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27/12/2011

Créalisme et liberté - interview de Luis de Miranda

 

Interview du 30 mai 2011, journal La Tribune

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Vous avez été l'un des premiers intellectuels à réagir à chaud à l'arrestation de DSK, analysant dès le lendemain dans Libération la chute d'un héros de tragédie. Comment voyez-vous aujourd'hui les conséquences de cette affaire sur la politique française ?

 

DSK incarne une certaine ambiguïté française : le grand débat de la campagne sera de savoir ce que signifie être de gauche ou de droite. Certaines valeurs sont censées être de droite : considérer que l'individu est le principal responsable de ce qui lui arrive. D'autres sont censées être de gauche : la tolérance libertaire, le culte des « victimes ». Pour y voir clair, il ne faut jamais perdre de vue la distinction entre l'idée d'adaptation et celle de transformation. La droite française resterait plutôt identitaire : elle aurait tendance a penser qu'on naît à l'intérieur d'une certaine typologie sociale et que pour réussir il faut avoir à la naissance, de manière plutôt innée, un caractère de gagnant et franchir des étapes préétablies, respecter les codes et prendre des risques mesurés. Son slogan, ce serait plutôt : adaptez-vous ! La gauche serait plutôt transidentitaire, elle devrait croire davantage à la renaissance des âmes par l'éducation, à la redéfinition démocratique des protocoles et l'expérimentation des possibles par des risques inouïs. Son slogan, ce devrait être : ne vous adaptez jamais complètement ! Créez de nouveaux codes ! Mais ce sont là des simplifications qui se retrouvent chez les électeurs de tout bord. Par exemple, l'idée qu'il faut une hiérarchie pour orienter une structure, des maîtres éclairés, est-elle de droite ou de gauche ?

DSK semblait incarner des tendances complémentaires, un deux-en-un pratique qui dispensait d'inventer un avenir autre, le héraut d'une social-démocratie gestionnaire. C'était en apparence le candidat sécuritaire du non-choix et de la gestion tranquille. Il défend un socialisme de l'émancipation, mais aucune réelle émancipation ne peut advenir si l'on maintient au cœur de la machine sociale la loi capitaliste de la plus-value financière plutôt que celle d'une existence active ayant réellement prise sur la société. La biographie de DSK est plutôt celle d'un opportuniste : un individu qui sacrifierait ses idéaux pour gagner en puissance sociale personnelle. Il séduisait par son charisme et son côté deux-en-un, et illusionnait par sa carte du PS. Or le PS français est pris dans la même schize, le même clivage mental que DSK : il semble avoir peur de rêver des modèles nouveaux, obnubilé qu'il est par la prise de pouvoir. Aujourd'hui c'est à la fois la capacité d'action et de création de sa propre vie qui doit être bien assumée par la gauche, bref une certaine forme d'entrepreneuriat existentiel, mais aussi une participation de chacun à un ordre social novateur où le pouvoir et l'argent ne soit pas nos idoles. Il faut cesser de diaboliser à gauche aussi bien l'esprit utopique que l'ordre, l'audace individuelle, la territorialisation de son désir, comme par exemple le fait de vouloir créer son entreprise, mais aussi de vouloir se reconnaître ses rêves dans le monde qu'on habite plutôt que de le subir. La gauche français est trop réaliste. Nous sommes en France dans cette situation paradoxale, dans laquelle Marine Le Pen apparaît presque comme une candidate de gauche, parce que la gauche est empêtrée dans une position molle, notamment quant à la nécessité de refonder une Europe culturelle forte, civilisationnelle - idéaliste et pragmatique à la fois. A l'échelon européen, il est évident que tôt ou tard nous allons subir - nous subissons déjà - le retour de boomerang d'une Europe trop financière et qui avance à la traîne des Etats-Unis, comme un continent mineur. Il serait souhaitable de retrouver l'esprit d'une Europe de la connaissance, de l'action novatrice, faite de valeurs d'appartenance à une histoire audacieuse, faite d'élitisme généreux et de fidélité à un idéal utopiste et culturel qui existait par exemple chez Victor Hugo. On ne peut pas changer le monde tous les matins, mais sans désir de le faire on ne va pas très loin. Le problème de fond de l'Europe c'est qu'elle n'est plus assez fière d'elle-même, que ceux qui y détiennent le pouvoir sont trop académiques et conformistes tandis que sa jeunesse reste trop superficielle, mal organisée (bien qu'elle commence à se réveiller) et beaucoup moins intellectuellement formée qu'on le croit. Or un corps social qui n'aurait plus de fierté et perdu son culte du savoir ne porte plus de valeurs régénératrices. Compte tenu de son Histoire, l'Europe doit redevenir un territoire de connaissance et d'audace, et Paris, rêvons-le, la capitale des Nouvelles Lumières. Je suis politiquement optimiste : ce processus est en cours, en tous cas c'est le sens de mon action personnelle, et je loin d'être le seul.

La communauté féministe a été très choquée des prises de paroles des uns ou des autres dans l'inculpation de DSK. A l'heure où le débat sur la parité agite l'Etat et les entreprises, pensez-vous que nous sommes repartis dans un combat féministe aux accents du passé ?

C'est évidemment une autre question qui va diviser la France, et avec l'affaire DSK, elle prend de l'ampleur. Beaucoup de femmes pensent encore qu'il y a trop d'inégalités hommes/femmes et d'autres disent vouloir arrêter les catégories de genre. Le risque simplificateur de ce scandale, c'est que les hommes fassent tous figures de machos du fait de la seule structure de leur désir, historiquement moins réprimé que celui des femmes. Le discours victimiste des féministes m'ennuie lorsqu'il insiste trop sur des différences artificielles. C'est une erreur de jouer les femmes contre les hommes et vice versa. Il est toujours inélégant de s'appuyer seulement sur des injustices pour s'affirmer, et heureusement, certaines féministes ont des propositions intéressantes, actives, et ne reposant pas sur le ressentiment ou la haine, mais sur des idéaux de rapports autres. Mais on observe depuis plusieurs années une culpabilisation, voire une criminalisation a priori du désir masculin, qui serait « animal ». En gros, le désir animal serait vilain. Faut-il le remplacer par un désir minéral ou végétal ? Réinventons plutôt les rapports de genre, mais ne créons pas une société hygiéniste où le simple fait d'aborder poliment une femme dans la rue est perçu comme suspect et anormal. Par ailleurs, le fait qu'une Clémentine Autain se mette en valeur en nous ressortant régulièrement qu'elle a été violée me paraît aussi vulgaire que les saillies machistes de certains.

 

Vous avez écrit qu'il y avait une continuité pulsionnelle en France entre Sarkozy et DSK. Selon vous notre devise républicaine "Liberté, Egalité, Fraternité" sonne comme une injonction intenable et psychorigide, propre à faire naître des pulsions contraires. Faut-il en changer ?

Pas nécessairement, mais le travail de sa mise en œuvre reste devant nous. Pour l'instant cette devise s'est surtout réalisée dans les objets plutôt que les sujets. La liberté s'incarne ainsi dans la libre circulation des marchandises, et l'Egalité dans la standardisation des produits. La Fraternité, elle, se retrouve dans la connectique universelle et la compatibilité croissante des machines entres elles. Du côté des individus en revanche tout le travail reste à faire : c'est un travail de connaissance autant que d'action. La liberté est un art d'édifier l'avenir. L'Égalité, paradoxalement, devrait être la chance donnée à tous de se construire un destin différent, « incommun », la chance de pouvoir être inégaux en termes de diversité de mondes, plutôt qu'en termes de privilèges matériels. La Fraternité a encore trop de relents crypto-religieux, de morale chrétienne, alors qu'elle ne peut avoir lieu que dans l'action et pas seulement l'empathie. La vraie fraternité est la camaraderie et l'émulation de ceux qui construisent le monde. Sous ces acceptions, la devise française devient un objectif à réaliser.

N'y-a-t-il pas déjà des signes dans la société française qui montrent que ce désir est déjà là ?

En France comme ailleurs en Occident, neufs citadins sur dix ne sont pas contents de leur travail. Paris est la ville qui consomme le plus d'antidépresseurs au monde. Comment vivre dans une société ou un maximum de "citoyens" n'a plus l'impression d'être en harmonie avec, d'une part, le monde extérieur et, d'autre part, son désir profond. Chacun s'adapte à outrance et vit dans ses fantasmes. Plutôt que de se complaire dans un sentiment d'insatisfaction ou, pire, dans un optimisme forcé qui ressemble à du déni (positiver à tout prix, à grand renforts de drogues ou d'illusions), il s'agit d'être assez honnête vis à vis de soi pour admettre - c'est la première étape - que l'on ne reconnaît pas son âme dans ce qui nous environne.
Certes nous sommes tous empêchés à un moment ou à un autre. A ce titre, l'histoire de DSK est émancipatrice - comme le sont les frasques de Sarkozy - car même des hommes aussi puissants qu'eux peuvent perdre le contrôle. Si chacun reconnaît dans la cour des miracles qui semble aujourd'hui dominer le monde que l'être humain est faillible, que ce n'est pas la perfection qui gouverne mais le désir, alors il cessera de s'empêcher de participer à la construction du monde au prétexte qu'il se trouve anormal, pas assez doué, inconstant. Ceux qui nous gouvernent sont de grands avides plutôt que de grands sages. Prenons la télévision : ceux qui font la pluie et le beau temps dans les médias semblent de plus en plus fous, incultes et aberrants. Je le regrette, mais cela a au moins un mérite : le spectateur du cirque des puissants se dira peut-être : cessons de lire des tonnes de manuels de développement personnel pour devenir parfait, cessons de faire des régimes, cessons de se réprimer tous les jours. Ce n'est pas la probité ni la perfection qui gouverne le monde, mais la volonté de puissance. Osons vouloir. Mais ajoutons-y les plus sublimes des "monstruosités" : l'honnêteté et la justice.

N'y-a-t-il pas dans cette posture le danger de se dire qu'il n'y pas de grands hommes et raviver ainsi une haine des maîtres ?

