 1942.

[11] Romancière américaine très influente depuis les années 1940, elle est l’auteur de deux romans remarquables et savoureusement caricaturaux, La source vive (1943) et La grève (1957), qui défendent l’idée que la créativité sociale prend toujours racine dans l’invention individuelle. L’égotisme en acte, lorsqu’il est rationalisé dans un système de valeurs productif, est ce qui fait avancer le monde, tandis que les groupes humains, surtout s’ils se veulent altruistes, ont tendance à retarder le progrès de manière affective et irrationnelle.

[12] J’ai découvert en 2009, après avoir écrit déjà et publié sur le « Créel » et le « créalisme », qu’un docteur en anthropologie serbe, Momir Nikic, avait lui-même forgé dans sa langue le néologisme de créalisme, suivant une acception anthropocentrique proche de celle de l’homo faber, désignant l’humain comme seule force créative des réalités sociales. Puisqu’il lisait le français, je lui ai envoyé mes textes et l’ai encouragé à traduire, à rafraîchir en anglais puis à diffuser son ouvrage intitulé Krealizam. Je n’ai retrouvé dans ses écrits aucune absolutisation du Créel qui désignât une dimension que le faire humain n’épuiserait pas et dont il ne serait qu’un sous-ensemble.

[13] Heidegger écrit, dans Être et Temps (1927) : « Que l’ontologie antique travaille avec les ‘concepts de chose’ et que subsiste le danger de ‘réduire la conscience à une chose’, on le sait depuis longtemps. »

[14] Une « vérité » dont Robespierre lui-même se disait conscient. Mais son « Être suprême », qui visait à satisfaire le besoin de religiosité du peuple, n’a pas empêché la Terreur.

[15] Cette question n’est pas anodine et elle fut l’un des enjeux de la pensée anarchique ou utopiste du XIXe siècle : quel est le nombre idéal d’humains pour construire un microcosme à vocation autonome ? Chaque phalanstère de Fourier devait par exemple accueillir 400 familles.

[16] Le cahier bleu (1933-1934).

[17] Martin Fortier, Métaphysique ordinaire et vernaculaire (2011).

[18] Le Capital comme Pouvoirune étude de l’ordre et du créordre, par Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler (2009).

12:00 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

24.11.2011

Pop-up et pixels

Lu sur le site de LA GAITÉ LYRIQUE

Capture d’écran 2011-11-24 à 10.41.08.png

"En rebond avec l’actualité de la programmation et les envies du moment, la sélection HomeMade est une read-list toute droite sortie des étagères de notre lumineux Centre de Ressources. L’exposition “Pop-Up et Pixels” consacrée à Philippe UG jusqu’au 27 nov. a fortement inspiré nos choix."


Dans cet essai, Luis de Miranda, se demande comment les technologies numériques, rendant le monde de plus en plus digitalisé et non pas numérique, apportent des nouveaux points de vue sur notre environnement physique et mental, bouleversant nos certitudes et renforçant parfois nos croyances irrationnelles. De nos interactions avec la machine, c’est un monde-œuvre dans lequel nous avons tous notre touche de couleur à apporter qui se révèle, un écosystème de consciences qui se laisse apercevoir, un univers dans lequel la matière est un mouvement et la pensée une immobilité momentanée. 

La suite ici

10:40 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

15.11.2011

Sommes-nous les microbes de Mozart ?

mozart2.jpg

« O merveille !

En voici une profusion de bonnes créatures !

Que l’humanité est belle ! O fier monde nouveau,

que peuplent pareils êtres ! »

Shakespeare, La Tempête (1612).



 

Il était une fois une belle histoire, reprise en chœur par les médias internationaux. Elle raconte que quelque part dans la région du Brandebourg, au sud-est de Berlin, des bactéries digèrent des eaux usées au son de La Flûte enchantée de Mozart.

La station d’épuration de Treuenbrietzen a semble-t-il installé des haut-parleurs autour de ses bassins avec le concours du fabricant Mundus, diffusant notamment l’air de la reine de la nuit. Elle aurait ainsi réduit, sans autre modification, sa production de boue de 14% en un an. Roland Meinusch, le directeur, explique[1] : «Nous nous sommes retrouvés avec 6000 mètres cubes de boues au lieu des 7000 mètres cubes que nous produisons habituellement chaque année. Cela nous a fait économiser beaucoup d’argent. Bien sûr, en tant qu’ingénieur, je ne peux pas dire si ce résultat est vraiment dû à la musique – je n’ai pas de preuves scientifiques…»

D’après le journal Spiegel, Anton Stucki, le cocréateur des haut-parleurs Mundus, ajoute que les microbes sont stimulés avec de l’oxygène en même temps que les ondes soniques du compositeur australien. Mais il insiste : «La musique de Mozart possède une qualité singulière de corrélation entre harmonie et rythme». Et si on leur avait proposé du rock alternatif, les microbes auraient-ils mieux digéré la biomasse ?

Cette histoire, vraie ou exagérée, est un exemple de «créalisme». Si ce n’est qu’un astucieux coup de pub, l’oxygène étant, plutôt que la musique, le facteur clé de stimulation des microorganismes, cela reste un cas d’école de la communication de marque s’appuyant sur le renforcement d’une valeur, la «vertu de la haute musique». C’est ainsi que la plupart des médias ont repris l’information sans la critiquer. D’autres enthousiasmes analogues ont ces dernières années poussé certains parents à faire écouter du Mozart à leurs nouveaux-nés, pour stimuler le développement de leurs cerveaux. Ledit «grand public» a découvert «l’effet Mozart» en 1993, suite à une étude menée par le docteur Frances Rauscher à l’université de Californie. L’observation relate que 36 étudiants en psychologie auraient obtenu des résultats plus élevés lors de leur test de Q.I. après l’écoute, pendant dix minutes, de la Sonate pour 2 pianos en ré majeur, K. 448. Les résultats, interprétés par les médias, se sont transformés en réalité péremptoire : «L’écoute de la musique de Mozart augmente l’intelligence.» Pourtant, en 1999, des chercheurs de l’Appalachian State University ont reproduit l’étude de l’équipe du docteur Rauscher, sans succès. Dans une interview accordée au Times, celui-ci a d’ailleurs pondéré : «Je crois essentiel de permettre aux enfants de participer à des expériences culturelles enrichissantes. En revanche, j’estime que l’argent serait mieux utilisé s’il état injecté dans des programmes d’éducation musicale. »

Cela n’a pas empêché «l’effet Mozart» de devenir au fil des ans un argument marketing, accolé à des disques «pour bébé» proposant parfois des arrangements simplificateurs. Qui n’a pas envie d’y croire plutôt que d’en douter, et qui, à partir de cette aspiration, n’avalise pas la croyance que Mozart a des vertus extramusicales ? À force d’y croire, de telles croyances finissent par devenir inhérentes à notre vision et à notre expérience du monde. Notre réalité n’est-elle pas davantage modelée par nos actes de foi, nos désirs, notre soif de poésie plutôt que par une Vérité crue qui sans cesse se dérobe ? Bienvenue dans l’époque des «créations de réalité».

L’auteur de cet article n’est pas un cynique : il souhaite que le «créalisme» contribue à faire naître dans la conscience des plus isolés d’entre nous, à l’instar de la fille de Prospero dans la Tempête de Shakespeare, la révélation que les humains sont en puissance – malgré les mensonges, les désenchantements, les misanthropies, les méfiances, les cruelles expériences – l’un des lieux privilégiés du « merveilleux ». Ces lignes se déploient afin que nous soyons « fiers » du « monde nouveau » que nous avons à édifier. Le destin dont nous sommes les auteurs est « créel » plutôt que cruel. Faisons qu’il soit aussi honnête.

Puisse le créalisme fleurir comme un système de libération des conservatismes réalistes, le plus proche possible d'une immense symphonie vivante. Notre oeuvre commune est cet horizon idéal que chacun porte en soi : rien moins que le réenchantement du monde. Après tout, nous avons un avantage sur les microbes : nous pouvons lire le livret de La Flûte Enchantée. C'est un hymne à la connaissance, contre les superstitions.

 
Luis de Miranda
 
 
Positif :
- Recours à l'invisible pour agir sur le visible.
- Procédé écologique non chimique.
- "J'ai pris la boue et j'en ai fait de l'or" : le réel est enchantable dans ses recoins les plus "vils".
 
Négatif :
- L'usage de l'oxygène est peu mis en avant dans le discours.
- Qu'en pensent les employés de la station d'épuration, entendent-ils Mozart ?
- L'effet Mozart est-il un argument publicitaire ? Perpétue l'idée peut-être castratrice d'une musique d'ordre divin.
 
 

[1] Cité en septembre 2011 par la journaliste Hannah Cleaver, dans le journal The Local Online. Repris notamment par le Courrier International.

 

12:11 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

21.10.2011

The crealist mode of power versus the capitalist mode of power / Le mode de pouvoir créaliste contre le mode de pouvoir capitaliste

Par Luis de Miranda
Basis for a conference given at York university, Toronto, Canada.
Base pour une conférence donnée le 21 octobre 2011, université de York, à Toronto, Canada.


1 - We talk about differents modes of power applied on realia, reality (cf. Nitzan & Bicher's book, Capital as Power). Therefore we believe reality can be modified. Every order is a "creorder" : we are crealists. This is a term that designates our actual Zeitgeist.

Nous parlons de différents modes de pouvoir appliqués aux realia, à la réalité (cf. Nitzan & Bicher's book, Capital as Power). Ce qui signifie que nous croyons que la réalité peut être modifiée. Tout ordre est un "créordre" : nous sommes créalistes. Ce terme désigne l'esprit actuel de notre temps.

2 - This conscience has not always been ours. We could say it starts with Pico della Mirandola and his famous text about human dignity (1487), that basically says that God made us half infinished in order for us to complete the other half by ourselves. With Renaissance, creation capacity therefore enters public domain by 50%. In 1883, Nietzsche's word that "God is dead" allows creation capacity to fully enter public domain.

Cette conscience ne fut pas toujours la nôtre. Nous pourrions dire qu'elle naît avec Pic de la Mirandole et son fameux texte sur la dignité humaine (1487), selon lequel Dieu nous a laissés à moitié finis afin que nous finissions l'autre moitié par nous-mêmes. Avec la Renaissance, la capacité de création entre donc pour 50% dans le domaine public. En 1883, le mot de Nietzsche selon lequel "Dieu est mort" autorise la capacité de création à entrer entièrement dans le domaine public.

