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25/12/2010

Who rules by the code, will fall by the code

 

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23/12/2010

La télé nous lobotomise-t-elle ? - itw de Luis de Miranda

14:33 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : télévision, miranda | |  Facebook | |  Imprimer

14/12/2010

Wikileaks : qui règne par le code tombera par le code

par Luis de Miranda

Tribune publiée dans le journal Libération du 14/12/2010 : à lire ici

 

 

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L’être humain est un animal protocolaire. Nos comportements obéissent, consciemment ou non, à des codes. Jusqu’à une époque récente, le protocole était un instrument de pouvoir hégémonique. Plus on maîtrisait les règles et leur construction, plus on contrôlait la population. L’écriture et la police des protocoles étaient le privilège des élites dominantes.

Internet est aujourd’hui le lieu par lequel l’humanité est en train de prendre conscience que la liberté passe par la reprise en main collective de la construction et de la réinvention des protocoles. Le nom de Wikileaks restera comme l’un des jalons de cette démocratisation. Dans le mot Wikileaks, leaks est important : ce sont les fuites grâce auxquelles les cercles décideurs qui jadis apparaissaient solides comme le roc se liquéfient et perdent de leur superbe. Mais wiki est tout aussi signifiant : cela veut dire que tout un chacun peut contribuer à cette démystification active des protocoles.

Quel est le point commun entre Internet et les cercles diplomatiques ? Ce sont deux mondes régis par des protocoles très stricts, mais de manière inversée. La rigueur diplomatique est un vernis de surface qui permet au fond toutes les hypocrisies, les coups bas et trahisons. Le protocole est mis en scène, tandis que les manœuvres restent dans l’ombre. La rigueur d’Internet se trouve au contraire dans tout ce que l’on ne voit pas : dans ses codes source, dans ses standard universels d’écriture des programmes et de traitement des informations (par exemple, sur Internet, les standards RFC, TCP/IP ou HTML). Ce qui est visible immédiatement, sur le Net, c’est un joyeux chaos, la turpitude, la liberté d’expression, toutes les manifestations du kaléïdoscope humain. Nous sommes depuis longtemps vaguement familiers des codes qui régissent la vie plus ou moins feutrée des ambassades, ces règles plus ou moins tacites d’étiquette, de préséance et de relations entre les États et leurs émissaires. Nous connaissons moins bien la récente logique opératoire de la technologie numérique.

Wikileaks est le produit de la culture hacker. Un hacker, ce n’est pas un méchant boutonneux qui provoque la troisième guerre mondiale en bidouillant des computeurs. Un hacker est un acteur du réel : sa pratique repose sur le « reverse-engeenering », ou rétroconception. Qu’est-ce à dire ? Il s’agit de déconstruire les programmes, les règles ou les protocoles construits par des groupes à vocation monopolistique pour comprendre comment ils sont bâtis à la source, afin de les modifier et de devenir acteur de ses propres instruments de communication, si possible en open-source, c’est-à-dire conformément à l’esprit des logiciels libres, modifiables par tous ceux qui se donnent la peine de connaître la logique numérique des protocoles. Mais cette manière de faire, les hackers ne la limitent pas aux programmes numériques : à force de passer le plus clair de leur temps sur Internet, les jeunes générations ont désormais l’algorithme dans la peau : elles comprennent à quel point nos protocoles mondains, nos règles politiques et sociales, nos comportements, nos goûts, nos croyances, nos identités ont été construites et sont des instruments de contrôle.

Le monde diplomatique, celui des dirigeants, n’est certes pas sacré. Beaucoup l’ont répété dans leurs analyses, les fuites de Wikileaks ne sont pas très surprenantes dans le contenu. Mais n’oublions pas que « le message, c’est le medium », selon la fameuse et toujours éclairante formule de Marshall McLuhan. La force de l’événement historique en cours, dont Wikileaks est une manifestation particulièrement forte, réside dans la forme plutôt que dans le fond. Cet événement se dit ainsi : le numérisme, à savoir la codification globale de nos représentations en suites électroniques binaires est un nouvel ADN universel. Ce numérisme, par effet de contraste, met de plus en plus à jour une tendance humaine complémentaire : le créalisme, à savoir la volonté de s’autonomiser, de se maintenir librement à l’écart des automatismes, tout en reprenant en main une recréation démocratique des protocoles. En anglais, cela se dit empowerment ; en français classique, capacitation.