Evidemment. Cela nous renvoie au postmodernisme, cette période où les masses ont découvert la faculté de choisir, mais sur un mode consumériste : une période où l'on a voulu tuer les maîtres et la connaissance. L'autoritarisme arbitraire n'est certes pas souhaitable, mais une société sans maîtres ne peut être viable - reste à savoir ce qui fait la maîtrise : je crois que c'est la connaissance et le savoir-faire, plutôt que la seule volonté de puissance. Je ne crois pas à la société horizontale, mais pas non plus aux organisations trop pyramidales et monopolistiques. Je défendrai plutôt l'idée de " microcosmopolitisme", dans laquelle tout individu, indépendamment de ses origines, est un acteur d'un monde qui en côtoie d'autres : en quelque sorte, je défends l'esprit des minorités, mais à condition que celles-ci soient basées sur des valeurs de connaissance plutôt que sur des prémisses physiques illusoires ("en tant que femme, en tant que Noir, en tant que victime", etc). Si l'on met en place les conditions permettant d'émanciper au maximum les sujets, on fera apparaître davantage de citoyens cherchant à devenir maîtres de leur destin tout en construisant ensemble des mondes divers. Dès lors on neutralise les monopoles. Celui qui veut dominer tout le monde finit par ne dominer personne car son monde est plat, lisse les différences et ne crée pas d'affinités électives. C'est le problème de la mondialisation standardisante héritée du XXe siècle. Un vrai maître ne cherchera pas à s'entourer de beaucoup de monde mais seulement de quelques personnes. C'est bel et bien de la microcosmopolitique : favoriser la création et l'ordination de mondes divers sur des valeurs diverses mais coexistant dans un respect mutuel, non-hégémonique.

Vous avez ainsi donné naissance à un mouvement baptisé "le créalisme" et rédigé en 2007 un manifeste du créalisme traduit en plusieurs langues. Depuis vous êtes régulièrement invité à l'étranger pour donner des conférences, notamment en Tunisie ou en Islande. Ne craignez-vous pas une dérive sectaire ?

(Rires) Il n'y a rien d'occulte ou de caché dans le créalisme : c'est un état d'esprit que j'ai notamment analysé dans mon livre L'art d'être libres au temps des automates et dans mon dernier roman, Qui a tué le poète ? Le monde dans lequel nous vivons est l'actualisation par la connaissance et l'action de certaines de ses infinies possibilités. Il y a toujours d'autres possibles, plus justes peut-être, plus intenses, qu'il ne tient qu'à nous de faire affleurer en artistes de l'existence, en compositeurs des organisations. Face à la progression de l'ère numérique, et du numérisme en général, qui transforme tout en chiffres, en statistiques, en prévisions, en courant binaire, le créalisme constitue un antidote poétique aux impasses du capitalisme (au sens grec de création autant qu'au sens français de délicatesse). Le comportement créaliste révèle le monde en tant qu'il est notre cocréation commune incessante et novatrice, en complicité avec la Vie, ce flux que je nomme le Créel pour bien l'opposer au Réel. Etre créaliste c'est tailler dans le Créel, ce réel en devenir qui n'est jamais figé en soi. C'est mettre en œuvre notre capacité à favoriser le déploiement d'espaces d'existence libérateurs d'harmonie, de beauté, d'amour, d'aventure, d'improvisation et de novation. Etre créaliste, c'est désirer construire sa réalité plutôt que de s'adapter à la réalité des autres.

Vous avez fondé le "C.R.E.E.L.", Centre de Recherche pour l'Émergence d'une Existence Libre. Est-il proche des valeurs de liberté de 68 ?

Le C.R.É.E.L. est une association à valeur encore symbolique, qui doit avoir quelques dizaines d'euros sur son compte bancaire, ce qui pour une secte est bien maigre (rires). Oui, je ne suis pas anti-68. Il s'agit, comme le voulait l'esprit de l'époque, de structurer sa vie et ses choix de vie de manière la plus autonome possible, d'expérimenter des codes divers dans les rapports humains et les modes de production. Mais je ne crois pas à la fuite à la campagne façon Larzac, ni au romantisme hypercritique façon Tarnac. Le créalisme est dans le monde, il le transforme de l'intérieur, il est pragmatique. J'ai fait HEC parallèlement à mes études de philosophie pour mieux saisir mon époque et éviter de sombrer dans les considérations abstraites et les fausses idées du monde, comme beaucoup d'universitaires. Puis j'ai cocréé, avec quelques hommes et femmes partageant mon idée de la culture, un écosystème idéologique ouvert, un dispositif critique non propagandiste, un laboratoire de pensées, un haut-parleur d'expériences : les Editions Max Milo, dont je suis le directeur éditorial et l'un des actionnaires. J'ai donc appliqué une devise marxiste : pour changer le monde, il faut avoir prise sur les forces de production. Mais je ne suis ni communiste (comment peut-on encore adopter cette étiquette sans insulter l'Histoire ?), ni à strictement parler capitaliste, même si pour l'instant, par pragmatisme, je dois jouer au minimum les règles du jeu. Je crois plutôt à un spiritualisme dialectique : les idées, à force de persévérance, peuvent transformer la réalité. Dans le capitalisme, on place la plus value et le profit financier au centre de l'action, du désir et de la motivation. Dans le créalisme, on place au centre de l'action la liberté créatrice, le sens de la justice, l'écoute des différences et la cohérence avec son esthétique personnelle. Un esprit créaliste est capable de renoncer aux sirènes de l'argent ou du pouvoir lorsque cela met en cause son intégrité. Le créalisme n'est qu'un mot-valise contagieux qui transporte une tendance qui a toujours existé chez les dominants mais se démocratise aujourd'hui. Le monde est aujourd'hui dans un moment créaliste historique : la vieille distinction entre l'individu et le collectif est transcendée par la volonté de plus en plus collective d'être acteur de ce monde et de s'y réjouir en profondeur, corps et âme.

Cela veut dire selon vous que c'est gagné ? Que nous allons tous devenir des créalistes ?

Notre monde reste encore lourdement réaliste et mimétique. Les risques de totalitarisme et de peur face aux responsabilités qui nous incombent sont encore immenses. J'ai été invité début avril à donner une conférence à Carthage à partir de mon livre, L'art d'être libres au temps des automates, dont j'ai distribué gracieusement une centaine d'exemplaires. J'ai senti les Tunisiens empêtrés entre le néo-libéralisme et la montée de l'islamisme - beaucoup d'entre eux restent sceptiques face à ces deux tendances. Ils sentent une possibilité hypothétique de réinventer leur société en faisant confiance à des propositions audacieuses, mais subsistent encore beaucoup d'inerties, de nombreuses dissensions, des paranoïas entre groupuscules divers. Comme dans toutes les révolutions, il y a une quantité anarchique de petits partis qui a émergé ces derniers mois, démontrant une fois de plus que la principale difficulté pour les idéaux c'est de faire groupe, d'organiser le rêve. C'est encore plus criant en France, où nous sommes en plein désenchantement face aux partis politiques. À juste titre, car la seule logique du parti politique, telle qu'on la connaît, est impuissante à satisfaire nos idéaux globaux, qui ne concernent pas que les salaires ou la sécurité. Aujourd'hui nous sommes face à une véritable difficulté à entrer dans une logique collective autre que celle des loisirs. Se mobiliser collectivement sur des idées reste complexe, notamment parce que notre individualisme actuel encourage "l'opinionisme" plutôt que la connaissance, c'est-à-dire un système dans lequel chacun se contente de défendre son point de vue partiel plutôt que d'agir. Cela donne des conversations de café passionnantes, beaucoup de Gnagnagna - j'ai d'ailleurs écrit un texte drolatique sur cette tendance dans mon livre Peut-on jouir du capitalisme ? Mais il y a une vraie difficulté à structurer l'action, sans doute entretenue par le consumérisme, qui favorise l'ego trip, c'est-à-dire une fausse affirmation de soi. En chacun de nous vit un conformiste et un rebelle.

 

Comment devenir créaliste ?

Pour y arriver, il nous faut nous lancer dans l'aventure de changer pas mal d'approches sur beaucoup de sujets. Ainsi du travail. Il ne faudrait plus employer ce terme, qui vient du latin "tripalium", une racine qui comme chacun le sait renvoie à la torture. Picasso disait : "Les humains ont inventé le travail pour pouvoir fabriquer des réveils". Une conception du travail liée à la souffrance nous rend automates. Nous devrions, à une échelle globale, remplacer le verbe travailler par "œuvrer", dans le sens où chacun prendrait soin de ce qu'il fait et pourrait y consacrer le temps nécessaire, dans un souci de générosité, d'artisanat, d'esthétique, d'invention plutôt que de rentabilité et de panique. Or notre logique financière, notre course au profit, nos compétitions absurdes et aveugles nous rendent cet horizon pour l'instant impossible. Pourtant, nombre d'initiatives entrepreneuriales, plus créalistes dans leur esprit et leurs méthodes, prennent corps au sein même du monde capitaliste, et elles fonctionnent. Les médias devraient en parler davantage.

Car le véritable levier qui pourrait accélérer cet esprit collectif de renaissance et d'émancipation, ce sont les médias. Le mimétisme médiatique actuel, basé encore trop souvent sur la panique, le spectacle et un réalisme gris, est castrateur. Ce qui sature l'actualité telle qu'on nous l'impose, ce n'est pas assez l'évènement social réel mais trop souvent une agitation autour de problèmes irréels orchestrés de telle manière qu'ils prennent une importance réelle. J'aimerais découvrir davantage dans la presse ce qui chaque jour évolue et change dans la société civile. Les journalistes devraient être les sentinelles de l'audace, les témoins de l'expérimentation sociale. Comment certains tentent de s'organiser autrement, comment certains mettent en place des codes alternatifs qui font ou non évoluer ce que c'est que d'être humain. Comment une société se réinvente, c'est cela aussi l'actualité, et non seulement ce catastrophisme mimétique aux allures de volcan islandais ou de réforme gouvernementale du code de la route. Quant à l'image que les médias donnent de la culture contemporaine, c'est trop souvent scandaleux. Ce que l'on présente à la masse en guise de pseudo-actualité culturelle est le produit de la standardisation la plus bornée et d'une volonté de recouvrir à tout prix l'originalité, qui demande du temps à être assimilée. Les critiques littéraires, par exemple, favorisent les plats réchauffés, la médiocrité rassurante, le snobisme creux ou le copinage. C'est mortifère : comme si on mangeait des aliments avariés, le cerveau à terme ne fonctionne plus. « Braindead », dit-on dans les films d'horreur. J'accuse beaucoup de journalistes culturels d'être complices de la zombification des esprits. Or la culture est un enjeu essentiel pour construire un monde plus vivant. Quant à Frédéric Mitterrand défendant Skyrock au nom de la « pluralité des expressions », c'est risible et effrayant à la fois. Le paysage culturel français est en crise, mais pas parce que Skyrock aurait pu disparaître. La crise spirituelle que nous vivons est notamment le produit d'un consensus anti-intellectuel qui occulte la connaissance, l'effort mental et les concepts, sous prétexte que les Français seraient trop bêtes pour ce qu'il y a de meilleur. Il y a une Lady-Gagatisation de la culture à l'échelle internationale, mais la France a le devoir historique de donner l'exemple. Elle ne peut se contenter d'être la nation du luxe uniquement en matière de mode vestimentaire. Le luxe est cette invention de l'esprit, cette passion de l'inutile qui a engendré les mathématiques et la poésie. Sur ce point, j'appelle à une véritable prise de conscience nationale, car il y a urgence. N'oublions jamais que la créativité, la connaissance et la pensée - ou leurs lacunes - sont au cœur de notre production de la réalité.