3 - If we are crealists, if we believe that reality can be created as a creorder, then it means that either creation, either reality is for us an absolute. It is quite clear that in the capitalist mode of power, reality is an absolute and creation is a relative - as the power to produce commodities that are the ultimate realities. The capitalist world is not only materialist, but a world of objects (realia). Therefore, the natural philosophy of capitalism, as Ayn Rand saw it, is objectivism : reality is an absolute, it is the world of objects for subjects, of commodities for consumers.

Si nous sommes créalistes, si nous croyons que la réalité peut être créée sous forme de créordres, alors cela signifie soit que la création est pour nous un absolu, soit que la réalité est un absolu. Il est assez clair que dans le mode de pouvoir capitaliste, la réalité est un absolu et la création est relative - en tant que pouvoir de produire des marchandises qui sont les réalités ultimes. Le monde capitaliste n'est pas seulement matérialiste, c'est aussi un monde d'objets (realia). C'est ainsi que la philosophie naturelle du capitalisme, comme l'a vu Ayn Rand, est l'objectivisme : la réalité est un absolu, c'est le monde des objects pour des sujets, des marchandises pour des consommateurs.

4 - If we are to imagine another mode of power, and I believe there might be only two, we ought to consider creation as a creabsolute. Creation is the only absolute that is not dogmatic because it absolutizes the possibility of change and difference.

Si nous devons imaginer un autre mode de pouvoir, et il n'y en a peut-être que deux, nous devons considérer la création comme un créabsolu. La création est le seul absolu qui ne soit pas dogmatique car il absolutise la possibilité du changement et de la différence.

5 - I call this undogmatic absolute the "Creal". The advantage that we, crealists, might have on most religions, is that we are not Nihilists : we don't believe in creation ex nihilo, that is implied by the idea of God. It is clear by the very definition of crealism, that for a crealist, or a creorderer, creation is both ex realia and ex crealia : we transform reality and we are transformed by our belief in the possibility of change and difference, the Creal.

J'appelle cet absolu adogmatique le "Créel". L'avantage que nous, créalistes, avons peut-être sur la plupart des religions, c'est que nous ne sommes pas nihilistes : nous ne croyons pas en la création ex nihilo, qui est impliquée par l'idée de Dieu. Il est clair de par la définition même du créalisme que pour un créaliste, ou un créordinateur humain, la création est à la fois ex realia et ex crealia : nous transformons la réalité par notre croyance en la possibilité du changement et de la différence, le Créel.

6 - In terms of power, I believe crealists might be richer than capitalists for two reasons :
a - we know reality is a creality : it is not made of realia but of crealia. Therefore we can hardly fetichize commodities and objects. Our reality transformation is therefore more fluid, less servile.
b - we do have an absolute that is less frustrating than the capitalist absolute. Our creabsolute is the Possibility of New as Creal, while capitalist absolute is the pure enjoyment of the world objects (jouissance). Pure jouissance can never be reached through objects, as Lacan showed (cf. My book : Peut-on jouir du capitalisme ?) There is always some-thing more enjoyable in the horizon of the Absolute Commodity.

En termes de pouvoir, je crois que les créalistes sont sans doute plus riches que les capitalistes pour deux raisons :
a - nous savons que la réalité est une créalité : elle n'est pas faite de realia mais de crealia. Ainsi, nous pouvons difficilement fétichiser les marchandises ou les objets. Notre transformation de la réalité est de ce fait plus fluide, moins servile.
b - nous avons un absolu qui est moins frustrant que l'absolu capitaliste. Notre créabsolu est la Possibilité du Nouveau en tant que Créel, tandis que l'absolu capitaliste est la pure jouissance des objets du monde. Celle-ci, comme l'a montré Lacan (cf. notre livre : Peut-on jouir de capitalisme ?) ne peut jamais être atteinte. Il y a toujours quelque chose de plus jouissif à l'horizon de la Marchandise Absolue.

7 - One would ask : how is it possible that the crealist mode of power doesn't generate a chaos, a perpetually and too liquid changing creality ? How are we to create orders, a significantly consistant world ? The answer is : our creabsolute allows us to do so. Because if you believe in the Creal, the ever possible physical flow of New, change and difference, this means you also believe in unity. Unity is the shadow of change and difference. Change presupposes difference and difference presupposes identity. The idea of One is presupposed by the idea of becoming another.

On demandera : comment est-il possible que le mode de pouvoir créaliste ne génère pas un chaos, une créalité trop liquide et changeante ? Comment pouvons-nous créer des ordres, un monde significativement consistant ? La réponse est : notre créabsolu nous le permet. Car si vous croyez dans le Créel, le flux physique toujours possible du nouveau, du changement et de la différence, cela veut dire que vous croyez en l'unité. L'unité est l'ombre du changement et de la différence. Le changement présuppose la différence et la différence présuppose l'identité. L'idée d'Un est présupposée par l'idée de devenir autre.

8 - Crealism can create living orders because it encompasses the idea of integrity, of the becoming one of the bodies. And physical and spiritual integrity is exactly what we need to build more reliable worlds, since the world becomes what you repeat regularly and with consistancy, never forgetting that unity is asymptotical, never total.

The major crealist interrogation is not : "What was there before the creation ?", but, as Spinoza felt it, "What can a body ?"

Le créalisme peut créer des ordres vivants car il englobe l'idée d'intégrité, du devenir un des corps. Et l'intégrité physique et spirituelle est exactement ce dont nous avons besoin pour édifier des mondes plus fiables, puisque le monde devient ce que nous répétons avec régularité et constance, et n'oubliant jamais que l'unité est asymptotique, jamais totale.

La question créaliste par excellence, ce n'est pas "Qu'y avait-il avant la création ?", mais, comme l'a senti Spinoza : "Que peut un corps ?"



17:57 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

15.10.2011

Appendice au manifeste du créalisme

 Lire ici le manifeste originel du créalisme

 

h-bomb.jpg

  

 

1. Le créalisme est une cosmopolitique de l'intégrité, qui scelle le retour dans les affaires humaines de la fidélité à soi dans la mondification du multiple. C'est la conviction qu'un humain à qui on ne permettrait pas d'inventer une partie de sa réalité est un mort vivant. De la réalité, tant qu'elle existe, nous avons à être les auteurs et non les otages. Commençons aussi à penser à des mondes symphoniques qui ne soient pas des agencements de choses (res) : un monde créel.

2. Le Créel se définit comme un chaosmos de novations tendant vers une infinité de mondes cohérents. D'un point de vue microcosmique, "le monde est ma création". D'un point de vue éthique, "le monde doit être ma création". D'un point de vue cosmologique, le monde est la composition jamais pleinement épuisée du Créel. Le créalisme n'est pas un anthropocentrisme : il est ouvert sur l'altérité vibratoire qui le fonde.

3. Le créalisme est une discipline créanalytique, sensible et sensée, une possibilité de vie philosophique fondée sur un principe de participation sociale, politique, esthétique et éthique des individus et communautés au réel conçu comme actualisation du Créel. Le Créel s'oppose aussi bien aux conceptions objectivistes et déterministes du monde (qui tendent à ne percevoir que le réel) qu'à tout essentialisme idéaliste (qui tend à oublier le réel). Le Créel est un quasi-absolu auquel on peut accorder foi ou que l'on peut maintenir sous le régime du pari volontairement incertain, qui ne serait efficace que par un accord humain, et qui vise à éviter les dogmatismes tout en sortant de l'impasse relativiste, subjectiviste et objectiviste, d'un monde d'étants agencés techniquement et sommés d'être hiérarchiques. 

4. C’est de l’intérieur de la motion de création que nous en dégageons les présupposés, les origines et les écueils possibles, en élaborant, au fil même de notre raisonnement et de nos interactions quotidiennes, l’ébauche d’une méthode « créelle », qui ne soit pas qu’analytique, qui ne décompose pas systématiquement le monde en éléments objectifs, mais qui soit aussi le fait d'un existant le plus libre possible. Créanalyse plutôt qu’analyse, pour nous démarquer du cartésianisme, c’est-à-dire de la position centrale d’une subjectivité mathématisante qui n’aurait d’autres certitudes que son doute, sa volonté de savoir sur le modèle de l’arithmétique et l’affirmation d’un ego cogitans, un je (expéri)mental qui soit une « chose qui pense »[1]. Créanalyse et non « déconstruction », car nous ne voulons pas présupposer que notre société soit construite sur le seul mode des machines ou du bâtiment, matériellement. Nous ne cherchons pas tant à nous représenter le monde, c’est-à-dire à le dupliquer au sein d’un système cohérent, hyperlogique mais empaillé, qu’à lui offrir la joie, le don, le jeu et le désir actif que nous sentons couler dans nos veines.


5. La théorie physique la plus proche du créalisme est ladite théorie des supercordes. Cette question est creusée dans le texte qui suit, une cosmogonie syntonisée par Luis de Miranda : Aux frontières du Créel.pdf

 


En épilogue au Festival Crealia 2011, au Portugal. 


[1] « Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. » (Méditations métaphysiques, 1641).

 

  Pour aller plus loin : L'art d'être libres au temps des automates9782353410835.gif

Une vie nouvelle est-elle possible ?

miranda_unevienouvelleestellepossible_face_b.jpg

Ainsi que les autres ouvrages de Luis de Miranda

 

 

 

20:45 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : créalisme | |  Facebook | |  Imprimer

06.10.2011

Créalistes à Washington

 

Image 5.png

GET RID OF THE GREED


By Margaret Flowers - Posted on 12 July 2011

Below is an endorsement of the October action from the Crealist Movement in France.

In a recent article, Luis writes about Crealism and explains "Together with some Parisian Crealists, I am currently working on what we call a CreAtlas, an atlas of all the alternative orders that we consider Crealist. Up to now, we have a list of 200, [examples include] cities where they are experimenting with a new way of exchanging goods without money or schools where curriculums are designed in collaboration with the students.” These activities are Crealist, Miranda explains, because they “bypass consumption, authority, and favour co-creation.” Miranda further underlines that “Crealism is not about individual, mystical experiences or self-development. I emphasize co-creation and collective experiences.”