Face à cette double logique, les vieux mondes analogiques élitistes du double langage et du bluff, ceux notamment de la politique et des institutions diplomatiques, ne peuvent qu’être ébranlés. Le message qu’envoie, entre autres, Wikileaks à ceux qui gouvernent est le suivant : à présent que vous avez recours à la logique numérique pour organiser le monde et contrôler les masses, sachez que les masses pourront avoir accès, comme vous, à ce protocole universel pour le détourner ou en démasquer les usages hégémoniques. Cette démocratisation paraît inévitable, à moins de mettre en prison tous ceux qui connaîtraient la programmation informatique : une tentation qui semble démanger certains dirigeants, y compris en France.

Celui qui règne par le code tombera par le code. Ceux qui entendent contrôler les masses par la biométrie, le contrôle électronique, doivent s’attendre à voir les protocoles numériques se retourner contre eux grâce à la vigilance de quelques uns, pourvu qu’Internet et la presse restent libres. Une liberté qui ne doit pas être que technique, mais critique et constructive. Car n’oublions jamais, avec Orwell, que le numérisme seul, sans créalisme collectif, ne mènera pas à plus de démocratie, mais seulement au meilleur des mondes.

 

 

 

 

LdM, auteur de L’art d’être libres au temps des automates (Max Milo, 2010)

 

 

 

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09/12/2010

Faut-il créer des monnaies locales ?

L'histoire édifiante du Banco Palmas

par Gilles Vervisch

 

 

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« Pourquoi sommes-nous pauvres ? Parce que nous n’avons pas d’argent ! Ce qui est tellement évident que ça ne peut pas être vrai. »

C’est ce que se sont dit un jour les habitants de Conjuntos Palmeiras, une banlieue de la ville de Fortaleza, au Brésil. Leur histoire a commencé comme celle de tous les misérables : expulsée du centre ville dans les années 1970 pour laisser sa place à des complexes hôteliers, une population pauvre de 100 milles personnes s’est retrouvée en périphérie. « On a d’abord essayé de se prendre en main pour éviter que le quartier ne se transforme en bidonville comme tous les autres. Mais malgré les efforts, l’accent mis sur l’éducation, la construction de maisons, de rues et l’installation de l’eau courante, on n’arrivait pas vraiment à s’en sortir. » Conjunto Palmeiras deviendrait sans doute un bidonville, étant donné que personne ne savait pas faire grand chose de ses dix doigts. Avec toute la bonne volonté du monde, la population n’en restait pas moins urbaine, réduite à la consommation de produits qu’elle ne pouvait pas acheter, sans travail et sans revenus. La seule solution semblait être de revendre sa maison pour partir jouer les pauvres ailleurs, si bien qu’à la fin des années 1990, le quartier ne comptait plus que 20 000 habitants.

C’est là, en 1998, que l’association déjà à l’origine de nombreux projets pose la fameuse question : « Pourquoi sommes-nous pauvres ? Et au fond, ce n’est pas parce que nous n’avons pas d’argent. Après avoir soumis à la population un questionnaire sur ses pratiques de consommation, on se rend compte qu’on dépense 1, 8 millions de reals en dehors du quartier, soit 450 mille euros. 1,8 millions de reals brésiliens qui ont quitté le quartier, ce qui signifie qu’ils devaient y être, un moment ou un autre. Il ya donc de l’argent dans le quartier. Mais comme on ne produit rien et qu’on achète tout, il n’y reste pas. On a compté, par exemple, que les habitants achetaient 4000 savons par mois. Des savons « lux ». Or, il suffirait de produire ce savon dans le quartier pour éviter que 4000 reals ne partent ainsi dans des multinationales à l’étranger et même, pour permettre d’embaucher 5 personnes qui feraient 5 bons à rien en moins. En fait, on s’est rendu compte que 90 % des besoins pouvaient être ainsi produits par la communauté elle-même. A partir de là, il fallait trouver le moyen de remplacer le cercle vicieux par un cercle vertueux, puisque le quartier n’était pas pauvre, mais s’appauvrissait lui-même, à force de faire fuir le peu d’argent dont les habitants disposaient. Se rendre plus indépendant, en somme. »

Comment produire de la richesse ? Comment éviter que l’argent ne sorte du quartier ?