 

 

Propos recueillis par Sophie Péters - 30/05/2011, 10:35

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26/12/2011

Manifeste du créalisme clamé par Luis de Miranda (2010)

SoireeCrealiste9Avril2010HQ by Créalisme Musical

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Pour un moratoire sur les prix littéraires - LE MONDE

Tribune publiée par LE MONDE (version papier du quotidien + site) le 23 novembre 2011.

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À l'approche de Noël, dans des librairies gangrénées malgré elles par l'esprit de lucre, on nous sert la haine sous forme de livres tièdes. En tant qu'auteur d'une douzaine d'ouvrages et directeur éditorial d'une maison d'édition indépendante, je dois vous parler de l'agonie du livre et notamment du roman contemporain, ainsi que de ses assassins présumés : une poignée d'éditeurs parisiens conservateurs, avec la complicité des jurés moribonds des prix littéraires dominants et des critiques littéraires les plus installés, souvent écrivains eux-mêmes. Tout ce beau monde se tient par la barbichette des intérêts croisés. Une histoire de meurtre de la poésie véritable aux multiples coups de poignards, qui pourrait s'intituler Mort sur le Nihil.

 

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Les prix littéraires tuent. Ils sont le résultat de transactions économiques occultes, orchestrées par un oligopole d'éditeurs dont les règles ne tiendraient pas deux secondes devant un tribunal européen. Concurrence déloyale vis-à-vis des petits éditeurs écartés d'office de la compétition, dumping artificiel du marché, ententes illicites entre quelques "grandes" maisons, conflits d'intérêts des jurés... Tout cela a été décrit et démasqué maintes fois. Et pourtant la "fête" continue. Et les français semblent dupes, puisqu'ils achètent. Mais leur donne-t-on le choix ?

 

Les prix littéraires tuent car, chaque année, ces manigances élèvent artificiellement au rang de best-seller une littérature parfois frelatée, sans dimension épique, sans réelle ambition stylistique, créative ou sociétale. Je ne compte plus les lecteurs qui m'avouent, entre la honte et la colère, avoir été déçus par l'achat d'un livre portant la mention Prix Goncourt, Renaudot ou autre. Puisque le budget littéraire moyen du Français ne dépasse guère un ou deux livres contemporains par an, nous comprenons en partie pourquoi les éditeurs indépendants vivent aujourd'hui une crise sans précédent : les prix littéraires sont en partie responsables du pourrissement du marché, en décevant trop souvent la candeur du lecteur. Que répondent les grandes maisons ? Qu'il y a de toute façon trop de petits éditeurs qui produisent trop de livres.

 

Comment sont choisis les livres qui intègrent les listes des prix ? Celles-ci sont elles-mêmes faussées. Sur le millier de romans qui paraissent chaque année, les jurés n'en lisent que quelques uns, une dizaine à tout prendre. C'est comme si les correcteurs d'un concours national se contentaient de lire 1% des copies pour y choisir l'élite de demain. Pire, imaginez qu'au lycée on laisse de côté 99% des élèves, sans même considérer leur travail. On ne donnerait des notes et l'opportunité de poursuivre des études qu'à ceux qui fréquenteraient les bonnes écoles et seraient issus des bons réseaux.

 

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Les autres auteurs ? Qu'ils meurent et cessent de se prendre pour des poètes ! Qu'ils se contentent de vendre 300 exemplaires de leur roman, la réelle moyenne nationale, soit comme par hasard 1% des ventes moyennes d'un prix Goncourt. Exagéré ? Non : chaque année des auteurs confirmés se voient refuser la publication de leur nouveaux manuscrits au prétexte qu'ils ne sont pas bankables. La notion d'oeuvre, c'est-à-dire de l'auteur étrange, difficile, exigeant, élitaire, qui a besoin du soutien d'un éditeur sur la durée, est à peu près caduque. La plupart des gros éditeurs ne laissent plus aux auteurs qu'une seule chance : si leur livre ne se vend pas et s'il n'a pas l'heur de toucher une presse littéraire souvent snob ou sectaire, la comptabilité analytique passera l'ambition de l'écrivain au broyeur du refus automatique. On ne compte plus les auteurs SDF de l'édition, ballotés, pour les plus chanceux, d'enseigne en enseigne.

 

Chaque année aussi, au moment des résultats des prix littéraires, des voix s'élèvent pour dénoncer l'engeance parisienne des grandes maisons. En vain – mais aujourd'hui l'heure est plus que jamais grave, elle est funèbre : dans une édition en panique, lors même que les librairies semblent plus ou moins désertées, la rumeur dit que beaucoup d'éditeurs indépendants ne passeront pas l'hiver, tandis que le cartel des grandes maisons doublera grâce aux sapins son chiffre d'affaires annuel, en comptant notamment sur le trafic des prix littéraires. Ces maisons ne seraient pas longtemps florissantes sans cette concurrence illégale. Un exemple ? Il y a plus de 1000 maisons d'édition publiant des romans en France. Or depuis 2000, en onze ans, Gallimard et ses filiales a obtenu le prix Goncourt 7 fois – soit un taux de réussite de 64% et une somme estimée à 30 millions d'euros de chiffre d'affaires pour ces seuls 7 ouvrages, une part de marché dont aucun monopoliste du CAC 40 n'oserait rêver. Quand bien même les Goncourt de Gallimard seraient tous des chefs-d'oeuvre, il y aurait là quelque chose de pourri au royaume du papier.

 

On me trouvera naïf. Il est temps que les éditeurs et les jurés se souviennent de la raison pour laquelle ils ont aimé lire, lorsqu'ils étaient "naïfs" : souvent, ce fut en découvrant des Rimbaud, des Nietzsche et autres auteurs à peine lus de leur vivant, parfois publiés pour la première fois à compte d'auteur, souvent morts dans des conditions misérables. Romantisme ? Alors soyons réalistes : tuons les marginaux, étouffons les authentiques, castrons les petits, la plupart de ces auteurs assez fous pour écrire encore "avec leurs tripes". Je songe par exemple à Fernando Pessoa, reconnu, maintenant que son cadavre est plus que froid, comme "l'un des plus grands poètes du XXe siècle", mais dont on méprisait les manuscrits lorsqu'il était vivant, ce qui l'obligeait à écrire ses poèmes derrière ses factures de comptable :

 

Un jour, dans un restaurant hors de l'espace et du temps,

On me servit l'amour sous la forme de tripes froides...

 

Messieurs, Mesdames les grands éditeurs, Chers membres-des-jurys-des-prix-ayant-pignon-sur-rue, vos seigneuries les "critiques" littéraires, je vous propose, le temps de relancer l'économie du livre, un moratoire sur les prix littéraires. Ou alors que les romans bénéficiant d'un prix soient tirés au sort. Le hasard ferait mieux les choses. Nous aurions alors un système un peu plus respectable, le seul apparemment qui puisse être fiable dans ce milieu, faute de compter sur l'honnêteté intellectuelle de l'édition parisienne dominante, souvent incestueuse, poussiéreuse, mesquine, pathétique, même si des êtres de qualité s'y battent – y compris dans les petits bureaux des grandes maisons – pour de plus grandes idées. Et nous profiterions du temps ainsi dégagé par la pause des tractations oligopolistiques pour relire le Château de Kafka, une belle métaphore de l'auteur perdu face au Leviathan éditorial.

 


Pendant ce temps, tandis que les grands groupes multinationaux rachètent les librairies à tour de bras et interdisent aux libraires de lire sur leur lieu de travail, de manière à ce qu'ils ne puissent plus conseiller que des best-sellers, trop d'éditeurs de tout poil, mimétiques, favorisent une littérature du minimum vital : sujet-verbe-complément. Mais le sujet est assujetti au marché des consommables – vite lu, vite oublié. Mais le Verbe n'est plus ni au commencement, ni à la fin – adieu l'incantation, so long la poésie. Mais le livre dominant n'est plus que rarement le complément des âmes.

 



photo.jpgDes exceptions ? Oui, il y en a. Mais les fleurs sauvages de la littérature contemporaine, cherchez-les plutôt, si vous êtes tenaces, sur... Internet, car elles ne poussent en rayon que quelques jours, avant de partir au pilon. C'est qu'il faut faire, sur les tables, la place aux prix.


Luis de Miranda

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08/12/2011

МАНИФЕСТ КРЕАЛИЗМА

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Do you speak russian ? we need someone to improve this translation of the manifesto...

Parlez-vous russe ? Appel à russophone pour améliorer cette traduction du manifeste du créalisme par Masha Vasyukova...
More in russian about crealism here

МАНИФЕСТ КРЕАЛИЗМА
Восемь положений о бесконечном возрастании


1.В сердце реальности лежит бесконечное творение: материальное и духовное. Дифференцированная этика одиночных предметов заключается в положении - “Мир есть мое творение (Мир должен быть моим творением)”. Истина происходит между релативными событиями беспрерывно в контексте истории. Истина зачастую забывается при обескураживающем столкновении с “миром, таковым какой он есть” и “людьми, таковыми, какие они есть”. Креализм не являет собой антропоцентризм, искусственно разделяющий природу предмета от человека-субъекта от учителя и обладателя. Существуют действующие сложности и сходство между космологией хаоса и между созданиями готовыми стать достойными прислушаться к нему и заведывать им.

2.Капитализм изменяет мир и является движущей силой, сподвигающей человеческих существ меняться физически и духовно в соответствии с навязанными стандартами. То, на что он направлен (у многих удалось выразить это лучше меня), это дифференциальность и инакодейственность, любовная, политическая, эротическая, эстетическая, космическая, профессиональная этика созданная из авантюрного аскетизма и героической попытки не монитизации собственных экстазов. Восстание против гипнагогического нигилизма очевидно объясняется манией величия саморазрушительного характера, политическим поэзисом, щедрой мыслью, словом и усилием сотворения и поддержания новых экзистенциальных структур, пытающимся вернуть свое доброе имя жаждущиму этого воображению.

3. Конечно, в индивидуальном масштабе результаты не так часто можно назвать впечатляющими. Креализм является самостоятельной и порой аскетичной дисциплиной, в мире, где редки продолжительные сложности (жажда конкуренции колонизировала каждую сферу, в том числе и те сферы, которые традиционно меньше всего того ожидают), холодный расчет (тупость и безразличие) имеет место быть повсеместно - вот кладезь для вездесущей меланхолии. Креализм является экстазом разума и сознания, источником и манифестацией радости.