Here is his statement of endorsement:
"As capitalism reaches what will be later recalled as its demented period, citizens of the world are no longer willing to "play the game". In a system fascinated by money and capital gains, the game is over because there are no winners. Everywhere the financial markets and multinational companies have spread an antiworld devoid of human joie-de-vivre, creativity and thinking. We humans have become the collateral damage of capitalism. It is now time for our generation to get rid of the greed. In France, the crealist movement has been preparing and seeing a revolutionary change yet to bloom. We support the October 2011 initiative : America has been the leader of dementia : it can now awake, thanks to your efforts, to a new and freer dimension."

 

15:58 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

05.10.2011

Crealist conference in Toronto, Canada

Image 4.png

 

Friday, 21 october - 17h

Cosmos as Creal, Society as Orthopoïesis 

Luis de Miranda, novelist and philosopher (crealiste@gmail.com) 

 

Crealist philosophy renames the cosmic flow as the Creal, an ever creative and mostly invisible immanent process, 

metamorphosis of all the possibles, from which humans actualize, on a recurrent basis, a minimal part in order to 

shape an habitable territory, the realities. Our coded realities are created, and being human is being a technological 

animal. 

 

The crealities that allow us to survive are systems of shapes. Those shapes are formed by our labelization, a naming 

that creates a framing. Since the first satellite Sputnik was launched on space in 1957 the hypothesis of Gaïa is no 

longer a speculation: the earth has become an individual, and therefore we can consider it as our ever-transforming 

work of art. 

 

Numerism and crealism have always been the dialectical crescendo of humanity: we name, calculate, organize, and 

even our nature is now the result of a technology of transformation. But in order not to become coded robots, 

technological zombies, automatons, we need to keep a fidelity to the vital forces of the Creal, which nourish our 

poďetical capacities. If History is an orthopoïesis, we have to explain how certain places of the Creal tend to become 

technical, or, in other words: why are there forms or a spiritual perception of forms? Why does life need realities? 

18:48 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

02.10.2011

FluXX - Incantation pour sortir du XXe siècle

04:08 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

23.09.2011

Les financiers en devenir ont-ils le sens des créalités ?

Capture d’écran 2011-09-23 à 10.24.32.png

10:25 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

11.09.2011

LIBRE FESTIVAL CREALIA 2011

 

cartazcrealiaA4.jpg

AGORA É TEMPO DE RECREAR A REALIDADE

Maus Hábitos, dia 16 de Setembro 22.00h convite à apresentação do Movimento Crealista por Luis de Miranda e Dorian Astor (Paris)

O corpo do mundo capital humanista agoniza e precisa duma intervenção crealista.

Pouco a pouco cresce por trás do crepúsculo, a consciência de que somos criadores de mundos.

A arte de ser livre edifica-se e desregula os autómatos : conspiram os arquitectos do destino, os improvisadores de ligações, os autores de cosmopolíticas.

O manifesto do crealismo é já contagioso em Paris, Reykjavik, Tunis, Kaliningrad, Istambul, Madrid... So faltava o Porto – até porque o fundador do movimento não nasceu longe.

Os habitos são sempre maus. A vida não é cruel. É creal.

 

 

21:10 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

09.09.2011

MANIFESTO DO CREALISMO

MANIFESTO DO CREALISMO

Oito pontos para um contínuo início

 

barco_explorador.jpg

1) No coração do real age uma criação contínua, material e espiritual. “O mundo é/deve ser  a minha criação”, é a ética diferencial do sujeito enquanto indivíduo singular. Verdade cujo acontecimento inter-relacional continua a ocorrer aqui e ali ao longo da História. Verdade muitas vezes esquecida diante das humilhações desencorajadoras do “mundo como está” e dos “humanos como são”. O crealismo não é um antropocentrismo que separa artificialmente uma natureza-objeto  dum  humano- mestre e possuidor. Há cumplicidades e afinidades ativas entre o cosmos e aquele que se tornou digno de o escutar e de o trabalhar.

 

2) O capitalismo altera o mundo e leva os humanos a querer alterar o seu corpo e a sua alma segundo modelos ansiógenos. O que é necessário alcançar (já tantos outros o clamaram melhor  antes de mim), é uma alteridade diferencial atuante, uma ética apaixonada, politica, erótica, estética, cósmica, profissional feita de uma ascese aventurosa e de uma tentativa heróica de não monetizar com  as suas extases. A posição contra o niilismo hipnagógico passa por esta exigência aparentemente megalomaníaca de descondicionamento progressivo, umapolítica po(i)ética que tenta restituir à imaginação desejosa, à ideação voluntária e de apoio de novas estruturas o devido reconhecimento em matéria de existência.

 

3) Sejamos claros, à escala individual, os resultados não são sempre espectaculares. O crealismo é uma autodisciplina por vezes ascética num mundo onde as cumplicidades duráveis são raras (o desejo competitivo colonizou todas as esferas, até mesmo onde por tradição menos o esperávamos), os obstáculos frios são frequentes (idiotice e indiferença) e os poços de melancolia são omnipresentes. Mas o  crealismo é também uma extase sensível e mental, uma fonte e uma manifestação de alegria.

 

4) O crealismo coloca o primado da criatividade no centro do ser, e longe de estar destinado só às disciplinas artísticas, concerne a dinâmica que se propaga a territórios ativos, uma praxis sensível e coletiva da singularidade. Deste ponto de vista , o “Créel” é uma germinação imprevisível, um tecido vivo de interrelações com vocação não determinista, enquanto o Real é o seu “composto”, o seu enquadramento automatizado.

 

5) Para os que acreditam em “Deus”, o crealismo equivale a supor que Ele não está imobilizado para sempre. A sua identidade está em constante mudança à medida da sua co-criação através das suas criaturas. O universo é  uma partitura musical em constante (re)composição ao longo da qual as improvisações são sempre possíveis. Somos todos mais ou menos divinos conforme as circunstâncias da nossa vida, ora quando ávidos sonâmbulos, ora quando atores e sensores do “Créel”. O acesso ao diálogo lúcido com as forças magnetizantes e amantes do mundo é mais fácil quando o sujeito goza  de uma certa ascese antimimética e domina as suas pulsões de consumismo e de regressão, a custo dum esforço de renúncia aos (des)prazeres pavlovianos. Nada fácil, porque o totalitarismo do consumismo e da degradação mobiliza-nos constantemente excitando os nossos neurones cansados das suas mensagens em aparência contraditórias (falsa liberdade de escolha entre o higienismo e o grotesco).Todos os dias, o sistema capitalista gasta somas enormes para nos debilitar. Mas felizmente, mesmo os débeis são mentais.

  

6) Contra as castrações dos sinistros desprestigiadores do voar alto, contra a colonização da intimidade da parte dos imperativos publicitários hipócritas, os “crealistas” foram sempre relativos sacrificadores do conforto standard (um certo luxo é-lhes no entanto essencial). Foram sempre filtros do ser,  alto faladores,  refinadores do caos. Sigamos o exemplo deles, ou suportamos ainda e sempre as consequências esquizonevróticas dum mundo estagnado devido ao nosso abandono ou à nossa colaboração com a miséria mercantil, a morosa emulação simuladora, a submissão ao dinheiro que confundimos, como escrevia Marx, com outrem. Agir ou suportar a vergonha quotidiana que tentam nos infligir os soldados (mulheres e homens) da sociedade de classes. Tornar-se mago, pesquisador, das formas, das intensidades e das coincidências, em vez de aceitar a banalidade dos códigos duma época saturada de ecos sem saída.

 

7) Uma situação de efervescência amorosa, sincronicidades, um desejo de justiça que vai além das reivindicações salariais, um belo duelo sem hipocrisias entre adversários nobres. Tudo menos a pusilanimidade dos impulsos atrofiados, o embrutecimento dos estímulos e a idiotice esfomeada, lamechas, trocista, fatalista. A História é triste? Deleuze dizia: “A história designa somente o conjunto de condições por mais recentes que sejam, das quais nos afastamos para desenvolver,  isto é para criar algo de novo”.

 

8) O crealismo é uma política do “Real” enquanto co-criação em desenvolvimento, onde o sujeito coerente-ativo ocupa uma posição co-central com o harmónio cósmico, onde a imaginação, a paixão, a vontade, a arte, o desejo, o amor, redefinem continuamente, no presente e em ato, as condições de possibilidade de uma vida desalienada, de uma existência libre.

 

Luis de Miranda, 2007.

 

 

 

_____________

 

O movimento “crealista” foi fundado por Luis de Miranda, escritor e filósofo, autor dos ensaios “Ego Trip, la société des artistes sans oeuvre, 2003”; “Une vie nouvelle est-elle possible? Deleuze et les lignes, 2009”; “Peut-on jouir du capitalisme?, 2009”; “L’Art d’êtres libres , au temps des automates,2010”. E, entre outros dos romances “Joie, 1997” ; “À vide,2001” ; “ Moment magnétique de l’aimant, 2002” ; “Paridaiza, 2008” , “Qui a tué le poète?,2011”.


O manifesto do crealismo foi escrito em 14/12/2007.


A associação “crealista” ou “CRÉEL” (Centre de recherche pour l’émergence d’une existance libre) foi fundada em 11 de junho de 2009 para aproximar os “crealistas” do mundo e construir um corpo teórico e vivo.


Ser “crealista” ? “Interrogarmo-nos sobre as evoluções da nossa sociedade em vez de só nos ocuparmos com os problemas do dia-a-dia, ou de sermos os espetadores-consumidores do mundo como está, os papagaios falsamente emotivos dos clichés ou das convenções”; “A nossa capacidade em favorecer o aparecimento de espaços libertadores de harmonia, de beleza, de amor, de aventura, de improvisação e de inovação”; “Ser-se o próprio génio” ; “A questão não é só sabermos o que podemos criar, mas ao mesmo tempo interrogarmo-nos sempre sobre o que desejamos criar”.Génio “crealista”: o de uma alma que não se contenta em pensar o mundo como ecrã, mas que reconstrói sem interrupção o real a partir de ideias ajustadas ao seu mais profundo desejo”.