On a d’abord trouvé des solutions de pauvres, un système de troc qui tournait en rond. Les habitants se réunissaient tous les quinze jours pour fixer la valeur d’échange de chaque produit, afin de les échanger. Mais comme le savent tous ceux qui ont traîné dans un vide grenier, les gens avaient toujours les mêmes choses à échanger et rien de très utile pour personne. Alors, on a décidé de créer une monnaie locale, les palmas, dont on devine la vertu : si la monnaie n’a cours que dans le quartier, on ne peut pas vendre, ni acheter ailleurs, si bien que l’argent reste là. Ainsi s’anime le cercle vertueux.

Grâce à la subvention de Strohalm, une ONG hollandaise et le soutien de la banque du Brésil, la communauté de Conjunto Palmeiras reçoit 2000 reals pour créer sa banque en 2002. Elle aura pour objectif d’aider à la fois à la production et à la consommation, afin d’entretenir un réseau solidaire entre les membres de la communauté.

La Banco Palmas est ancrée dans le real brésilien, en partenariat avec la banque du Brésil et ne se contente pas de jouer avec des billets de Monopoly. En bref, les fonds de la banque sont en reals, la monnaie nationale, mais les prêts qu’elle concède aux consommateurs sont en palmas, afin qu’ils dépensent leur argent dans le quartier. Elle accorde ainsi des microcrédits en reals brésiliens aux entrepreneurs qui peuvent aller jusqu’à 10 000 reals, remboursables sur 4 à 12 mois à un taux d’intérêt allant de 1 à 3.5%. De l’autre côté, elle prête des palmas aux habitants pour les encourager à acheter dans le quartier : l’équivalent de 20 à 300 reals, sans taux d’intérêts, remboursables sur 2 mois en reals, afin de laisser les palmas en circulation et augmenter les reals de la banque. Les consommateurs disposent aussi de la PalmaCard, une carte de crédit permettant de dépenser jusqu’à 100 reals.

On comprendra sans doute la belle mécanique du système : le quartier est enfin productif grâce aux microcrédits qui permettent en plus de créer des emplois. Avec ça, l’existence des palmas soutient la consommation locale, si bien qu’un marché se développe dans le quartier qui appelle de nouveaux besoins, de nouveaux marchés et de nouveaux emplois. Le système a permis de créer 6 entreprises, 1800 emplois en 10 ans, tandis que les ventes ont augmenté de 30% dans le quartier. La Banco Palmas est même reconnue d’utilité publique par le gouvernement brésilien, ce qui lui permet de contracter des partenariats et de recevoir des donations.

La vie de Conjunto Palmeiras qui s’organise autour de la Banco Palmas fonctionne bien, d’autant qu’elle ne se réduit pas à des activités financières. La banque a aussi développé Palmatech dans ses locaux, un centre de formation qui offre aussi des moyens de production aux entrepreneurs. On a aussi construit une école, construite à 80% par les ressources du quartier. Aujourd’hui, la monnaie locale fait partie de la vie quotidienne, 35000 palmas circulent et font vivre 300 commerçants.

Mais si l’expérience est exemplaire, c’est surtout parce que l’organisation de l’ensemble est démocratique. La banque est gérée par la communauté tout entière, notamment à travers le FECOL, le forum socio-économique local, véritable organe d’une démocratie directe qui se réunit tous les mercredis. C’est l’instance de contrôle de la Banco Palmas qui est donc la banque du peuple, gérée par l’exercice d’une démocratie directe.

On peut donc être tenté de dire qu’on a affaire à un modèle alternatif de développement économique et d’organisation sociale, dont on peut se demander s’il ne pourrait pas être reproduit ailleurs. Mais cet autre monde ne va pas sans poser quelques problèmes. D’abord, la banque Palmas et la communauté qu’elle fait vivre a toujours besoin de subventions et on peut s’interroger sur sa totale indépendance. Dans quelle mesure est-ce qu’ils ne restent pas des assistés ? D’autant que l’autoproduction peut se marier assez mal avec les nouvelles technologies : est-ce qu’on peut créer des logiciels et se mettre à l’infographisme comme on fabrique des savons ? Est-ce qu’on n’est pas éternellement condamné à vivre d’une économie de subsistance, propre aux pays de Sud, pendant que les pays du Nord s’ébattent dans les technosciences ? A cela, Joaquim Mélo, le fondateur principal de la Banco Palmas, répond que son modèle est sans doute l’occasion pour que tout le monde réfléchisse sur d’autres modes de production et de développement. On peut par exemple, comme c’est le cas à Conjunto Palmeiras, développer l’énergie solaire, ce qui permet d’être moins dépendant d’autres formes d’énergies comme le gaz, qu’on devra trouver à l’extérieur. De manière générale, on peut chercher à se libérer des instruments monopolistiques et par exemple, la Banco palmas développe quand même peu à peu des logiciels indépendants, libres.