4. Креализм объявляет основу создания в сердце бытия, он далек от обращения лишь к творческим дисциплинам, он озабочен динамическим продлением живых территорий, коллективными практиками сингулярности. В этом смысле Креализм - это непредсказуемое цветение, ртутная ткань взаимоотношений, призванная не быть детерминированной, а Реальность - это лишь ее компост, ее обрамленная автоматизация.

5. Для тех, кто верит в “Бога”, Креализм предполагает, что “Он” не утвержден раз и на века. Его личность продолжает развиваться параллельно с процессом творения вместе с им же созданными созданиями. Вселенная - это саундтрек в непрерывной рекомпозиции, в процессе которой всегда возможна импровизация. Мы все в большей или меньшей степени божественны в зависимости от момента нашей жизни, порой мы непробудные сони, порой Креалистические актеры, а порой дарители чувств. Доступ к ясному диалогу с духовными силами мира проще, когда объект следует какому-то немиметическому аскетизму, овладевает контролем над своими регрессивными стремлениями к потреблению ценой признания Павловских (не)удовольствий. Все это не так просто, ведь тотальная грязь и безпрерывный консьюмеризм постоянно нас завлекают, возбуждая наши уставшие нейроны неодназначными посланиями (поддельная свобода выбора между гигиеной и грязью). Ежедневно капиталистическая система тратит огромные суммы на нашу дибилизацию. Но, к счастью, даже у идиотов есть мозг.

6. Креалисты всегда жертвовали стандартным комфортом (хотя порой им необходимо немного роскоши), вопреки кастрации презрительных недоброжелателей обрезающих всем подряд крылья, и колонизации личного пространства насаждающимся потоком рекламы. Они фильтровали естество, громко провозглашали хаос и перерабатывали его. Можем последовать их примеру или будем продолжать поддерживать мировых шизоневротиков и их маркетинговое мракобесие, будем поддерживать тупую эмуляцию, и продолжать отдаваться деньгам вперемежку, как говорил Маркс, с другими людьми. Из-за нашего безразличного отношения ко всему этому мир засосало в стагнацию. Будем действовать или претерпевать ежедневный стыд, что солдаты классового общества (мужчины и женщины) пытаются нам навязать.Так станем волшебниками и пророками форм, действия и совпадений, вместо того, чтобы принимать банальные коды эпохи тех, кто пребывает в полной жопе.

7. Совпадения, стремление к справедливости, вскипающее чувство любви - все это в контексте безвозмездности и прекрасного поединка между противниками лицемерия. Атрофированное малодушие, деградирующее раздражение и неуемный идиотизма - все это фатально. Печальна ли история? Делез говорит: “История всего лишь сумма уловий, от которых мы делаем ноги, чтобы создать нечто новое”.

8. Креализм - это политика Реальности как сотворения в процессе, в котром субъект активный и последовательный разделяет совместно с космической гармонией центральное место, в котором воображение, страсть, воля, искусство, желание, любовь непрерывно переосмысляются в настоящем времени и также в действиях, условия жизни свободной от всякого рода отчуждения- свободной жизни.

Remarques par Mary Kline

Article 1 :
 

Je crois qu'il existe une différence entre le Réel et реальность qu'on traduit toujours par la réalité mais je ne sais pas s'il existe un autre mot pour désigner le concept du Réel en philosophie est-ce que Реа́льный peut fonctionner comme un nom ou seulement comme un adjectif ? en anglais par exemple il fait les deux : real et the Real = le réel qui est un concept différent de la réalité, quelle est la différence entre Реальная действи́тельность  et реальность ? Est ce que cela renverrait plus au réel ?

 

Petit doute :

Истина происходит между релативными событиями беспрерывно в контексте истории. Истина зачастую забывается при обескураживающем столкновении с “миром, таковым какой он есть”  и “людьми, таковыми, какие они есть”. Креализм не являет собой антропоцентризм,  искусственно разделяющий природу предмета от человека-субъекта от учителя и обладателя.

 

Sur ces deux phrases je ne sais pas à quoi renvoie Истина ? Dans la phrase française il n'y a pas de verbe alors qu'en russe j'ai l'impression (mais je peux me tromper) que ce qui est dit c'est que "la vérité (en général) se trouve, arrive ... " est ce que ça renvoie à la vérité en général ou à la vérité qui vient d'être énoncée c'est à dire la phrase d'avant ?

 

Article 2 :
Attention ! Je crois bien qu'il y a un gros contresens : deuxième phrase il est dit "То, на что он направлен" et cela fait donc référence à ce dont on parle dans la première phrase :"Капитализм" "он" renvoie bien, fait bien référence ici à "Капитализм" dans la traduction non ? Si c'est bien le cas il faut changer !!! Ce n'est pas du tout ça !
en français "Ce qu'il s'agit de viser c'est..." le "ce" à une valeur générale et ne renvoie à rien dont on parlait avant, l'implicite c'est qu'il ne faut pas avoir les objectifs qui sont les objectifs du capitalisme mais des objectifs créalistes qui sont décrits à partir de la seconde phrase, c'est ça qu'il s'agit de viser.
 
Article 4:
Je crois qu'il y a une petite différence de sens entre la phrase française et la phrase russe :
Le créalisme pose le primat de la créativité au coeur de l'être Креализм объявляет основу создания в сердце бытия
Pour moi en russe on pense que cela annonce quelque chose à venir, mais en français c'est légèrement différent "pose" c'est comme dans les démonstrations mathématiques, cela établit que ce qui est fondamental au coeur de l'être c'est la créativité
 
 
Article 6 :
J'enlèverais порой qui n'est pas dans le texte en français (je crois au contraire que ce luxe est всегда essentiel. :-)

Je ne comprends pas bien en russe "вопреки кастрации презрительных недоброжелателей обрезающих всем подряд крылья" j'ai l'impression, mais peut-être que je me trompe qu'il y a un problème avec крылья, je ne comprends pas bien le sens de la phrase en russe mais en français contempteurs d'envol ce sont des gens qui méprisent, qui dévalorisent le fait de vouloir "prendre son envol" c'est à dire comme les oiseaux qui progressent et deviennent autonomes en "déployant leurs ailes" c'est un essor de l'individu en quelque sorte, est-ce que c'est ce qui est dit en russe ?
 
Pourquoi ne pas remettre бытия pour l'être dans l'expression "des filtres de l'être" je crois que c'est plus approprié que естество non ?

Quelques petits problèmes pour l'article 7 :
 
синхронность (je ne sais pas dans quel contexte ça s'emploie mais cela ma paraît plus approprié que Совпадения parce que je crois que ce mot peut avoir une connotation de hasard qui n'est pas dans synchronicité en français, un mouvement synchrone indique un même mouvement, en rythme)
 
il y a un contresens je crois sur la deuxième phrase ce qui est dit en français c'est que le créalisme c'est "tout SAUF" " Все кроме или за исключением..." Je n'ai pas compris ça dans la traduction.

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07/12/2011

L'origine des suicides économiques

par Luis de Miranda (27 août 2011)

suicide-japon.jpg

Au centre du capitalisme contemporain, mode de régulation dominant de nos sociétés, il y a la capitalisation, c’est-à-dire un système de placement financier – que Marx nommait « fictif » – dont les revenus doivent eux-mêmes engendrer à plus ou moins long terme, sans production effective, d’autres revenus. Selon les économistes Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, il ne faut pourtant pas considérer la capitalisation comme un simple principe économique, mais comme un « mode de pouvoir »[1]. Les gains financiers n’ont pas une origine matérielle, qu’elle soit comptée en marchandises ou en temps de travail : « Ils sont la représentation symbolique d’une lutte – un conflit entre groupes dominants, agissant de manière à formater et à restructurer le cours de la reproduction sociale. Dans cette lutte, ce qui est accumulé n’est pas la productivité, mais la capacité à subjuguer la créativité pour la subordonner au pouvoir. » Ces auteurs nomment les groupes qui dominent l’organisation globale de l’espace social des « créordres ».

Le créordre capitaliste, comme tout ordre, est agit par une direction et une épuration. On sait depuis Marx que la direction du capital est la plus-value. Il me semble que son mode épurateur porte aujourd’hui un nom : la comptabilité analytique. Pour comprendre ce qu’elle représente, prenons un exemple dramatique. En France, l’Office national des forêts employait, en 1986, 15 000 personnes[2]. À l’heure où ces lignes s’écrivent, cette administration ne compte plus 9 500 salariés. Entre le 20 juin et le 20 juillet 2011, sur une période d’un mois, quatre gardes forestiers se sont suicidés. Depuis la mise en place de la Révision générale des politiques publiques en 2007, on dénombre une vingtaine de suicides. Ce climat social délétère, que l’on retrouve aussi dans le secteur privé, est l’effet de l’introduction, depuis une vingtaine d’années, de la comptabilité analytique dans la gestion des entreprises. C’est un instrument de mesure qui subdivise une organisation en parties pour en étudier la productivité en termes de coûts de revient. L’unité d’analyse sur laquelle les organisations occidentales estiment avoir le plus de marge de manœuvre pour réduire leurs coûts est l’heure de main d’œuvre. On demande aux employés, moins nombreux, de travailler davantage, sur le modèle de l’heure-machine. La grille d’analyse rudimentaire appliquée par les experts comptables élimine toute finesse et nuance : certaines tâches sont jugées non rentables ou trop lentes lorsqu’elles sont considérées séparément. Mais si l’on avait un regard d’ensemble, informé de la culture et des modes d’agir de telle ou telle organisation, l’on verrait que l’amour d’un métier est moins le résultat des processus mécaniques que d’un attachement à ce que le sujet y juge beau et gratifiant. Certainement, on devient garde forestier parce qu’on aime contempler la forêt, en ressentir la musique. Si l’on doit travailler à des cadences abrutissantes, et si dans la gestion même des arbres règne la bêtise, si l’utilité des moments de convivialité est niée, si l’esprit de compétition est introduit entre différents services de la même organisation, l’humain finit par être dégoûté. La comptabilité analytique a aussi fait des ravages dans l’édition française depuis les années 1990, éliminant les auteurs qui ne se vendent pas au profit d’une littérature formatée. Là encore, on oublie qu’un humain travaille mieux s’il est tout simplement fier de certaines de ses productions.

Si les experts comptables et ceux qui les instrumentent étaient plus compétents, ils verraient qu’il y a une fonction économique de l’acte qualitatif, qu’il soit de s’arrêter pour contempler les arbres ou de publier un auteur difficile et exigeant. C’est ainsi que le Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel a appelé en 2009 a un boycott de la comptabilité analytique : « Puisque ce ne sont pas les femmes et les hommes de l’Office national des forêts qui font la valeur ajoutée mais l’économique, puisque les directions ne savent même pas ce que nous faisons, puisque les cases se réduisent comme peau de chagrin pour se concentrer uniquement sur du productif et du marchand au point de nous culpabiliser, puisqu’à nos problèmes on ne répond que par la menace, puisque cette comptabilité ne leur sert qu’à justifier leurs propres postes et à supprimer les nôtres, puisque quels que soient les résultats, bon ou mauvais, on nous supprime des postes, nous invitons l’ensemble du personnel à poursuivre le boycott de la comptabilité analytique. »[3]

Pour renverser la terminologie sartrienne, ce que tend à néantiser l’en-soi capitaliste, c’est le pour-soi de chaque employé.