 

 

 

 

 

15:40 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

05.09.2011

LIFE IS CREAL

by Luis de Miranda

 

Neuron-SEM-2.jpg

 

“Creal”: even if you can quickly see that this neologism is composed of the words create and real, it may, in several languages, almost sound like cruel. Let us then start, in order to reach a definition of what I call creal, with an erroneous expression of the everyday language: “Life is cruel.”

Why is this statement false?

Some have undergone events that seem to indicate that life is violent upon them: death of a relative, illness, loneliness, an accident. But this violence is not voluntary. It is in the best of cases an indifference of the vital flow to the balance of the individual. If life ought to be considered as cruel, it would have to be guided by the intention to harm a person: that would give life a human psychology, and even “too human” since it would be the point of view of the victim. The ever-creative chaosmos that we call life is not cruel: it animates us from within, propelling our impulses, sometimes strengthens us, sometimes weakens us. I call this chaosmos the Creal. Life is a pure creative burst, constant germination of possibilities and impossibilities. Henri Bergson speaks of a “huge efflorescence of unpredictable novelty.” Alfred North Whitehead wrote: “Creativity is the universal of universals characterizing the ultimate fact.”

Therefore life is not cruel, but creal.

Of course, one can say that a determined society is unfair, that it encourages violent stupidity, the spirit of resentment and revenge. But a society or a State is not life, it is a given form, a configuration of life, a possibility and a moment of organization among others. Societies must to some extent go against the flourishing vitality and more or less restrain the enjoyment (jouissance in French) of the inner explosion that unbalances the worlds and tends to disintegrate the individual. Here we foresee how creal and human integrity may be opposed, but we will see that it is a fertile dialectic in the Hegelian sense: a tension of opposing forces which requires temporary victories of one or the other. The integrity of the individual is the victory of unity over multiplicity. But the integrity of life is the victory of multiplicity over oneness.

This constant vital explosion that we call the Creal is sensitive rather than abstract. But it remains largely hidden, invisible, virtual, because every human epoch only actualizes, realizes, materializes a small part of the creal. Life is always larger and richer than what we perceive.

If the concept of creal is a novelty, what it means can of course be related to a long philosophical tradition. The Chinese have been speaking for twenty-three centuries of “tao”. Hindus make use of the word “brahman”. The Greeks (and later Nietzsche) spoke of “chaos”. In the Middle Ages, the holy lifeblood was named “grail”. Later, Schopenhauer has used the word “will”, Heidegger “be”, and before him Hegel saw at the source of the life process, the becoming aware of a total “Spirit”. Bergson prefers the word “duration” and Whitehead “process”. All these proto-crealist ideas are opposed to the creationist idea of a single distant fiat lux, a paternalistic and anthropocentric god, who created the world once and for all and then rested, not without showing His occasional bad mood or pervasive love.

In the first paragraph of the crealist manifesto, released in 2007, the following formula is central: “The world is / has to be my creation.” Since this sentence is given to the appropriation of all and has an ethical twist, it is not a solipsistic formula, an egotistical statement, or only a pragmatic program for a personal power. It is a (cosmo) political imperative, the dynamic formula of societal action.

A world is not the Creal, it is a society, a systematic shaping of the chaosmos, a structuring of life among others, a "creorder", as  political economists Nitzan and Bichler define it. Therefore, there are several possible worlds, as Leibniz pointed. In the sentence “The world is / has to be my creation”, it is a citizen « I » that is talking here, and it is the expression of our Zeitgeist: more and more subjects become conscient of this will to be, at least in part, the author of our environment. The crealist formula that reality must be my creation is similar to the sociological category of empowerment: the subject ceases to adapt at any price to an existing reality seen as an analogy of truth ; he reclaims, slowly, not without difficulties and wanderings, the productive forces of reality, so that tomorrow the reality is more faithful to the integrity of its aspirations. This crealist awareness and willingness are now universal, and not just the prerogative of a ruling elite that imposes its values on an automatic majority.

“The world is / has to be my creation”: could we not find that this requirement contradicts the notion of creal? Is it life that creates or man? This issue carries a dual error if it separates human from life: humans are one of the manifestations of the Creal. They are, among the creal, the place that has a passion for order, probably because they are the animal that is most sensitive to chaos, the open animal, the animal of extremes. When I create, it is life in me that creates: the less I act, the more I am creal. In a sense, one could say that when a human being puts  his/her will in parentheses, he/she is the most creative: here is the main finding of the Surrealists. When I organize it is also Life that organizes, but it is not the same moment of life that springs, fuses, explodes and on the other hand that orders, names, codifies. We have to understand the dialectical, dynamic, bipolarity of the Creal: life in its totality is pure orgasmic and disparate explosion, but in some of its parts it is ordered.

How is this possible?

Whitehead coined a happy neologism: rather than subject, he prefers to speak of “superject”. Imagine the vital explosion: there is no reason why it should be homogenous. It is more likely that some of its branches, some of its projections, have more dynamic power than others, at least temporarily. Some power lines - the “lines of flight” according to Gilles Deleuze - some power jets are more powerful and attract elements of their local area, according to a law of attraction which may be due to the density of energy or the speed of propulsion. I am not a physicist and would not attempt the naive operation to validate my intuitions by seeking legitimacy in the so-called hard sciences. The hard sciences, with a crealist view, constitute the world according to their digital axioms; the results that sciences find tend to reflect their postulates and the subject / object distinction (although quantum physics is known to have shaken this dichotomy and made things more “complex”). Let us remember this: the Creal is incoherent because its blooming has no reason to be homogeneous. Order, always local and temporarily built, is the effect of the subordination of minor subjects to a dominant superject. The superject has a stronger creal energy and therefore a greater ability to influence. Note that the superject is not necessarily a person of flesh and bones - it might be an idea, a group, a situation: “Each occasion expresses his creative impulse coefficient in proportion to its coefficient of subjective intensity”, writes Whitehead.

But how to define this subjectivity?

Through the concept of integrity, which is both an affirmation and a negation. The more the local superject absorbs and attracts less dynamic elements of the Creal, the more it feels distinct and aspires to become one. But he cannot persevere in his being without building walls to refrein its inevitable dissolution in the Creal. The Superject is therefore in this dual situation in which it absorbs the heterogeneous while aspiring to the uniform. No doubt this approach is  not yet clear: it is the whole purpose of these lines to unfold these intuitions.

What I have written might appear as a legitimation of  vital power against the social order. If the dominative virtue of some is a stream of life, if some dominate because they are more driven by the power of creal, isn't this a return to innatism, a way to exonerate the ascendancies, the hegemonies, of any kind of guilt? Is it not a return to the Nietzschean superiority, the legitimation of those who just don’t need to want power because they are intrinsically power carriers? Let’s say first that I do not justify anything: I try to watch impartially. Let’s then say that power is distributive, and it flows: it is not given once and for all. A major superject can suddenly lose its kinetic energy, while a minor subject can draw from the influence of a superject the material to be transmuted into a superject. There are parasites that can suck more blood than they seemed to contain. Note that from the point of view of life, every individual is a parasite.

Crealism says movement and creativity are given first, a sensitive and ontological primum mobile. To the “everything flows” of Heraclitus, we prefer “everything explodes”. To speak as psychoanalysts, if we do nothing, it creates. The unconscious is everything, knows everything, since it creates everything. Becoming a coherent individual is not affirming everything, because life takes on a constant and always repeated affirmation. Becoming one supposes to deny everything that does not strengthen us in the long term. To persevere in its being and build the society that it deserves, the superjects must fight against the disparate explosion that swallows them from inside, by sorting, by separating, purifying, pruning, by building walls against dissolution. This discipline allows the crealist subject to gradually attract more of that which increases its power and be more incorruptible to what undermines its balance. Ultimately, it is always the Creal which triumphs, and superjects burst and scatter: integrity disappears. But it was good while it lasted.

There is, in Jacques Lacan’s work, a key sentence that says: “The only chance of the existence of God is that He enjoys (jouisse), that He is the enjoyment (jouissance).” The Creal, as the vital absolute, as the immanent and metamorphic fabric of the pluriverse, is pure orgasmic enjoyment. Each part of the Creal is desire for enjoyment. These truths will only shock hypocrites or cowards: they are sensitive and each of us has experienced it. Certainly, more chaste philosophies were once in vogue. We understand that a puritan Kant preferred to prohibit the knowledge of the absolute rather than saying that It was pure orgasmic enjoyment. The assertion would no doubt have saddened, in the eighteenth century, the Prussian town of Königsberg.

But if life is pure jouissance in its entirety, and desire for jouissance in its parts, how can we explain the formation of zones of order?

Why hasn’t the orgasmic chaos remained a pure chaos? How is it that some places in life, and not just human place, show signs of organization?

The answer lies in front of our eyes, and is relatively simple. That is what distinguishes, in psychoanalytical terminology, the principle of pleasure from jouissance. When the superject joins the orgasmic enjoyment by responding eagerly to the call of the absolute, it dissolves as an individual, it renounces to his consistency, his integrity. Any organization is itself a bulwark against the voracity of life. Beavers build dams, termites castles of earth, the human imagine social codes, all to avoid that the power of creal should dissolve the power of local superjects. In other words, to answer the question of Spinoza - what can a body? -, a body can either be dissolved in the Creal, and then it disappears as an individual and melts into jouissance, or it can delay the dissolution by building, ordering, agencing in order to strengthen its individuality.

But how could a barrier to the global orgasmic enjoyment have risen from the Creal?

The answer is logical: if we have a disparate explosion we must, at least logically, recognize the idea of unity, even if this total unity of the chaosmos never takes place. The unity of life is the logical shadow drawn by the becoming multiple of the creal. And what is logical is as much real as what is physical.

The individuality is that part of the global energy that wishes to persevere in its being as it folds its environment to its density, as a “strange attractor”. Cosmic cogito: where a part of the all delays its dissolution, we have the formation of a subject, of an I. As soon as this I becomes conscious of itself as resistance to burst and will to consistency, it will be as aware of his thrive to jouissance, that is to say, its inclination to join the creal. This is what Deleuze, inspired by a short-story by the writer Fitzgerald, called “the crack-up” (fêlure in French). The I or ego translates locally the universal schize of life, which is both disparate unceasing explosion, that is to say pure immanent multiplicity, and, logically, unity. Oneness is spiritually generated by the immanent radicalism of multiplicity. The higher the multiple is multiple, the more it will suck, like a flip side, the idea of One rather than nothing. Let us say, by the way, that the Nihilists are superjects whose little vital force make less aware of the fullness of the Creal. Therefore, where the invisible is saturated with possibilities and infra-organic vortex, they see empty holes. We all are, more or less, nihilistic in our everyday life.