    Pourtant, le problème reste posé : étant donné que le développement du quartier repose sur une monnaie locale, dans quelle mesure s’agit-il d’un modèle que l’on pourrait étendre et appliquer ailleurs ?  

 

 

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02/12/2010

L'idée, ce cadavre qui créalise

 

par Alice Pittet

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Le cadavre de la représentation, la momie de la pensée, rampante et immobile, toujours donnée à elle-même comme la possibilité de sa propre fonction. Mais ce n’est pas un cadavre mortifère, il traverse la vie jusqu’à sa propre limite. C’est un cadavre qui créalise, un joyeux luron qui offre à la pensée ce qu’elle ne pouvait réaliser.

L’idée est bien le différentiel de la pensée, ce qui ne peut jaillir à la fois par elle, comme son noyau, et contre elle, comme une nouveauté concédée à la pensée. Ce qui fait jaillir une idée dans la pensée c’est précisément un signe, un dedans indéfectible, comme un dehors absolu, entre le cerveau, qui crée à partir du chaos des synapses, une Idée, et la moelle qui se charge d’actualiser cette Idée. Le signe, la moelle, la cervelle, la sainte trinité deleuzienne, ce qui permet proprement à l’Idée de jaillir et de s’actualiser. Tel est le problème de l’artiste, de l’écrivain, du philosophe, de tout créateur, comment actualiser cette Idée, « comment aborder la couleur ? », comment écrire un livre ?

A la figure morale du penseur, nous substituons la figure du créateur, du voleur, du tricheur car aucune création ne se fait sans violence, sans créance, sans créel. Le créel vole quelque chose au réel, il lui emprunte un signe, quelque chose qui force à penser, les trous ou les interstices qui donnent à penser. Ce que le créel emprunte au réel c’est certainement la turbulence qu’il met en marche : le signe qui dans le réel n’était que viscosité, immobilité devient vibratoire, tourbillonnaire, mise en mouvement du mouvement lui-même. La turbulence désigne l’état d’agitation et de désordre dans l’écoulement d’un fluide quand son inertie dépasse un certain seuil.  Ce seuil est caractérisé par un certain nombre sans dimension, le nombre de Reynolds tel que  Re= Ul/v, où U et l correspondent respectivement à la vitesse et à la longueur de l’écoulement, v étant la viscosité cinématique du fluide. Re correspond à la contribution relative de l’inertie du fluide par rapport à sa viscosité. Un écoulement passe d’un régime laminaire, filets très réguliers, à un régime turbulent si Re > 1, si l’inertie du fluide est supérieure à sa viscosité cinématique. La science n’a toujours pas réussi à élucider les apparitions de phénomènes de turbulence : la turbulence est instable, dissipative, due à de nombreux éléments en interactions et présentant un très grand nombre de degrés de liberté. Le signe fonctionne exactement comme la turbulence dans le créel : il est ce qui fulgure, la vitesse et la longueur d’un écoulement, qui rentre en conflit contre la viscosité de la pensée. L’Idée est le différentiel de la pensée : elle se produit à la fois à l’intérieure de la pensée mais doit jaillir contre tous ses dispositifs qui l’étouffent. C’est donc seulement par un duel, un choc que l’Idée peut naître, un choc assez puissant avec assez de vitesse pour contrer l’inertie et la viscosité de la pensée. Nous pourrions établir une nouvelle équation Idée= Ul/v, où U et l correspondent respectivement au degré de puissance de fulguration du signe et à sa vitesse, v étant la viscosité cinématique de la pensée.