[1] Nitzan & Bichler, Capital as Power, a study of order and creorder, Part IV, chap.. 12, London/New York : Routledge, 2009, p. 217-218.

[2] Source AFP.

[3] Communiqué du Snupfen (Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel), juin 2011.

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Créattentat créaliste au Louvre

Créattentat au Louvre, le 19 avril 2010.

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06/12/2011

L'émergence littéraire du Créel


 

« Ce à partir de quoi il y a génération est le principe de tout. »

Aristote[1]

 

 

 

 

 

Rien n’était familier, pas même les odeurs, mais en même temps je me sentais chez moi. J’ai eu l’impression d’être à l’intérieur d’un kaléidoscope vivant qui aurait obéi à ma volonté. C’était aussi comme si du miel coulait dans mes veines, un flux intense de désir…

 

Le chapitre du roman Paridaiza[2] intitulé « Le Créel » a été écrit à l’automne 2007, en même temps que le manifeste du créalisme. Nous allons en examiner d’autres courts extraits. Certains trouveront peut-être singulier qu’un auteur procède à la généalogie de ses propres concepts, mais il nous paraît nécessaire, dans cette enquête, de passer d’abord par une analyse de nos propres fictions et de nos présupposés, ne serait-ce que pour révéler en quoi ils sont eux-mêmes le produit d’une époque.

Il n’est pas anodin de dire que « Paridaiza » nomme, dans le récit d’anticipation du même nom, un jeu de simulation numérique dupliquant la vie humaine sur Terre, et reposant sur la promesse de quantités élevées d’argent autant que de jouissance. Le procédé stimule de manière contagieuse les sensations de millions de joueurs par l’intermédiaire de casques neuronaux reliés à Internet.

Propulsés dans cet espace « virtuel » par une histoire d’amour apparemment vouée à l’échec entre une pianiste d’âge moyen et un jeune homme nostalgique d’explorations épiques (à tel point qu’il donne à son avatar le nom du navigateur Magellan), une poignée de rebelles va détraquer, comme il se doit, le totalitarisme ambiant de cet environnement ordinateur, dont les effets aliénants se répandent, via les neurones, jusque sur la vieille Terre. Leur stratégie consiste à introduire un virus dans le code programmatique du mégajeu de société, un grain de sable exprimé par un simple mot. Ils optent d’abord pour le mot « détroit », en hommage à Magellan, et parce que le terme leur paraît suffisamment neutre politiquement tout en restant libérateur. Mais la scientifique qui les aide, une certaine Gagarina, préfère inoculer le néologisme « Créel », selon elle plus à même de dynamiser les initiatives. Ce signifiant induit chez les avatars, et par voie de conséquence chez les joueurs, une prise (ou un état) de conscience telle que décrite dans ces extraits :

 

Quelques mètres plus loin, contournant un mur de haies, les deux femmes retrouvent Mickx au pied de la fontaine du Cirque, dont les lions crachent de l’eau par-dessus quatre angelots de similimarbre. Il est posté devant un banc sur lequel est monté Orantex. Celui-ci a le visage levé vers le ciel avec une expression d’extase.[3]

 

(…)

 

L’ordre du jour consiste à comprendre pourquoi Orante Magellanx a eu, au pied de la fontaine du Cirque, la vision d’un monde qu’il a spontanément appelé le « Créel ». Radieux, il sert maintenant à boire à Mélodiex, Clarax et Kimx, qui viennent de lui demander une description plus précise de son extase.

– Vous allez me prendre pour un drogué. La première impression que j’ai eue, c’était d’être dans un univers différent de celui de Paridaiza, peut-être même opposé. Il y a eu comme une explosion, et je me suis retrouvé au coin d’une sorte de cloître avec un jardin et une fontaine.

– Ça ressemblait à un endroit que tu avais déjà vu ? demande Clarax.

– Rien n’était familier, pas même les odeurs, mais en même temps je me sentais chez moi. J’ai eu l’impression d’être à l’intérieur d’un kaléidoscope vivant qui aurait obéi à ma volonté. C’était aussi comme si du miel coulait dans mes veines, un flux intense de désir. Le chemin pour accéder à la fontaine formait une sorte de labyrinthe qui variait à chacun de mes pas. Les formes brillantes et colorées se métamorphosaient dans un murmure. En redressant la tête, j’ai compris que le cloître n’avait pas de murs, seulement des colonnes en péristyle. Comment dire ? J’avais l’impression que ce monde était, d’une certaine façon, ma création, et en même temps que je ne faisais qu’accueillir une harmonie divine…

– Ça a effectivement l’air d’une hallucination, dit Kimx.

– Je ne sais pas, ce cloître me semblait profondément réel.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je me suis retrouvé au pied de la fontaine. J’ai eu envie de boire son eau, qui semblait se soulever à mon approche.

 

(…)

 

Dans un coin du salon, Gagarinax s’est maintenant approchée d’Orantex et l’interroge. Sa voix possède quelque chose de malicieux :

– Mais pourquoi le Créel ? Pourquoi ce néologisme a-t-il surgi spontanément ?

– Je ne sais pas. J’ai eu la sensation d’entrer à la fois dans le monde même de l’imagination et au cœur de la réalité.

– Et tu te sentais très bien ?

– Oui, c’était vraiment une sensation de joie et de confiance. De puissance aussi, mais une puissance douce, harmonieuse.

– Est-ce que ça faisait l’effet d’un tissu de coïncidences, d’une synchronicité ?

– C’est comme si j’avais touché à l’essence de mon être. J’avais cette impression que tout était en correspondance.

Le visage de Gagarinax s’illumine :

– Ce cloître magique avec une fontaine au milieu, ça ressemble précisément à ce que du temps du prophète Zoroastre on appelait Paridaiza. Le vrai Paridaiza, celui qui est symbolisé sur mon tapis persan, et pas une prison dorée remplie d’automates avides. C’est ça ton Créel : le secret du Paridaiza originel.

– Quel secret ?

– Rien d’autre que notre origine spirituelle. La créativité désirante qui est l’essence même de la vie. La volonté imaginative qui triomphe de l’effondrement ! Les Anciens appelaient ça le « Poème du Cosmos ».

 

 

 

Le paradis retrouvé

 

Que peut-on déduire de cette parabole, à la prendre autrement que comme une fantaisie fictionnelle plus ou moins homothétique de l’expérience des psychotropes ? Que le Créel serait un monde parallèle qui reflèterait le « cœur de la réalité », à savoir cette « vérité » perspectiviste, perçue par un personnage s’exprimant à la première personne, selon laquelle son esprit constituerait le monde au fil de sa perception, par le truchement de la « créativité », de son « désir », de sa « volonté imaginative » et – c’est une apparente contradiction – via la complicité d’une « harmonie divine ». Il peut sembler ici que nous ne savons pas sur quel pied danser, entre pure subjectivité souveraine et destin extérieurement guidé par une transcendance divine.

Le Créel dans ce roman apparaît comme un inframonde accessible dans un état de conscience provoqué par l’inoculation du signifiant Créel dans un système apparemment ordonné, à savoir un jeu de société numérique. Vu de l’extérieur, l’accès au Créel s’apparente à une « extase ». Vu de l’intérieur, à une sorte d’oasis monacale ouverte, avec une fontaine de jouvence en son centre, qui renvoie à une tradition de type mystique liée au nom du Zoroastre (francisation du Zarathoustra persan).

Le corps socialisé dans le roman se donne comme un véhicule systémique entre deux états complexes, le Créel et la conscience du joueur. Voilà qui est déjà porteur d’une thèse implicite : la société serait un système d’ordinations intermédiaire entre un Créel absolu et un joueur relatif, tous deux créateurs. Mais celui-ci ne retrouve l’accès à sa créativité propre qu’en traversant les grilles sociales conditionnantes pour accéder à la fontaine de jouvence du Créel et en ramener le feu de la création. C’est un thème qui sans doute n’est pas nouveau, et qui peut rappeler certaines traditions ésotériques, à commencer par l’orphisme. Mais la tradition d’une idée ne suffit évidemment pas à garantir sa légitimité. Qui plus est, le fait que le signifiant créaliste surgisse dans un roman, comme un monde virtuel à l’intérieur d’un monde fictionnel, pourrait donner à penser que son champ d’application concerne le seul domaine de la théorie littéraire. Mais dans ce cas, prenons aussi au sérieux l’hypothèse symétrique, à savoir que le dispositif complexe de ce roman superposant plusieurs niveaux de réalité était seul à même d’atteindre une vérité extrafictionnelle tangible, par le procédé heuristique de la mise en abîme.

À suivre notre conte paradisiaque, ce qui distinguerait le monde créel du monde habituel, ce serait le fait que dans le monde usuel, la plupart n’a pas souvent l’impression que la réalité est le produit de son désir, de sa volonté, de son imagination, pas plus que d’une harmonie divine. Nous pouvons dès lors nous demander si la parabole de Paridaiza traduit autre chose qu’un désir de toute puissance exprimé d’une manière vaguement new age, le fantasme répandu qui voudrait que la réalité se plie à nos désirs plutôt que l’inverse. Le créalisme ne serait-il qu’une velléité immature d’imposer sans grand effort sa volonté à la réalité extérieure, le fantasme de baigner dans une jouissance perpétuelle tout en étant légitimé ou déculpabilisé par une caution divine ?

Plutôt que de défendre d’emblée des thèses qui nous paraîtraient plus nobles, choisissons de prendre cette objection comme digne d’être reçue : demandons-nous pourquoi un tel désir de diriger le réel sans effort est considéré comme naïf. Plutôt que de balayer d’un revers de la main la vision créelle, en disant, « ce n’est pas sérieux », ou « vous allez au devant de grandes déceptions », ne convient-il pas de comprendre pourquoi, après tant de millénaires d’existence humaine plus ou moins laborieuse, après des siècles de « castration du réel », nous portons encore en nous cette idée d’un paradis où tout serait magique, enchanteur et facile, où tout conflit, toute frustration, toute dualité entre l’intériorité humaine et l’extériorité du monde seraient harmonieusement dépassés ? N’est-ce qu’un souvenir utérin sans portée politique ? Comment comprendre, après des siècles de vexations adressées aux humains au nom du principe de réalité, des milliers d’années de lutte contre « l’hostilité » des éléments extérieurs, des centaines d’années de distinction conflictuelle entre la personne et le monde, des lustres de bon sens pragmatique, que certains persistent encore à rêver d’un paradis sur terre qui serait le reflet de leur âme, et d’une âme qui serait l’aimée du cosmos ? Le fantasme n’est-il que la conséquence de la frustration ? Vision cynique. Car comment concevoir que le principe de réalité n’ait pas, à force, triomphé au point de rendre une parabole comme celle que nous venons de lire inconcevable, et impossible la sensation même de la frustration idéaliste ? En somme, comment se fait-il que, loin d’être devenus de parfaits automates au sein d’un déterminisme total[4], le désir d’être les auteurs de notre existence nous préoccupe toujours ?