But why the ego that discovers itself as an ego would want to develop? Once again, it’s energetical. I is at first a superject energy and then, as it feels its power of attraction, becomes a dike against dissolution. Yet the effect of a dam is that it increases the pressure force of the water that exerts its pressure on it. As the dam of the ego is sensitive, it feeds on the increase of this vital pressure that is the effect of a willful obstruction or a channelling.

Moreover, from the moment where the logic shade of the unity of creal is drawn, life knows the idea of unity, and therefore, the more the Creal will be multiple, that is to say, the more it will produce realities and virtualities, the more the idea of unity will include a strong creality. And the more an idea encompasses a broad reality, the more it is desirable. The schism of I is the microcosm of the schism of the Creal: it is simply life within me that aspires to unity, while still bursting out. Individuals are the runts of the unity shadow produced by the becoming multiple of life.

But then, will you ask, is the creal schizophrenic? If it is enjoying its pure explosion, why does it have a desire for unity? Because, as we already said, unity is supremely what life will never reach. Precisely because the creal will never be one, joined, united, homogenous, balanced, the idea of unity will always be its greatest ideal. Same for the individual microcosm.

Let us repeat. The desire for unity is the logical antithetical production of life process. Physically, materially, immanently, the creal becomes everything and enjoys it. But this dispersion creates a shadow in the background, a hollow aspiration, the idea of unity. Thus was the spirit born. The mind is the shadow of life, its logical hollow production, the idea of unity that, by antithesis, the constant explosion generates. To speak logically of multiplicity, we must conceive oneness. Therefore, any individual, all I is conscious, aware of the integrity that the sensitive becoming lacks. What one believes is one’s flesh, one’s desire, one’s sensitivity is only the movement of the creal burst within. Logical integrity is the supreme creation of life. It is what life wants the most because it is what it can never reach, or only locally, in an individual or an organized system of individuals or superjects. This is why the creal “loves” and promotes certain individuals, based on their integrity. The coherent individual (the non-divided one, the non schizonevrotic self) will incorporate the love of life. He or she is the child of creal.

Do the preceding lines announce the reign of the most powerful, the highest superject? Now we can offer a better answer. It is not enough to be an enjoying animal, driven by the vital disorganized flow. A really powerful individual will build up its integrity, thereby partly separating from the burst of life to appear as a consciousness in the eyes of the creal, representing therefore a local image of what life desires ultimately, which is to be one. Nobody is completely one and coherent, but some are “oner” than others. Let us stance that the most coherent superjects may appear, from a physical point of view, as less alive than those who live by the outburst. But from a total point of view, that is to say logical and lively, they are the summit of life.

Eventually, life is certainly a game that nobody wins or loses, since the person is within it only a resistance, the I a limitation. Those dividuals that, in a society become powerful based on automatic criteria, thieves, violent, unscrupulous cheaters, eating all the racks, are people without conscience and without personal psychic unity. They do not know who they are. The more they scatter after jouissance, the more they lose their individuality, and gradually they fail even to enjoy themselves. The illusion that the sensual enjoyment is the location of the expression of the conscience of the individual, is the lure by which life dissolves the strength of personality that slows its explosion. Sometimes, of course, life hates what it admires. Call it envy. Those spoke Nietzsche: “Let’s ged rid of the representative meals upon which men feed !”

In other words, more prosaic, a boss that enslaves his employees, a Mafioso who pays the woman who sleeps in his bed, those who accept such payments, and most mimetical consumers of fun are, in terms of human consciousness, an embryonic whirlwind, an illogical pruritus, they are life without its spirit. Beings without integrity are puppets without value other than accidental, they are particles of the life orgasm, unable of consistency and therefore unreliable, monsters without taste, without finesse, without liability, changing identity literally every day and even hour by hour. They will feel a part of the creal that goes through them, but they will end as they lived: foreign to themselves, enslaved to the representations of the time, tired before the hour, emptied or smiling like robots. Ghosts. We meet here the psychoanalytic theory of sublimation: that to which I renounce in the name of my spiritual unity makes me durably stronger by edifying me, building me up. Of course, probably no one has or will ever be totally one. This is why integrity starts with the constant effort to be one. Master Eckhart said, in the 14th century, that love makes us become what we love. Love of oneness makes us one.

Of course, the typical person is never quite a pawn. He or she are crossed by bursts of creal that make them either joyful or anxious. Lacan said that the moment of anxiety is valuable because it reminds us of ourselves at this point of conjunction between our integrity and the absolute. To partly escape the fatalistic social codes that compels us, it is necessary to practice a crealist discipline, which is not far from that of a conscious dreamer or an subconscious forger: the world around me can take all possible forms and apparent shapes are the result of a modifiable social production. The world is what we repeat.

What does that formula mean? To understand it, we must agree on some definitions. World means a constructed space - a “nexus” in the terminology of Whitehead - that is to say a set of actualisations knotted together to form a shared territory, and a bulwark against the explosive becoming. For example, the language is a world, as well as the traffic rules. The realistic prejudice, stimulated by the need for safety, imposes that there is only one world on earth, roughly consistent: today it is the system which we would call capitalhumanist. This dominant system is meant to allow a majority of people to cross their biography by avoiding the terror of creal, that is to say that fear which can be created by the idea that everything is metamorphic and bursting. Capitalhumanism is a system where even the sufferings are explained in terms of capital and humanism: perpetrators and victims are identified, and money or “human weaknesses” function as a reassuring fetish, a key to universal understanding. Many people prefer to suffer in a shared and familiar repository rather than venturing into their own construction and perception of the creal, which is always the result of a slow authorization, a becoming author of one’s existence.

In sociology, the theorem attributed to sociologist William Isaac Thomas says: “If humans define a situation as real, it will become real in its consequences”. This means that reality is not true in itself, but conventional and constructed, like the beavers build their dams and lodges to design a habitable space. Reality is the result of an agreement among an infinite number of possible interpretations and configurations. If we all agree that capitalism is the least bad system, all our actions will converge in this direction: some rites of passage will be repeated, like considering money as the universal means of exchange. Thus Marx wrote: “Money, which has the quality to be able to own anything, is eminently the object of possession. The universality of its quality is all-powerful, and it is considered as a being whose power is limitless. Money is the intermediary between the need and the object, between life and livelihood. But what mediates my life also mediates the existence of others for me. For me, money is the other.” Every time we exchange money and that we accept the money as a form of universal mediation, we commit an act of faith that creates the world of tomorrow. The process will be the same for the so-called human nature. There is no such thing as eternal human qualities, good or bad, but the more we call for them, the more they persist.

To understand Thomas’s theorem, we can say that habits have an entropy. This is what is commonly referref to as the force of circumstances. At the scale of human society, a new convention always takes place in a system of conventions that precedes it. If the new agreement is too far from the base application, it will be difficult to generate reality. This is why social creativity is a slow and viscous process, far more than individual creativity. Therefore, for the Thomas's theorem to be more in line with experience, it should be rephrase as follows: “If humans define a situation as real, and that this definition is not too deviated from the definition previously accepted by most in a similar situation, it can more quickly become real in its consequences.” The force of habit is more powerful than the agreement, albeit with a lobby of financial means to ensure its propaganda. If an economic consortium wants us to adopt the internal use of an electronic chip, we are so little accustomed to let hard technology penetrate our body that we can expect resistance without the need a strong political consciousness. However, if the chip is dissolved in liquid nanotechnology, with an activity supposedly limited in time, like a drug or food, we would hesitate less to give it to our children if they venture alone in a potentially dangerous area or to swallow it ourselves if we go climb a desert mountain, so as to be found in case of accident. Detectable man is already the present of capitalhumanism.

How can a crealist be the author of its own territory (auctor in latin, the one who increases)? By repeating his creed of personal integrity, at any risk. Imagine someone who is unhappy in his current job as an agricultural engineer, and imagine that, through the revelation of an experience, he or she understands that he has a passion for flowers. Imagine also that where this individual lives, the florist business is affected by a high unemployment rate. His first trend, fatalistic, will be to say that apart from buying or contemplating flowers, any stronger action, like quitting a boring job, would be suicidal. But if this mind repeats with faith, admiration and desire, at every moment of the day, the following formula: “Flowers are my life”, then he or she will gradually become a magnet for micro-events that abound in the direction of the flower passion integrity. If this person is patient and organized, it is likely that gradually the conditions for him or her to live according to the love for flowers will be put in place, perhaps in an unexpected manner. For we have seen, life loves those who aspire body and soul to a unity. This mode of operation is more akin to the maturation of plants, fruit growth rather than consumption. If it is really my destiny to be a florist or a botanist or become in one way or another, a human-flower, my subconscious will know how to do it as long as my lack of conscience and concentration does not interfere too much, by precipitation or cowardice. Paradoxically, the aware repetition of what I call a “creaxis”, an integration formula (“Flowers are my existence” is a possible creaxis) will be useful to paralyze the disorganized will and channel the subconscious into a territorialization. In this sense, Lacan could say: “Never give up on your desire”.

In this sense, a crealist is a hero. To become a person of integrity, he must indeed risk his comfort. To fulfill his destiny, he must be prepared to lose everything except his ideal of individual unity and style. An integrity that is a powerful self-integration, a conquering humility, an equilibrium between the respect for life as creal and the supreme idea of unity.

 

 Luis de Miranda 

 

11:46 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

25.08.2011

Quand les hommes perçoivent une situation comme réelle, celle-ci est réelle dans ses conséquences

 

PAR MATTHIEU OLLAGNON

 

Polarstern.gif

Une pensée fameuse en sociologie est celle du théorème de Thomas, un sociologue américain, qui est au premier abord tout simple puis, quand on en saisit les implications, nous entraîne très loin : « quand les hommes perçoivent une situation comme réelle, celle-ci est réelle dans ses conséquences ». Cette phrase est un des moments importants de la sociologie, lequel introduit la notion de définition de situation, ou plutôt la précise, dans la mesure où elle traversait déjà tout un courant de réflexion. A nous maintenant de la définir plus avant et d’en explorer brièvement les conséquences dans la construction de la paix.