La plus grande fonction du créel est de fournir des idées, un nouveau mode d’être face au réel, révéler l’inconnu propre à la pensée, le x/y qui n’est ni à venir, ni l’avenir mais le silence propre à l’impensé.

Qu'est ce qu'une idée? Ne plus savoir penser, sentir le minimum de pensée.

 

Alice Pitet

17:03 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pitet, créel | |  Facebook | |  Imprimer

Le créalisme est une éthique du sublime

 

par Luis de Miranda

 

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Beaucoup de questions existentielles et philosophiques, individuelles et collectives, se nouent autour de la question de la limite et du sublime.

Au long de notre vie, malgré nos progrès, malgré notre accroissement éventuel de puissance ou de pouvoir, malgré nos joies et nos réussites, nous ne pouvons cesser, si nous sommes honnêtes, de nous sentir limités. Cette sensation est sans cesse trouée, contredite et renforcée à la fois, exaltée par le sentiment du sublime. C’est là une expérience humaine fondamentale : nous avons toujours des limites, que celles-ci soient intellectuelles, sociales ou physiques. Mais la spécificité poétique de l’humain est dans le sentiment du sublime, le respect de l'illimité, mis à mal par la logique du numéraire et de l'adaptation, dont la propagande vous dira que vous pouvez être illimité par la voie de l'ego-trip.

Nos limites évoluent. Nos bornes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui. Ce point est corollaire d’une autre idée importante : il vient un temps où nous nous apercevons que le fait de vouloir repousser sans cesse ses limites est un leurre s’il ne s’accompagne pas de la conscience que notre identité, notre présence au monde sont déterminées par notre rapport cospirituel à autrui autant que par notre désir de rejoindre un absolu sans frontières. Ce qui définit le Surpoète : l’invention des limites par le dialogue, la construction commune de repères qui restent fidèles au sublime.

La liberté, nous la définirons comme un pouvoir autonome d’inventer de nouvelles limites en restant fidèle au sentiment du sublime et à une éthique de l'entente. Le sublime est invisible, il est à ouïr.

Les choses dépendent plus ou moins de nous. Ou comme le disait le stoïcien Epictète, « il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous »[1]. Il ne faut jamais confondre les idées que l’on se fait de la vérité et la vérité. Le sentiment d’une limite peut être une idée fausse : c’est une représentation plus ou moins basée sur l’expérience, les habitudes ou l’opinion commune. Détournant la sagesse de l’école stoïcienne, nous mettrons en évidence une question qui devrait toujours accompagner la sensation d’une entrave : est-ce qu’il dépend de moi de dépasser cette limite ?

Le seul fait de percevoir une limite indique que nous avons une représentation du possible. C’est là le signe que les bornes, lorsqu’elles sont conscientes, ont des chances d’être sociales, culturelles, liées à la somme des connaissances et des représentations à une époque donnée. Il faut lire le bijou de Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime. On y comprend que le beau est inférieur au sublime parce que plus conservateur : « Le sentiment du sublime, tantôt s’accompagne de tristesse ou d’effroi, tantôt de tranquille admiration, et tantôt s’allie au sentiment d’une auguste beauté. J’appellerai sublime-terrible la première sorte de sublime, sublime-noble la deuxième,  sublime-magnifique la troisième. Une profonde solitude est sublime, mais elle inspire l’effroi. Le sublime est toujours grand, le beau peut aussi être petit. »

Dans un monde où l'esthétique est de plus en plus codée, standardiséeet réglée par le numérisme, la catégorie du sublime reste la clé d'un territoire authentiquement artistique, éthique et pratique.Que serait une existence qui garderait pour axe le souci du sublime,lors même que les limites de l’adaptation nous quadrillent ? 

Le sublime est peut être l'une des seules voies par lesquelles nous avons encore accès au créel, perçu et senti comme un devenir absolu et créatif. C'est dire que la question de la liberté y est intimement mêlée. Le créalisme ne défend pas un monde plus beau, mais la cohabitation respectueuse de mondes plus proches du sublime, une cohabitation accessible par une éthique de l’âme oyante et non une cosmétique de la représentation.

« Que dois-je faire ? » Agis de telle façon que tu sois fidèle au sentiment musical du sublime en toi, tout en respectant le dialogue avec le sentiment du sublime chez l'autre.

 

 



[1] Arrien, Manuel d’Epictète, vers 140 après J.-C.

 

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