Une première réponse, évidemment, est liée aux régimes de domination de l’histoire : sans doute y eut-il de grands seigneurs ou propriétaires qui avaient l’air d’être des demi-dieux aux yeux de leurs esclaves. L’une des thèses de notre recherche sera d’ailleurs une revisitation de la dialectique du maître et de l’esclave : nous dirons que le maître est celui qui ne renonce jamais à la volonté que son esprit soit l’origine de ses actes, que ses idées et idéaux mènent ses comportements. Quant bien même la primauté de l’esprit sur le réel serait une fiction, le créalisme posera que deviennent les héros du réel ceux qui restent fidèles à cette fiction, quitte à mettre en péril ce qui en eux est le plus réel, à savoir la vie biologique. Est créaliste celui qui ne cède jamais sur le postulat de l’origine idéale du réel.

C’est ainsi peut-être que nous pourrions définir le créalisme a minima, en partant de sa critique même. Le créalisme désignerait au moins le fait que certains individus se sentent esclaves de la réalité, et qu’ils persistent à vouloir satisfaire leurs désirs, de manière apparemment « peu raisonnable ». Le créalisme, ce serait au minimum le fait que l’humanité porte en elle, irréductiblement, une certaine idée, fût-elle contradictoire ou déraisonnable, d’un paradis habitable et sensible, ici et maintenant. Le créalisme, ce serait le rêve du poète et de l’enfant face à un monde trop « ordinateur », le fait qu’à l’impossible, certains d’entre nous se sentent tenus. Le créalisme, ce serait dans sa version la plus simple la volonté éperdue d’être chez soi au cœur d’un environnement dont on serait le « novacteur », sans tomber dans l’ennui de la familiarité et de la répétition. Est-ce un idéal d’esclave ? Peut-être. Mais ne vaut-il pas mieux être un esclave qui songe à briser ses chaînes plutôt qu’un faux maître qui finirait par être l’esclave d’un monde auquel il n’a fait que s’adapter ?

Retenons ceci comme précepte, à la lueur de cette première apparition littéraire du mot « Créel » : chacun peut ressentir en lui une certaine idée du paradis. Pas le paradis pour les autres, mais d’abord pour soi, pas le paradis dans l’au-delà, après la mort, mais le paradis des vivants. Le créalisme, ce serait avant tout l’idée que le paradis des vivants, ici et maintenant, n’est pas perdu, et qu’il commence par soi.

Ici, une objection peut s’élever : est-ce à dire que le créalisme serait un solipsisme, un égoïsme, ou du moins un individualisme ? Nous tenterons d’y répondre. Seconde objection, qui reprend la question du maître-esclave et qui se renforce lorsque l’on sait de surcroît que le « paridaiza » persan désignait, des siècles avant Jésus-Christ, un jardin « divin » destiné au repos du roi ou des personnages de rang noble : peut-on vraiment être maître en son propre paradis ? Nous pouvons d’ores et déjà citer, parmi cent autres, un maître célèbre qui ne sut pas maintenir l’ordre dans son jardin : le Dieu de l’Ancien Testament, dont on sait que sa paix et son ordre furent troublés par un serpent lové en son propre domaine (en son propre corps) et par l’émergence, interne à son système pourtant réputé paradisiaque et omniscient, du désir de savoir.

L’Ancien Testament semble révéler dès ses premières pages, de manière assez claire, qu’il est lui-même un texte problématique, puisque son Dieu est un dieu qui doute de son propre savoir et n’est pas le maître absolu en son paradis/corps. Si l’on considère la Bible comme une fiction, l’idée même de l’arbre de la connaissance et du fruit défendu ne peut être sortie que d’un esprit qui n’avait pas la foi, qui avait peut-être envie d’indiquer, d’une manière cryptée, que la croyance monothéiste est en réalité une hypostase du doute absolu. Dans le Nouveau Testament, on retrouvera d’ailleurs ce motif du doute à un moment essentiel, Jésus sur la croix demandant à Dieu, c’est-à-dire à lui-même, pourquoi il l’a abandonné, alors que ce même Jésus, quelques heures plus tôt, sur le mont des Oliviers, venait de renoncer à sa volonté au bénéfice de la Volonté divine.

Retenons ceci de cette digression biblique, avant d’y revenir plus loin : les religions ne sont pas nécessairement, comme on pourrait distraitement le croire, le lieu de la foi la plus inébranlable. L’absolu le plus indubitable reste peut-être encore à inventer, et peut-être devra-t-il être accessible par un sentiment, une émotion, une idée plus certaine encore que la foi, alors que nous sommes habitués à considérer celle-ci comme le mode le plus efficace d’adhésion à une « réalité ». Qu’est-ce qui est plus fort que la foi ?

La parabole de Paridaiza se déroule elle-même dans un jardin divin, mais loin d’indiquer une séparation, un divorce, une trahison entre le divin et ses créatures, elle célèbre plutôt une cocréation harmonieuse. S’il y a un doute créaliste, ce n’est pas par l’intervention d’un élément tiers tentateur et séparant diaboliquement dieu de sa créature autour du nœud de la volonté de savoir, mais dans la volonté de dénouer logiquement l’apparente contradiction de ce que l’on peut vivre sans gène, à savoir que chacun de nous peut être à la fois le créateur et la créature.

En somme, à prendre au sérieux le récit de Paridaiza, le créalisme en tant que sensation, ne poserait aucun problème : l’extasié du Créel sent de fait que le monde est à la fois sa création et le reflet d’une harmonie divine supérieure[5]. Reste que nous devons nous poser la question : comment une telle sensation serait-elle réellement possible et pas seulement fictive ? Quelle philosophie permettrait qu’elle devienne vraie ?

 

 

 

La créalité ultime

 

Le « Créel » du roman Paridaiza est une arme verbale, un signifiant opposé à un monde numérisé en voie d’automatisation, de façon à ce que chaque sujet se souvienne que le monde[6], comme le dit le manifeste du créalisme, « est/doit être » sa création. D’ores et déjà, cette remarque nous permet d’avancer l’hypothèse que le créalisme, dépossédé de sa prétention à un absolu indubitable, soit a minima un rappel éthique, le mot d’ordre séculaire de la philosophie politique depuis au moins les Lumières, celui qui consiste à cultiver son jardin en osant se faire sa propre vision de la réalité[7] pour agir le plus lucidement possible et se désaliéner de conditionnements plus ou moins intégristes.

Lors de l’écriture de la parabole de Paridaiza, j’avais d’abord nommé l’espace extatique découvert par Orante Magellanx le « Réel-réel ». Ce redoublement me gêna ; je le trouvais insatisfaisant d’un point de vue sonore et intuitif. Je me suis souvenu de la distinction que fait Deleuze, dans son livre sur Nietzsche[8], entre l’humain « actif », affirmant et actualisant des valeurs créatrices, fort de sa capacité autotélique[9], et l’humain « réactif », mu par son ressentiment, sa difficulté à rejoindre son destin et sa singularité. Un matin de novembre ou décembre 2007, le mot Créel a surgi comme une étincelle de l’attelage Réel-réel, comme si deux réels s’étaient affrontés et unis pour enfanter leur sursomption, leur dépassement, à partir du monde tel qui est souhaité et le monde tel qui est subi.

Je me souviens que la veille au soir, errant dans une grande librairie parisienne, je m’étais fait la réflexion que ce qui manquait à mes contemporains, c’était la dimension épique, et que celle-ci m’était chère. J’étais par ailleurs amoureux, à l’époque, d’une jeune femme très idiosyncratique. Fière et égotiste, elle « chassait » quotidiennement des situations nouvelles, intenses, poétiques, « divines », et sur ce point nous nous comprîmes vite. Elle appelait cela des « Instants », peut-être en partie inspirée par le seul philosophe qui avait eu l’heur de lui plaire au lycée, Heidegger[10], sans doute aussi influencée par un ensemble de courants tels que le romantisme, le nietzschéisme, le dadaïsme, le surréalisme, le situationnisme. Elle se disait donc « instantéiste » par jeu, un jeu sérieux, sans doute par défi aussi, notamment parce qu’au lycée on nous apprend que les ismes sont désormais dépassés et même peu souhaitables. D’où le message que je lui ai envoyé par téléphone ce matin de fin d’automne, peu après l’émergence du « Créel » : « instantéisme + épisme = créalisme ». C’est ainsi qu’est né l’isme du Créel, au cœur d’une relation singulière. Cocréation amoureuse d’un concept.

Reste que la vision d’Orante Magellanx, dans le roman Paridaiza, paraît bel et bien être une extase solitaire. Il paraît maître en son jardin tant qu’il y semble seul. Peut-on concevoir une dimension créaliste durable, à plusieurs ? La notion même de « créativité sociale » ne serait-elle pas une contradiction dans les termes, comme le croit par exemple un auteur comme Ayn Rand[11] ? Le monde peut-il être à la fois ma vision, la projection de mon désir, et la vision d’un autre, l’actualisation d’un autre désir ? N’est-ce pas précisément par qu’il est parcouru de désirs disparates que notre monde n’est pas et ne sera jamais un paradis ? Après tout, ce n’est pas parce qu’un individu entrant dans cet inframonde nommé Créel a l’impression qu’il est l’auteur de la réalité ambiante que cette expérience serait réelle et partageable.

Une manière de résoudre la contradiction entre le Créel comme monde engendré par un individu et le Créel comme absolu pluriversel, serait de dire que lorsqu’on est plongé dans le second, on ressent son autorité métaphysique, sa puissance créatrice extra-singulière sans pour autant perdre la sensation d’être un individu, une conscience particulière, un je. Il y aurait dans l’extase décrite un devenir Créel par fusion, et cette fusion avec un cosmos créateur, contrairement à d’autres extases, n’abolirait pas l’ego. Est-ce concevable et est-ce possible ?