Qu’est ce qu’une « définition de la situation » ? Pour expliquer ce concept, il faut passer par un problème qui est loin d’être exclusivement celui de la sociologie, et auquel d’autres traditions se sont aussi attaquées : celui de la réalité. Bien que celui-ci ait des implications philosophiques, nous sommes ici dans le cadre d’un problème bien concret. En effet, il existe une réalité bien « réelle » dans laquelle nous évoluons tous (idée que ne partage pas, au demeurant, certaines approches orientales) : jusqu’à preuve du contraire, la Terre existe, et quand vous saisissez votre bol de soupe, il est bien là. De même, quand des hommes se mettent ensemble pour réaliser une action, il se passe bien quelque chose : par exemple, quand on construit un barrage, il s’agit bien d’un processus d’empilement de matière à un endroit précis, qui bloque en amont un liquide.

Mais pourtant déjà dans cet exemple se trouve le nœud du problème de la définition de la situation : j’ai été incapable de vous décrire « objectivement » cette construction de barrage. J’ai employé par exemple la notion d’ « amont » pour me placer par rapport au sens de la rivière. Pourtant, l’eau qui court, sans doute, ne sait pas qu’elle a un amont. Et ce n’est là qu’un infime exemple de ce paradoxe : en continuant ainsi, nous y serions encore demain matin. Il s’est donc bien passé quelque chose sur la rivière, chose que nous appelons « barrage » et dont nous attendons un certain nombre de conséquences (électricité, régulation des flots et des crues, …).

C’est là l’important : il y a une réalité, mais nous recouvrons celle-ci de sens, à tel point que le sens que nous lui conférons est inextricable, pour nous, de la réalité réelle. Et ils sont tellement imbriqués l’un dans l’autre, le sens et le monde, que nous pouvons parler de monde mental. Et la découverte de celui-ci, qui est régulièrement faite par chacun au cours des siècles, fait quasiment figure de découverte du nouveau monde.

Ceci est lié au fait que nous médiatisons notre rapport au monde : d’abord par les cinq sens, puis aussi par la pensée et la reconstruction mentale. Nous contenons, en quelque sorte, notre monde dans notre tête. Qu’on l’appelle représentation sociale ou imaginaire, il s’agit du même processus, et celui-ci n’est pas à aller chercher seulement dans notre inconscient le plus profond, mais aussi et surtout dans notre quotidien. Quand je prend ma tasse à café, l’agrégat d’argile cuite qu’elle doit être prend place dans ma tête dans tout un processus mental : c’est fait pour contenir le café, donc je dois connaître le concept de café, puis je la lave quand le café est fini, donc je connais le concept de propreté.

Et ces concepts sont agissants, c’est à dire qu’ils ont des conséquences sur le monde réel : le fait par exemple, que j’ai intégré le concept de « propreté » ou de « café » (à savoir passer de l’eau chaude sur du café moulu), n’a aucun sens en soi. Cela ne plane pas dans les airs en dehors de moi, mais, au contraire, c’est un produit de mon monde mental, et celui ci a des conséquences sur le réel, puisque je moud des grains de café pour mettre de l’eau dessus. Le monde mental et le réel objectif sont donc ainsi intimement liés. Dans une situation donnée, nous définissons celle-ci, nous lui donnons un sens (y compris celui du non-sens), et ce sens est global. C’est en fonction de celui-ci que nous agissons. Si, quand j’ai devant moi du café moulu, et que ma définition de situation est que celui-ci est un poison, alors, je vais le jeter. Par contre, si cette situation me paraît bonne, elle me poussera à aller plus loin, à mettre de l’eau dessus et à en boire le produit. C’est ceci, une définition de la situation : un rapport étroit, intime, entre un monde mental et le réel, et surtout, un rapport « agissant ».

Il apparaît alors clair que la notion de définition de situation prend en sociologie une importance considérable du fait de ce qu’elle apporte de clarté sur les processus de l’esprit humain et sur ce qui guide l’action de l’homme. Notons au passage qu’elle n’apporte pas de réponse quand aux causes première de telle ou telle action, mais qu’elle fournit le cadre de recherche de ces causes (si tant est qu’il y aient des causes premières et uniques).

Plus encore, et c’est là le point important, les hommes peuvent partager une définition de la situation, et des travaux comme ceux d’E. Goffman ont montré les conséquences d’un tel partage, qui transcendent même les clivages sociaux ou culturels. En effet, quand des hommes s’unissent en ce que Goffman appelle des « équipes » autour d’une même définition de la situation, ces équipes ont une capacité de cohésion considérable. C’est une des conséquences majeures de la définition en commun d’une situation : cela unit, et plus encore, cela fait agir ensemble. Pour revenir à l’exemple du barrage du début, ceux qui le construisent, s’ils pensent ensemble qu’ils construisent un barrage, que ce projet est juste et qu’il en voient tous des conséquences similaires, c’est à dire, en un mot, s’il sont unis autour de cette définition de la situation et qu’ils se battent pour qu’elle soit encore plus fermement inscrite dans le réel et dans la tête de ceux qui ne font pas partie de l’équipe, et bien, il y aura fort à parier que, du contremaître à l’ouvrier, en passant par l’ingénieur, ces personnes seront unies bien au-delà des conflits normaux de travail : ils partagent une même réalité.

Quel est l’importance de cette définition et de ce qu’elle implique pour la construction de la paix ? Elle se situe tout d’abord au niveau de la compréhension des causes d’une guerre, et du processus qui mène au conflit : en intégrant cette notion, aucune cause, aucun processus n’est totalement étranger aux acteurs. On ne peut expliquer un conflit par des causes extérieures, purement structurelles et qui échappent aux hommes. Ce n’est pas parce que deux personnes ou deux groupes se retrouvent autour d’une unique ressource qu’il vont forcément se battre. De même, ce n’est pas parce qu’il y a une répartition inégale des richesses qu’un conflit civil est inévitable. C’est la manière dont les hommes définiront la situation, l’importance des diverses définition de situation et de équipes qu’elles génèrent qui déciderons de la guerre ou de la paix. La plupart des milices en situation de guerre civile communautaire l’ont bien compris : elles ne cessent d’abattre au vu de la carte d’identité, de séparer, de convaincre, au fond, toutes les populations, que la situation ne peut être envisagée que d’un point de vue communautaire. Elles cherchent, de ce fait, à imposer leur définition de la situation. De ce point de vue, la fameuse mission de « conscientisation des masses » dont on a un moment chargé les intellectuels (encore une définition de la situation : qu’est ce qu’un intellectuel, un extraterrestre ? ), et dont on a rebattu les oreilles de nos aînés, relevait, plus doucement, certes, du même processus.

Mais hors de ceci, l’apport majeur, donc du concept de définition de la situation, c’est qu’il fournit l’outil méthodologique pour appréhender plus complètement les enjeux d’une construction de la paix et, surtout, qu’il montre que rien n’est perdu. Il y aura toujours des ressources à se disputer avec les voisins, ou des inégalités sociales, et à cela, on ne pourra rien changer, ou alors il faudrait changer l’homme. Mais avoir ensemble une nouvelle définition de la situation est possible et la preuve même nous en est administrée par la construction européenne : voilà un continent qui s’est déchiré pendant des siècles, au nom de multiples bonnes et objectives raisons, et qui, en à peine cinquante années s’unit. Et ceci est passé par une modification de la définition de la situation : nos aînés ne verront et ne penseront jamais l’Europe comme nous la voyons et la pensons, parce que cette réalité, au-delà de son aspect technique, se construit surtout dans les esprits. Dans un monde dont le sens en soi nous échappe, nous nous battons souvent pour des absolus : le concept de définition de la situation fait partie des éléments qui permettent de penser que ces absolus ne sont rien en dehors de nous, ce qui ne les rends pas moins absolus, mais ne nous en rend plus esclaves, ni d’eux, ni des conflits qu’ils génèrent.

 

Matthieu Ollagnon, 2003

source Irenées

12:34 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

24.08.2011

Le créalisme raconté à la radio islandaise

 

 

Gréta Ósk Óskarsdóttir um Crealisma

Image 1.png

17:19 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

06.08.2011

МАНИФЕСТ КРЕАЛИЗМА

Capture d’écran 2011-11-04 à 11.18.40.png

Do you speak russian ? we need someone to improve this translation of the manifesto...

Parlez-vous russe ? Appel à russophone pour améliorer cette traduction du manifeste du créalisme par Masha Vasyukova...
More in russian about crealism here

МАНИФЕСТ КРЕАЛИЗМА
Восемь положений о бесконечном возрастании


1.В сердце реальности лежит бесконечное творение: материальное и духовное. Дифференцированная этика одиночных предметов заключается в положении - “Мир есть мое творение (Мир должен быть моим творением)”. Истина происходит между релативными событиями беспрерывно в контексте истории. Истина зачастую забывается при обескураживающем столкновении с “миром, таковым какой он есть” и “людьми, таковыми, какие они есть”. Креализм не являет собой антропоцентризм, искусственно разделяющий природу предмета от человека-субъекта от учителя и обладателя. Существуют действующие сложности и сходство между космологией хаоса и между созданиями готовыми стать достойными прислушаться к нему и заведывать им.

2.Капитализм изменяет мир и является движущей силой, сподвигающей человеческих существ меняться физически и духовно в соответствии с навязанными стандартами. То, на что он направлен (у многих удалось выразить это лучше меня), это дифференциальность и инакодейственность, любовная, политическая, эротическая, эстетическая, космическая, профессиональная этика созданная из авантюрного аскетизма и героической попытки не монитизации собственных экстазов. Восстание против гипнагогического нигилизма очевидно объясняется манией величия саморазрушительного характера, политическим поэзисом, щедрой мыслью, словом и усилием сотворения и поддержания новых экзистенциальных структур, пытающимся вернуть свое доброе имя жаждущиму этого воображению.