Pour l’instant, cela ne semble être possible qu’à l’intérieur d’un délire, d’une fiction, d’un mythe, d’une nouvelle mystique. L’expérience originaire du Créel tel que narrée par le roman Paridaiza est autant perçue comme une hallucination que comme une révélation. C’est l’introduction dans le corps d’un automate du signifiant Créel qui génère sa vision, conformément à son souhait exprimé plus tôt de se libérer de la prison sociale robotisante dans laquelle il se sent enfermé. Il y a là sans doute l’écho des traditions mystiques qui nous rappellent que l’adéquation entre perception de la réalité et vérité de la réalité, n’est jamais acquise.

Quoique l’auteur de la parabole dise qu’il n’ai pas souhaité nier le réel comme existant, quoiqu’il soutienne que le créalisme n’est pas une proposition de type bouddhiste qui poserait que tout est illusion, que nous ne sommes pas non plus dans une hypothèse subjectiviste qui affirmerait que rien n’existe en dehors d’une conscience qui constitue le monde, il reste à prouver que ce n’est pas ce qu’il dit malgré lui. Car c’est bien du questionnement d’un « Réel-réel » comme absolument réel qu’il s’agit, c’est à dire du dépassement du paradigme des choses (realia), par la conjecture des crealia, des éléments du monde en tant qu’ils ne seraient ni tout à fait des choses, ni tout à fait des fictions. Créel, comme une invitation à penser des « créalités » plutôt qu’une simple réalité.

Le paradigme de la créativité (qui semble indiquer la double présence d’une novation et d’une puissance) mérite-elle d’être première, lorsqu’on s’interroge ainsi sur la réalité de la réalité, et si oui, à quelles conditions ? D’où nous vient, finalement, l’idée même de création ? Nous permettra-t-elle vraiment de sortir de la subjectivité fidéiste ou de l’anthropocentrisme de l’homo faber ? Le créalisme peut-il être autre chose qu’un idéalisme, un spiritualisme ? Est-il bien raisonnable, c’est-à-dire à la fois démontrable et souhaitable, qu’un Créel soit la créalité ultime ?

Répondre à toutes ces questions de manière exhaustive et irréfutable est peut-être au-dessus de nos forces – nous espérons du moins labourer le terrain et planter quelques graines fertiles.

 

 

 

Créer ou être créé ?

 

Une apparition contemporaine du néologisme « Créel » est donc repérable dans le manifeste du créalisme[12], qui lui doit son nom. À l’époque, nous cherchions déjà à exprimer l’esprit de notre temps, par un concept qui, après le post-modernisme, concentrât la teneur historiale de ce début de millénaire. Rappelons quelques passages de ce texte diversement lu et commenté :

 

Au cœur du réel agit une création continue, matérielle et spirituelle. ‘Le monde est/doit être ma création’ est l’éthique différentielle des sujets singuliers.

(…)

Le créalisme pose le primat de la créativité au cœur de l’être, et loin d’être agencé aux seules disciplines artistiques, il concerne la dynamique d’extension des territoires vivants, une praxis éprouvable et collective de la singularité. Sous cette acception, le Créel est un bourgeonnement imprévisible, un tissu vif d’interrelations à vocation non déterministe, tandis que le Réel est son compost, son encadrement automatisé.

(…)

Le créalisme n’est pas un anthropocentrisme qui séparerait artificiellement une nature objet d’un humain maître et possesseur. Il y a des complicités et des affinités actives entre le chaosmos et celui qui se rend digne de l’écouter et de l’œuvrer.

(…)

Pour ceux qui croient en ‘Dieu’, le créalisme revient à supposer qu’Il n’est pas figé une fois pour toutes. Son identité change sans cesse à mesure de sa cocréation par ses créatures. L’univers est une partition musicale en constante (re)composition, au fil de laquelle les improvisations sont toujours possibles. Nous sommes tous plus ou moins divins selon les moments de notre vie, tantôt dormeurs avides, tantôt acteurs et senseurs du Créel. L’accès au dialogue lucide avec les forces aimant(é)es du monde est plus aisé lorsque le sujet tient une certaine ascèse antimimétique et maîtrise ses pulsions de consommation et de régression, au prix d’un effort de renoncement aux (dé)plaisirs pavloviens.

(…)

Ce qu’il s’agit de viser (tant d’autres l’ont mieux clamé que moi), c’est à une altérité différentielle en acte, une éthique amoureuse, politique, érotique, esthétique, cosmique, professionnelle faite d’ascèse aventureuse et de tentative héroïque de ne pas monnayer ses extases.

(…)

Se faire so(u)rcier des formes, des intensités et des coïncidences, plutôt que d’accepter la banalité des codes d’une époque saturée de culs-de-sac.

(…)

L’histoire est triste ? Deleuze disait : ‘L’histoire désigne seulement l’ensemble des conditions si récentes soit-elles, dont on se détourne pour ‘devenir’, c’est-à-dire pour créer quelque chose de nouveau.’ Le créalisme est une politique du Réel en tant que cocréation en devenir, où le sujet cohérent-actif occupe une place cocentrale avec l’harmonium cosmique, où l’imagination, la passion, la volonté, l’art, le désir, l’amour redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d’une vie désaliénée, d’une existence libre.

 

Un texte qui semble d’abord énoncer un paradoxe : nous serions à la fois les créateurs du monde et les créatures d’un chaos divin. Faiseurs d’avenir et médiateurs d’infini. Créer ou être créé : ne faut-il pas, en effet, choisir ?

 

 

 

Un absolu éthique ?

 

Cet universel (ou « multiversel » ?) tissu des mondes et élan des êtres, nous l’avons donc nommé « Créel » à partir des mots « créer » et « réel », non pas pour invalider l’existence du réel, mais pour répondre aux questions suivantes : suis-je tenu de subir la réalité si elle me déplaît ? Comment tient-elle ? Puis-je y prendre une part active et m’y contempler ?

L’idée que le Créel puisse être la créalité des réalités est-elle tenable rationnellement ? Est-elle raisonnable socialement et politiquement ? Est-elle un monstre conceptuel, un cul-de-sac existentiel ?

À la lecture du manifeste, nous avons constaté une possible contradiction principale, ou du moins une aporie. La création serait soit une capacité humaine, soit une capacité extrahumaine : or nous semblons affirmer d’une part que la réalité est générée par notre action créatrice, notre intégrité, notre système de valeurs, notre ouvrage et une relative ascèse, et d’autre part nous semblons dire que tout cela s’opère sur un fond omniprésent, ubiquitaire, efflorescent, toujours généreux et pourtant en grande partie invisible de création incessante de tout, une novation incessante de tous les possibles débordant l’humain, une chair métamorphique infatigable du chaosmos, engendrant perpétuellement une infinité de virtualités dont notre monde partagé serait un microterritoire d’actualisations parmi d’autres. Entre l’homme démiurge et l’homme créalisé, y a-t-il compatibilité ?

De surcroît, parler de « réalité », n’est-ce pas déjà tomber dans l’erreur d’un monde qui me serait extérieur, posé face à moi comme un amas d’objets dont je serai le sujet ? Parler de « création », n’est-ce pas tomber dans le présupposé d’un auteur, d’une conscience active, d’une vision productive du monde, d’un passage du non-être à l’être, de l’inexistence à l’existence, d’une transcendance ? Dire que la réalité est ma création ou que je suis sa créature, est-ce que cela ne revient pas à poser d’une part une séparation entre des êtres considérés comme des « étants », et d’autre part à supposer l’existence d’un ou plusieurs créateurs surplombant le réel comme le forgeron surplombe le résultat de son travail, un créateur risquant à chaque instant de devenir lui-même l’objet d’un créateur plus puissant, suivant un modèle hérité peut-être, comme le suppose Heidegger, de la pensée technique mise en branle depuis Platon et Aristote[13] ?

Nous nous trouvons donc face à quatre possibilités apparentes : soit ce sont les individus qui créent le monde, soit c’est le Créel qui engendre les individus, soit nous soutenons les deux et il y a, d’une manière qui reste à définir, une relative fusion entre la création et la créature, soit l’idée même de création appliquée à la réalité est un leurre.

Bien entendu, nous pourrions esquiver ces tracas spéculatifs en posant que la conjecture du Créel est avant tout éthique, même si elle se donne des allures cosmologiques. Nous dirions alors que le créalisme part de l’intuition suivante (qu’il faudrait de toute façon aussi soumettre à l’épreuve du doute) : les humains ne peuvent vivre sans au moins un absolu[14]. Une éthique ou une politique trop relativiste, fût-elle basée sur la capacité et la légitimité de tous à créer la réalité risquerait toujours, tôt ou tard, de buter sur un nouvel absolu érigé par le besoin humain de croire en une dimension surnaturelle, de se reconnaître dans une foi extrahumaine. Placer la pure novation en position de primum mobile – tout en expliquant, comme nous allons le voir, que le Créel n’est jamais tout à fait Un – serait une stratégie démocratique pluraliste : cela interdirait, dirions-nous, que d’autres absolus moins ouverts, plus castrateurs, deviennent des totems intégristes (Dieu, l’Argent, l’Homme, la Femme, le Peuple, les Mathématiques, la Révolution, la Jouissance, la Souffrance, etc.).

Postuler « créellement » que le seul absolu souhaitable soit le moins dogmatique des absolus possibles, et que cette conjecture « éthique différentielle » doive reposer sur une novation incessante, viserait, dès lors, à rendre impossible le joug d’autres absolus plus dogmatiques et fixistes : Dieu, l’État, la Morale, l’Être, la Société. À priori, il semble que le Créel soit à même de respecter le jeu démocratique des différences, tout en évitant de sombrer dans un relativisme pur sans hiérarchie résumable par un slogan comme « tout se vaut ». Mais alors, que dire ? Que tout se vaut sauf le Créel ? Ou que certaines personnes ou réalités seraient plus créalistes que d’autres et dès lors seraient supérieures ? Que des individus au quotidien très automatique et aux pensées très mimétiques seraient méprisables ? Le créalisme serait-il une nouvelle aristocratie des esprits créateurs et différents ?

On le voit, même la piste éthico-politique devra être passée au crible d’une critique de la raison créaliste. Il faudra par exemple prouver que ce procédé ne génère pas l’inverse de ce qu’il prétend prévenir, à savoir une société uniforme. Il faudra aussi prouver qu’un monde extrêmement uniforme, un meilleur des mondes à la Huxley ne soit pas finalement plus souhaitable qu’un monde où chacun serait encouragé à ne se fier ultimement qu’à l’idée de créativité cosmique et existentielle.

A contrario, un monde où chacun pourrait devenir un aristocrate du Créel, un « créaristocrate », un « artistocrate », n’aboutirait-il pas à une surenchère des visions du monde ? Si tout est création, n’en déduira-t-on pas que tout ce qui est créé mérite d’être ? Mais comment évaluer la « teneur en créativité » d’un être ou d’un système ? N’en déduira-t-on pas que le pire des totalitarismes a plus de valeur qu’une démocratie déliquescente au motif que le premier est une œuvre plus fascinante, consistante et cohérente ? Ou à l’inverse ne finirait-on pas par célébrer un monde anarchique et incohérent, où chacun se comporterait de manière totalement imprévisible et novatrice, absurde ? Ne serait-il pas préférable, en termes de joie et de distribution des intensités, de vivre dans une « dissociété » où la spontanéité jaillissante et l’excentricité mouvante auraient plus de valeur que la peur de la mort ou la passion de l’identité ?

Inversement, l’opération de transvasement de la capacité créatrice de l’humain vers un absolu cosmique, simultanée d’une spiritualisation, voire d’une hypostase de la créativité, n’entraîne-t-elle pas une forme d’impuissance corollaire du désir identitaire ou une paralysie de l’action ciblée et des projets durables, le « n’importe quoi » devenant presque plus beau et canonique que l’homogène cohérent ? Si c’est la conjonction de mon esprit et du Créel qui produit le monde, ne dois-je pas arrêter de travailler à des activités reconnues socialement et rémunérées pour me concentrer sur la méditation créaliste disparate et les comportements aléatoires, ambigus ou contradictoires, à la vie à la mort ? Dès lors, le créalisme, qui se prétend émancipateur, ne serait-il pas plutôt un pharmakon, un remède-poison qui aggraverait l’impuissance politique des plus créatifs d’entre nous ? Car à la limite, si le Créel tel que nous l’avons défini est le seul absolu souhaitable, la figure la plus créaliste pourra apparaître comme celle du fou imaginatif.

Mais une telle objection oublie que dans créaliste, il y a réaliste, que dans Créel, il y a Réel. Un réel qui ne serait partagé que par une seule personne serait-il encore réel ? Ne faut-il pas pour qu’il y ait réalité, fut-elle différente de la réalité la plus admise, qu’une convention minimale soit établie entre au moins deux, voire trois (combien au juste ?[15]) individus capables de se comprendre ?

La position politico-éthique est confortable dans un monde habitué à ce que les intellectuels profèrent perpétuellement d’inoffensifs appels à la sédition, mais au fond elle ne convaincra pas. Il ne s’agit pas de jouer aux héros autoproclamés. L’existence du Créel, je l’ai jusqu’ici affirmée, ressentie, parfois exemplifiée, et il me plaît le plus souvent d’y croire comme à une intuition libératrice, mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir démontrée de manière consistante, à supposer que cela soit possible. A ceux qui objecteraient, avec des airs rembrunis de circonstance, qu’il n’est de toute façon plus le temps de « logiférer » sur l’absolu, mais bel et bien « d’agir », répondons : savez-vous vraiment ce qu’est l’action ou êtes-vous des mystiques de l’événement ? Savez-vous que faire ? Si oui, faites-le.

Nous verrons plus avant qu’une action est ce qui fait ou défait le réel, et nous nous demanderons si cet effet est possible sans une intégrité de l’actant, une cohérence spirituelle dans la durée. Agir sans être assuré de sa consistance propre, de son axiomatique persistante et verbalisable, fût-elle arbitraire mais tenue sur la durée, nous paraît risquer de jouer le rôle de la bille frénétique et stérile dans le flipper d’un bar populaire.

 

 

 

Le créalisme est-il si manifeste ?

 

Le néologisme de Créel, depuis qu’il a surgi dans mon esprit un matin de l’année 2007, a fait, tantôt sous cette forme tantôt sous la forme du signifiant « créaliste », un parcours sociétal et international que je n’avais pas anticipé, même si je n’y suis pas pour rien. Mais le succès populaire, l’intersubjectivité d’un concept ne suffit pas à le légitimer, de la même façon que des ventes massives ne sont pas un gage de qualité pour un produit de consommation. Quand bien même le monde entier se proclamerait créaliste par une sorte de contagion fidéiste et confuse, nous n’aurions pas avancé d’un iota dans la compréhension rationnelle de la pertinence de ce concept, ni de ses conséquences pratiques à long terme pour une époque.

Je souhaite que nous soyons plusieurs à considérer la notion de Créel non pas comme un enfant à protéger et à porter aux nues à tout prix mais comme un fait à interpréter, à démontrer, à expliquer en multipliant les angles d’approche et les objections, tentant de prendre une distance critique maximale bien que si possible bienveillante. Si le monde devient créaliste, si c’est l’esprit de notre temps, cet esprit n’en sera que plus efficace d’être analysé. Si a contrario le Créel est une fausse piste, si le créalisme tel que je l’entends ne mène à rien d’autre que des apories sans fin, j’ai en tant que « figure fondatrice » plus intérêt que tout autre à m’en rendre compte le plus tôt possible. Mon intégrité mentale et biographique m’importe plus que la conquête d’un territoire brinqueballant et excentrique. La pensée et le dialogue avec des êtres que le jeu des concepts et l’idée directrice d’un « paradis sur terre » émeut me séduit davantage qu’un propagandisme vague.

Le Créel est-il démontrable ou est-ce un petit Graal ? Un nouvel animisme ? Une extrapolation de l’ordre de la foi et une impasse cognitive ? Une axiomatique étique à prétention éthique ? Si le Créel désigne quelque chose de spécifique, quelle conception de la réalité, de l’action, de la société entraîne-t-il ? Ne serait-il pas préférable d’imaginer un créalisme sans Créel, qui serait une simple célébration de l’ingéniosité humaine ? Le Créel est-il une pure invention ou une découverte ?

On dira à juste titre que le fait d’avoir pondu un mot-valise ne garantit nullement qu’il désigne une réalité extérieure à l’esprit de l’auteur, ou autre chose qu’un bon mot. On dira que si chaque individu inventait un mot et passait le restant de ses jours à chercher quelle réalité il pourrait bien posséder d’un point de vue métaphysique ou physique, la Terre deviendrait un asile de fous improductif. Admettons. On ajoutera avec raison que le fait que d’autres personnes, des philosophes, des économistes, des lecteurs considèrent depuis quelques années le concept de Créel comme une piste intéressante pour élargir la question du Réel, que le fait que des humains pris dans des activités diverses y sentent une force inspirante et l’écrivent ou le disent çà et là, que le fait que plusieurs universités de par le monde nous invitent à parler de créalisme, que le fait que les médias en aient rendu compte internationalement, on constatera censément que tout cela ne justifie pas qu’il soit plus pertinent de s’interroger sur la nature du « Créel » plutôt que du « Tove », ce mot inventé par Wittgenstein[16] pour désigner à quel point le jeu du langage peut être arbitraire. Comme l’écrit un philosophe parmi ceux que la conjecture créaliste intéresse : « Il y a le soupçon chez Wittgenstein que beaucoup des détournements du langage ordinaire viennent de l’irrésistible charme qu’ils produisent.[17] » Et c’est précisément tout ce que nous pouvons constater à ce jour : le néologisme de Créel exerce, en conjonction avec celui de « créalisme » ou de « créordre »[18], un certain charme international, dont il reste à prouver qu’il opère durablement, comment et pourquoi il opère, et s’il est souhaitable qu’il continue à opérer.



[1] Métaphysique (350 av. J.-C.).

[2] Roman publié aux éditions Plon en 2008. « Paridaiza » est l’origine du mot « paradis » et désigne dans l’antique Perse une oasis royale, un verger somptueux entouré de murs le protégeant des vents chauds, et entretenu comme un lieu de correspondance entre l’humain et le divin.

[3] Le nom des personnages porte dans le texte originel un exposant x lorsqu’il s’agit de distinguer les avatars numériques des joueurs « réels ».

[4] On songe au Meilleur des mondes de Huxley (1932).

[5] Certaines personnes nous ont dit que la parabole de Paridaiza se rapprochait de ce que l’on peut ressentir lorsqu’on a ingéré de l’ayahuasca, ce fameux breuvage chamanique à base de lianes.

[6] Un monde n’est-il qu’un système d’étants configuré par l’homme ?, comme se le demande Heidegger dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique (1929-1930). Nous y reviendrons.

[7] Nous nous référons d’une part au célèbre Sapere aude de Kant, dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) – « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », et d’autre part au Candide de Voltaire (1759).

[8] Nietzsche et la philosophie (1962).

[9] Selon le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, « l’autotélisme » – du grec auto, pour soi, et télos, le but – désigne la capacité de se laisser absorber par des activités pour leur valeur propre, plutôt que de manière non investie (Flow, 1992).

[10] « L’éternité est dans l’instant », écrit Heidegger dans son séminaire sur Nietzsche professé de 1936 à 1942.

[11] Romancière américaine très influente depuis les années 1940, elle est l’auteur de deux romans remarquables et savoureusement caricaturaux, La source vive (1943) et La grève (1957), qui défendent l’idée que la créativité sociale prend toujours racine dans l’invention individuelle. L’égotisme en acte, lorsqu’il est rationalisé dans un système de valeurs productif, est ce qui fait avancer le monde, tandis que les groupes humains, surtout s’ils se veulent altruistes, ont tendance à retarder le progrès de manière affective et irrationnelle.

[12] J’ai découvert en 2009, après avoir écrit déjà et publié sur le « Créel » et le « créalisme », qu’un docteur en anthropologie serbe, Momir Nikic, avait lui-même forgé dans sa langue le néologisme de créalisme, suivant une acception anthropocentrique proche de celle de l’homo faber, désignant l’humain comme seule force créative des réalités sociales. Puisqu’il lisait le français, je lui ai envoyé mes textes et l’ai encouragé à traduire, à rafraîchir en anglais puis à diffuser son ouvrage intitulé Krealizam. Je n’ai retrouvé dans ses écrits aucune absolutisation du Créel qui désignât une dimension que le faire humain n’épuiserait pas et dont il ne serait qu’un sous-ensemble.

[13] Heidegger écrit, dans Être et Temps (1927) : « Que l’ontologie antique travaille avec les ‘concepts de chose’ et que subsiste le danger de ‘réduire la conscience à une chose’, on le sait depuis longtemps. »

[14] Une « vérité » dont Robespierre lui-même se disait conscient. Mais son « Être suprême », qui visait à satisfaire le besoin de religiosité du peuple, n’a pas empêché la Terreur.

[15] Cette question n’est pas anodine et elle fut l’un des enjeux de la pensée anarchique ou utopiste du XIXe siècle : quel est le nombre idéal d’humains pour construire un microcosme à vocation autonome ? Chaque phalanstère de Fourier devait par exemple accueillir 400 familles.

[16] Le cahier bleu (1933-1934).

[17] Martin Fortier, Métaphysique ordinaire et vernaculaire (2011).

[18] Le Capital comme Pouvoirune étude de l’ordre et du créordre, par Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler (2009).

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