3. Конечно, в индивидуальном масштабе результаты не так часто можно назвать впечатляющими. Креализм является самостоятельной и порой аскетичной дисциплиной, в мире, где редки продолжительные сложности (жажда конкуренции колонизировала каждую сферу, в том числе и те сферы, которые традиционно меньше всего того ожидают), холодный расчет (тупость и безразличие) имеет место быть повсеместно - вот кладезь для вездесущей меланхолии. Креализм является экстазом разума и сознания, источником и манифестацией радости.

4. Креализм объявляет основу создания в сердце бытия, он далек от обращения лишь к творческим дисциплинам, он озабочен динамическим продлением живых территорий, коллективными практиками сингулярности. В этом смысле Креализм - это непредсказуемое цветение, ртутная ткань взаимоотношений, призванная не быть детерминированной, а Реальность - это лишь ее компост, ее обрамленная автоматизация.

5. Для тех, кто верит в “Бога”, Креализм предполагает, что “Он” не утвержден раз и на века. Его личность продолжает развиваться параллельно с процессом творения вместе с им же созданными созданиями. Вселенная - это саундтрек в непрерывной рекомпозиции, в процессе которой всегда возможна импровизация. Мы все в большей или меньшей степени божественны в зависимости от момента нашей жизни, порой мы непробудные сони, порой Креалистические актеры, а порой дарители чувств. Доступ к ясному диалогу с духовными силами мира проще, когда объект следует какому-то немиметическому аскетизму, овладевает контролем над своими регрессивными стремлениями к потреблению ценой признания Павловских (не)удовольствий. Все это не так просто, ведь тотальная грязь и безпрерывный консьюмеризм постоянно нас завлекают, возбуждая наши уставшие нейроны неодназначными посланиями (поддельная свобода выбора между гигиеной и грязью). Ежедневно капиталистическая система тратит огромные суммы на нашу дибилизацию. Но, к счастью, даже у идиотов есть мозг.

6. Креалисты всегда жертвовали стандартным комфортом (хотя порой им необходимо немного роскоши), вопреки кастрации презрительных недоброжелателей обрезающих всем подряд крылья, и колонизации личного пространства насаждающимся потоком рекламы. Они фильтровали естество, громко провозглашали хаос и перерабатывали его. Можем последовать их примеру или будем продолжать поддерживать мировых шизоневротиков и их маркетинговое мракобесие, будем поддерживать тупую эмуляцию, и продолжать отдаваться деньгам вперемежку, как говорил Маркс, с другими людьми. Из-за нашего безразличного отношения ко всему этому мир засосало в стагнацию. Будем действовать или претерпевать ежедневный стыд, что солдаты классового общества (мужчины и женщины) пытаются нам навязать.Так станем волшебниками и пророками форм, действия и совпадений, вместо того, чтобы принимать банальные коды эпохи тех, кто пребывает в полной жопе.

7. Совпадения, стремление к справедливости, вскипающее чувство любви - все это в контексте безвозмездности и прекрасного поединка между противниками лицемерия. Атрофированное малодушие, деградирующее раздражение и неуемный идиотизма - все это фатально. Печальна ли история? Делез говорит: “История всего лишь сумма уловий, от которых мы делаем ноги, чтобы создать нечто новое”.

8. Креализм - это политика Реальности как сотворения в процессе, в котром субъект активный и последовательный разделяет совместно с космической гармонией центральное место, в котором воображение, страсть, воля, искусство, желание, любовь непрерывно переосмысляются в настоящем времени и также в действиях, условия жизни свободной от всякого рода отчуждения- свободной жизни.

Remarques par Mary Kline

Article 1 :
 

Je crois qu'il existe une différence entre le Réel et реальность qu'on traduit toujours par la réalité mais je ne sais pas s'il existe un autre mot pour désigner le concept du Réel en philosophie est-ce que Реа́льный peut fonctionner comme un nom ou seulement comme un adjectif ? en anglais par exemple il fait les deux : real et the Real = le réel qui est un concept différent de la réalité, quelle est la différence entre Реальная действи́тельность  et реальность ? Est ce que cela renverrait plus au réel ?

 

Petit doute :

Истина происходит между релативными событиями беспрерывно в контексте истории. Истина зачастую забывается при обескураживающем столкновении с “миром, таковым какой он есть”  и “людьми, таковыми, какие они есть”. Креализм не являет собой антропоцентризм,  искусственно разделяющий природу предмета от человека-субъекта от учителя и обладателя.

 

Sur ces deux phrases je ne sais pas à quoi renvoie Истина ? Dans la phrase française il n'y a pas de verbe alors qu'en russe j'ai l'impression (mais je peux me tromper) que ce qui est dit c'est que "la vérité (en général) se trouve, arrive ... " est ce que ça renvoie à la vérité en général ou à la vérité qui vient d'être énoncée c'est à dire la phrase d'avant ?

 

Article 2 :
Attention ! Je crois bien qu'il y a un gros contresens : deuxième phrase il est dit "То, на что он направлен" et cela fait donc référence à ce dont on parle dans la première phrase :"Капитализм" "он" renvoie bien, fait bien référence ici à "Капитализм" dans la traduction non ? Si c'est bien le cas il faut changer !!! Ce n'est pas du tout ça !
en français "Ce qu'il s'agit de viser c'est..." le "ce" à une valeur générale et ne renvoie à rien dont on parlait avant, l'implicite c'est qu'il ne faut pas avoir les objectifs qui sont les objectifs du capitalisme mais des objectifs créalistes qui sont décrits à partir de la seconde phrase, c'est ça qu'il s'agit de viser.
 
Article 4:
Je crois qu'il y a une petite différence de sens entre la phrase française et la phrase russe :
Le créalisme pose le primat de la créativité au coeur de l'être Креализм объявляет основу создания в сердце бытия
Pour moi en russe on pense que cela annonce quelque chose à venir, mais en français c'est légèrement différent "pose" c'est comme dans les démonstrations mathématiques, cela établit que ce qui est fondamental au coeur de l'être c'est la créativité
 
 
Article 6 :
J'enlèverais порой qui n'est pas dans le texte en français (je crois au contraire que ce luxe est всегда essentiel. :-)

Je ne comprends pas bien en russe "вопреки кастрации презрительных недоброжелателей обрезающих всем подряд крылья" j'ai l'impression, mais peut-être que je me trompe qu'il y a un problème avec крылья, je ne comprends pas bien le sens de la phrase en russe mais en français contempteurs d'envol ce sont des gens qui méprisent, qui dévalorisent le fait de vouloir "prendre son envol" c'est à dire comme les oiseaux qui progressent et deviennent autonomes en "déployant leurs ailes" c'est un essor de l'individu en quelque sorte, est-ce que c'est ce qui est dit en russe ?
 
Pourquoi ne pas remettre бытия pour l'être dans l'expression "des filtres de l'être" je crois que c'est plus approprié que естество non ?

Quelques petits problèmes pour l'article 7 :
 
синхронность (je ne sais pas dans quel contexte ça s'emploie mais cela ma paraît plus approprié que Совпадения parce que je crois que ce mot peut avoir une connotation de hasard qui n'est pas dans synchronicité en français, un mouvement synchrone indique un même mouvement, en rythme)
 
il y a un contresens je crois sur la deuxième phrase ce qui est dit en français c'est que le créalisme c'est "tout SAUF" " Все кроме или за исключением..." Je n'ai pas compris ça dans la traduction.

17:54 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

16.07.2011

Créel

 par Luis de Miranda

creel.jpg

 

Une évocation du concept de Créel

  

Nous ouvrons les yeux, et contours, volumes, couleurs emplissent le puits de notre vision. Nous fermons les yeux, et les sonorités traversent un halo de nuages – nous entendons notre respiration. Notre sommeil se distingue de la veille à la qualité et diversité des détails qui semblent se donner, de l’extérieur, à notre perception. L’ouverture froide, le rien à l’horizon, la transpercée des parfums, les sons étrangers à la narration, parasites, signalent a priori que l’environnement n’est pas onirique, où qu’il l’est sur un mode multi-joueurs. Le rêve est reçu comme métamorphique, attendu comme transformation des visions, hallucination en marche : en cela ce qui s’y manifeste n’est jamais qu’une impression menée à son plus ou moins grand pouvoir de conviction. La réalité, elle, est nominale : les étiquettes, les signifiants, le langage sans cesse figent les variations, immobilisent les sensations en nous répétant : « Ceci n’est pas toi ». Qui parle ici ?

Une gorge, comme un tronc dévidé. Un néant fertile. Rêver, c’est tomber dans la gorge sans limites, le trou noir du Créel, jaillissement jouissant de sa donation désirante.

Nous arpentons des rues vides, ou du moins par le passé nous avons tissé cette géographie solitaire, logogriphes étirés, biographèmes d’un jour, arpentages de traque, avec cette illusion de chercher l’autre du désir. Apesanteur : car la réalité est toujours une chute ou un équilibre. C’est ainsi qu’il faut lire le chapitre troisième de la Genèse biblique : l’arbre de la connaissance disjoint la sensation de la perception et le nu se voit nu, chose parmi les choses, objet d’un regard plutôt que moment d’un flux. L’arbre du centre du jardin est défendu car il est l’axe : manger une partie de l’axe éparpille le centre, relativise les points de vue, dégorge le merveilleux, et c’est la chute dans le règne temporel du bien et du mal comme objets du calcul. Convoi de la convoitise, déchéance représentative – et dès lors l’arbre de Vie est interdit, ou plutôt son accès est gardé par les chérubins et un glaive flamboyant et tournoyant. Qui saura se faire l’ami des anges semblables à des enfants et manier l’épée de passion pourra laisser couler dans ses veines, au creux de sa poitrine, la sève vitale.

La contagion des formes de vie s’opère par la sexualité et le langage, et dans les interstices que leur danse ou leur conflit entaillent, creusent dans le réel. L’individu en devenir aimerait parfois que celui-ci fût à sa disposition, ou espère un espace vital sans heurts, fait de respiration et de prises. Mais le solipsisme est sans cesse troué par la quotidienneté, ou alors il cherche à en ressentir la présence bénéfique lorsque l’ennui de n’être que soi transforme le verbe créateur en monologue circulaire et à peu près stérile. La volonté de se maintenir intègre – sans atteinte, entier, pur – est tantôt réactive, tantôt conquérante, mais dans les deux cas elle apparaît d'abord comme antisociale, puisqu’elle ne saurait se satisfaire des codes disponibles, qui impliquent le plus souvent une dimension morale. Tantôt les autres nous métabolisent, tantôt, ce qui est plus difficile et rare, nous participons de la reconfiguration de l’ADN sociétal ; alors on peut parler de créalisme.

Les systèmes biologiques, en tant qu’ils sont aussi des structures de valeurs plus ou moins implicites, se livrent à des luttes épuratrices ou souillantes, consolidantes ou disséminantes, ou certaines parties ne peuvent que mourir, par détachement de la structure, racornissement ou mue – ce qui une fois de plus évoque la question de l’axe, de l’attracteur directionnel autour duquel s’enroulerait le devenir individuel.

La pensée tente de se hausser au rang de la matière, d’en avoir l’intangibilité, de devenir hyperstructure. Une opacité à double tranchant, qui protège et isole, à moins qu’elle ne parvienne à se faire l’alliée de la joie. Ici le lecteur pourra mener en parallèle une consultation de L’Éthique de Spinoza. Ne serait-ce que pour apercevoir comment un corps peut être, trop souvent, l’éponge de passions en bémol, ou comment la joie accompagne l’idée que notre puissance d’agir s’accroît, comment nous tendons à imposer au monde notre constitution, notre désir, en confrontant notre ambition à l’idée que nous nous faisons du salut général. Pour Spinoza, « tous les affects se rapportent au Désir, à la Joie ou à la Tristesse »[1]. Par ailleurs, « un affect qui est une passion cesse d’être une passion dès que nous en formons une idée claire et distincte »[2]. Si nous considérons le Créel comme le lieu de la passion, alors l’esprit et ses ordinations procèdent d’un refroidissement, d’une relative mise à mort de la passion. En ce sens, l’esprit naît de l’ascèse de la passion : il est le joug, l’écluse, l’attelle, la digue. Ce qui ne doit pas nous faire haïr l’esprit, car sans lui nous ne pourrions habiter le monde. Que l’esprit soit fixateur et parfois tueur des flux, qu’il épure, cela doit plutôt nous faire accepter la mort, sans pour autant la hisser, dans notre considération à la hauteur de la Vie.

Je fais le pari que si la vérité du Créel se donne, ce ne peut être, pour l’essentiel, que par fulgurances, impressions fugaces, instants d’évidence ou de réminiscence. J’appelle ces instants des crealia, dans la mesure où notre perception, au contact de l’absolu, devient nécessairement en partie de même nature que cet absolu. Le Créel étant pur flux créatif immanent, ses épiphanies humaines seront mi-perceptives, mi-créatives : données à la conscience et produites par elle, en ce que la conscience n’est pas, a priori, séparée du Créel, dans une position de radicale extériorité. Disons pour l’instant que la conscience est un mode d’être du Créel, que l’esprit est, du flux vital métamorphique, le lieu qui délimite et ordonne. Pour Bergson, ainsi qu’il l’écrit dans L’évolution créatrice, c’est un rétrécissement, une contraction qui au sein de la durée créatrice manifeste l’esprit.

 Créel, l’autre nom de la Vie, flux disparate, métamorphique, s’explosant en tous sens, aspirant à toutes les formes : une entité infinie et presque invisible aux mortels, une chair d’avant les corps, fusant de toutes parts. Une « dualectique » aussi : le magma vital, duel, est tantôt explosion anarchique, tantôt quête de direction.

Le Créel ne s’arrête à suivre des directions que temporairement, localement, car muer est sa tendance. En tant que devenir disparate global, il n’a d’autre axe que son élan métamorphique. Cette faim chaotique qu’a la Vie de se trouver une direction crée en certains de ses lieux, temporairement surabondants de puissance, des structures réelles, s’organisant autour d’un attracteur axial.

Le créalisme est la tentative de trouer les protocoles en y ouvrant les vannes de la Vie. Le Créel n’est pas un absolu inatteignable, une transcendance : il est l’immanence totale, un spatium métamorphique et sensible dont nous n’actualisons qu’une partie. Cette actualisation de réalités à lieu au sein même du Créel, par moments directionnels. Le devenir vital est désir en acte de tout créer, totalement, et localement, il est désirs de direction, axes énergétiques fonctionnant comme des attracteurs structurants, autour desquels s’enroulent, un temps, les phénomènes.

Le Créel est chair autant qu’idée. Il est, pour reprendre une expression deleuzienne, profondeur « enchantée miraculante »[3].

Luis de Miranda 

 

__

[1] L’Ethique, Proposition 59, Partie III.

[2] Proposition 3, Partie V.

[3] « Divine est l’énergie qui parcourt le corps sans organes, quand il attire toute la production et lui sert de surface enchantée miraculante » : Deleuze et Guattari, L’Anti-Œdipe, chap. 1, Paris : Minuit, 1972, p.7.

 

 

18:07 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

Le métajoueur créaliste

 

En lecture et téléchargement libre, voici le chapitre 4 ("Application IV") de L'ART D'ÊTRE LIBRES AU TEMPS DES AUTOMATES (Luis de Miranda, Max Milo, 2010)

 

Application IV.pdf

 

 

Capture d’écran 2011-07-16 à 13.04.26.png

13:03 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : automates, créalisme, miranda | |  Facebook | |  Imprimer

12.07.2011

GET RID OF THE GREED : des activistes américains et les créalistes unissent leur énergie

 

Image 2.png

 

 

 

18:56 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

11.07.2011

La spéculation, maladie mentale de la Terre

Capture d’écran 2011-07-11 à 23.39.54.png 

 

Aux temps scolastiques, le meilleur investissement à long terme semblait garanti par l’Eglise, qui fournissait à la fois pouvoir séculier sur les humains et jouissance dans l’au-delà. Une maladie théorique se développait à l’ombre des cloîtres, qui consistait à couper les missels en quatre dans l’interprétation du dogme. Les théologiens s’affrontaient sur le nominalisme, les universaux, la signification de la Trinité, gonflant une bulle spéculative à partir d’un gaz aussi vaporeux qu’inébranlable : l’existence d’un dieu unique et totémique. Les schismes religieux, s’appuyant sur des finesses exégétiques à propos de la manière de placer son âme à la banque divine, entraînèrent des abus de pouvoir et parfois des bains de sang qui, avec le recul de la «mort de Dieu», nous paraissent insensés. Mais avons-nous vraiment évolué, ou seulement déplacé le symptôme ?


Quand une humanité moins démente se penchera sur notre époque, elle constatera que nous avons transféré notre pulsion spéculative, notre course à l’absolu jouissif, sur une idole en apparence plus proche, la plus-value. La spéculation n’est plus le fait de la scolastique, mais de la stochastique des stock markets, une pseudoscience financière de l’aléatoire dont l’absolu, aussi inatteignable, est la rentabilité maximale en un temps minimal ; autrement dit, comme dans le film Alien, un monstre à gestation instantanée. Au prétexte qu’aucune économie ne pourrait tenir sans la croyance à la divine plus-value, indexée, comme l’a montré Lacan, à notre «plus-de-jouir», une part de notre cerveau collectif persiste à spéculer à tous crins, c’est-à-dire à prendre une position de surplomb accrochée au mythe de la Marchandise absolue, pour gérer des spectres, avec par définition une considération minimale pour l’humain - le sort du quidam ordinaire est le dommage collatéral des organisations financières. Dans les bureaux de direction des grands groupes, comme par exemple Veolia, on a désormais un terme pour tout ce qui concerne le facteur humain : «le mou». Par opposition aux chiffres, au financier, au commercial, qu’on baptise «le dur». L’humain, aux yeux du discours capitaliste, c’est l’informe, ce qui n’a pas de colonne vertébrale, ce qui déborde et qu’on doit écrémer. Peut-être est-ce aussi ce qui se pénètre et se prend sans trop de résistance - car, quant au «dur», la métaphore phallique est évidente.


Au cœur des régimes spéculatifs, qu’ils soient économiques, politiques ou théologiques, on trouve un même mépris des lignes de vies au profit des abstractions binaires, un certain ressentiment vindicatif à l’égard des existences dans leur diversité disparate, qui font toujours un peu désordre. L’humanité a toujours été tentée par l’épuration dogmatique : parce qu’une société doit générer un certain ordre pour fonctionner, elle tend à éliminer ou marginaliser tout ce qui excède sa codification, à privilégier la carte au détriment du territoire ; les axes tranchent au cœur de la chair et de l’inconnu. Et si nous arrêtions de spéculer ?


Si la Terre est un être vivant, on peut en effet considérer qu’elle a un cerveau collectif. Comme chez tout individu, notre pensée commune peut se déconnecter de la vie, s’enfermer dans des rituels autodestructeurs. Parce que les humains sont la tête chercheuse de la Terre, nous avons toujours eu tendance à la surchauffe spéculative : le rêve de se détacher du réel pour engendrer des sphères habitables, qui, quand elles perdent de vue la richesse créative de la Vie, ne s’avèrent viables qu’un temps et éclatent comme des abcès. Lorsque notre tendance à spéculer reste attentive aux devenirs des êtres, elle peut engendrer des possibles à la fois incarnés et aériens. Mais quand, comme c’est le cas au sein du microsystème boursier, la spéculation se disjoint de la complexité des destins quotidiens ou nationaux, elle secrète comme un groupe de cellules virtuelles qui tournerait en vase clos sans se soucier de la santé de l’organisme qu’il occupe. Le régime spéculatif devient une maladie. Et ses médecins sont moliéresques : les années qui viennent devront sonner le glas du règne ubuesque des agences de notations financières. Je propose de créer une nouvelle norme de rating à destination… des agences de notation elles-mêmes. A Standard & Poor’s, Fitch, Moody’s et consorts, dont l’activité feutrée consiste à abaisser le moral de nations entières, de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande et bientôt sans doute de la France, jouant avec trois lettres de l’alphabet du destin des peuples, nous donnerons la note suivante : CCC, «extrêmement spéculatif». Note réservée aux mauvais élèves de l’existence commune, et qui pourrait signifier : Coupés du Concret et du Collectif.

 


Par LdM, Auteur de «Peut-on jouir du capitalisme ?», Ed Max Milo.
     

  

23:41 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer

Ÿ